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Aux Antilles, le dossier du chlordécone fait rage. Cet insecticide, utilisé intensivement dans les bananeraies, est notamment accusé d’avoir contaminé plus de 90% des Martiniquais et Guadeloupéens. Le militant Yvon Sérénus revient pour Sputnik sur l’importance de «trouver les responsables» de ce qu’il qualifie de crime.

«On demande aux responsables des empoisonnements de s’exprimer.»

Pour Yvon Sérénus, président du collectif des ouvriers agricoles empoisonnés par les pesticides (Coaadep), le combat continue.

Actuellement aux Antilles, le dossier du chlordécone, un insecticide organochloré utilisé intensivement pour traiter le charançon du bananier, est au cœur des débats. Considéré comme un perturbateur endocrinien, il est accusé d’avoir contaminé 90% de la population adulte en Martinique et en Guadeloupe, selon Santé publique France. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) classait d’ailleurs dès 1979 cet insecticide comme un «cancérogène possible» pour l’homme. Malgré ces avertissements, il a été utilisé jusqu’en 1993 aux Antilles, bien qu’interdit à partir de 1990 en métropole, continuant ainsi de polluer les eaux et les productions agricoles. Or le chlordécone pourrait rester dans les sols près de 600 ans.

Un scandale sanitaire

Pour Yvon Sérénus, qui a vu sa mère, ancienne ouvrière agricole, décéder des suites d’un cancer, il n’y a aucun doute:

«La France et les grands propriétaires de plantations sont coupables d’avoir empoisonné les peuples martiniquais et guadeloupéen», affirme-t-il.

Les chiffres sont inquiétants: le taux d’incidence annuel, notamment du cancer de la prostate en Martinique, est de 227,2 cas pour 100.000 hommes –la Guadeloupe présentant un chiffre similaire. Des résultats qui devancent très largement la Norvège, par exemple, qui accusait en 2012 130 nouveaux cas pour 100.000 individus.

En outre, selon une étude menée par des chercheurs de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), «l’exposition pré ou postnatale au chlordécone est associée à des effets négatifs sur le développement cognitif et moteur des nourrissons». 

«Non à l’impunité!»

Autant d’éléments qui font dire à Yvon Sérénus que «l’ensemble du peuple martiniquais et guadeloupéen, notamment les ouvriers agricoles, est en train de mourir à petit feu». «C’est ce qui nous pousse à nous battre», tonne-t-il. Une bataille qui se déroule actuellement sur le plan juridique. En 2007, plusieurs associations avaient déposé plainte contre X pour «mise en danger de la vie d’autrui». Néanmoins, quinze ans après, le dénouement pourrait ne pas se révéler positif. En janvier dernier, les magistrats ont ainsi informé les associations de l’hypothèse d’un non-lieu. En cause: des preuves qui ont disparu et une possible prescription des faits.

Une éventualité bien loin de satisfaire les Antillais. Le 27 février dernier, plusieurs manifestations se sont déroulées en Martinique, en Guadeloupe et à Paris pour dire «Non à l’impunité!» dans ce dossier hautement sensible. Une pétition en ligne «contre le non-lieu» a d’ailleurs été lancée. À ce jour, elle a recueilli près de 35.000 signatures.

​Pour Yvon Sérénus, si une telle décision juridique devait être prononcée, ce serait tout simplement une énième démonstration que les «Antillais sont laissés pour compte», «que l’on est toujours considéré comme des colonisés». Des mots forts, mais qu’il affirme partagés par la population locale.

«Si cela arrivait en France [métropolitaine, ndlr], tout serait différent. Il y a une espèce de dénigrement dans les mots qu’ils nous chantent», accuse-t-il.

Une référence à la sortie polémique d’Emmanuel Macron. Lors d’une réunion avec des élus ultramarins dans le cadre du grand débat national en 2019, le chef de l’État déclarait qu’il «ne faut pas dire que c’est cancérigène». L’Élysée a par la suite explicité ces propos de la phrase de la façon suivante: «On ne peut pas se contenter de dire que c’est cancérigène, il faut aussi agir

«Il est établi que ce produit n’est pas bon, il y a des prévalences qui ont été reconnues scientifiquement, mais il ne faut pas aller jusqu’à dire que c’est cancérigène parce qu’on dit quelque chose qui n’est pas vrai et qu’on alimente les peurs», expliquait le Président Macron. L’Élysée avait alors tenté d’éteindre l’incendie en plaidant un «malentendu» et en avait profité pour affirmer qu’il n’y avait aucun «retour en arrière» dans ce dossier.

Le plan Chlordécone IV jugé insuffisant par les militants

Signe de la volonté du gouvernement de prendre le problème à bras-le-corps, mercredi 3 mars, le plan Chlordécone IV a été validé pour la période 2021-2027. Ce nouveau projet vise à «renforcer les mesures déjà engagées pour réduire l’exposition des populations de Guadeloupe et Martinique à la pollution par le chlordécone» et «déployer des dispositifs d’accompagnements adaptés».

​Pour ce faire, 92 millions d’euros ont été affectés à la lutte contre ce pesticide. Une somme que juge «indécente et dérisoire» le président du Coaadep, bien que trois fois supérieure au plan précédent.

«C’est totalement insuffisant! C’est même méprisant envers le peuple martiniquais et guadeloupéen.»

Néanmoins, les choses commencent à évoluer positivement. Désormais, la gratuité des dépistages du taux de chlordécone dans le sang ne sera plus réservée uniquement aux ouvriers agricoles et à leurs ayants droit, mais sera ouverte à la population martiniquaise dans sa globalité.

Yvon Sérénus souhaite d’ailleurs aller encore plus loin. «Il faudrait tester l’ensemble des molécules qui ont été déversées dans la nature durant ces 30 dernières années dans la banane, la canne à sucre, l’ananas, les autres produits de l’agriculture martiniquaise», réclame-t-il.

Comme l’explique le président du Coaadep, l’objectif est dorénavant d’«internationaliser le crime commis contre les Antillais» en «échangeant avec divers pays des Caraïbes, des Amériques, de l’océan Indien et l’Afrique et même de l’Europe».

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Départements d'Outre-mer, pesticides
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