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Un jeune tabassé à Paris, deux adolescents grièvement blessés à Champigny-sur-Marne, combats mortels dans l'Essonne… Presque quotidiennement, les médias rapportent de nouveaux affrontements entre bandes de jeunes. Un sociologue et un responsable associatif se penchent sur les tenants et les aboutissants de cette violence qui semble progresser.

«Privilégions l’action sociale, l’éducation et la médiation!» Face à la recrudescence des échauffourées impliquant des jeunes, 115 professionnels de l’éducation et du social ainsi que des représentants d’associations ont publié ce mercredi 10 mars une tribune sur le site de France Info. Alliant analyse et actions à mettre en place pour tenter d'éviter de nouveaux incidents, le texte fait écho aux propos du porte-parole du gouvernement, condamnant «la banalisation de la violence».

Un des signataires, Nadir Kahia, président de l’association Banlieue Plus, précise au micro de Sputnik: «Heureusement, ces violences ne touchent qu’une partie de notre jeunesse.» Il refuse également la stigmatisation des «jeunes des banlieues»: «Ça peut même toucher des territoires ruraux.» Par ailleurs, le responsable associatif charge le monde médiatique d’une part de responsabilité :

«Le phénomène n’est pas nouveau, mais la montée observée depuis quelques années est due aux réseaux sociaux et à la possibilité de l’amplification par le biais des médias.»

Les sociologues s’accordent sur le fait que le phénomène des rixes, des bandes, des clans, des regroupements de jeunes dans une cité «a toujours existé depuis l’existence des quartiers populaires».

«Les médias jouent comme chambre de consécration»

Pour Gérard Mauger également, auteur de La Sociologie de la délinquance juvénile (éd. La Découverte, 2009), la violence entre les bandes est «un phénomène de longue durée». De même, à ses yeux, le rôle d’amplification des médias n’est pas à nier non plus. Il rappelle le début de ses enquêtes à l’époque des années 1970 quand apparaît l’appellation «loubards» qui succède au terme «blousons noirs», apparu dans les années 1950, pour désigner les membres des bandes de jeunes.

«On en parle aujourd’hui, parce que l’actualité nous ramène des histoires tragiques, des “mômes qui s’entre-tuent”.  Y a-t-il un emballement? Peut-être. L’emballement médiatique se produit, à travers lequel le phénomène lui-même peut s’emballer», confirme Gérard Mauger au micro de Sputnik.

Là où, dans les années 2000, Le Parisien relayait l’information «anecdotiquement sous la forme d’un fait divers», elle peut être affichée désormais en première page, investie d’une ampleur nouvelle.

«D’une certaine façon, les médias fonctionnent comme une chambre d’enregistrement et de consécration. [Un article est considéré] comme un trophée, un emblème», signale le sociologue.

«L’auto-médiatisation» via des réseaux sociaux fonctionne de même comme un amplificateur du phénomène et «crée une sorte de championnat inter-bandes».

Remplacer la communication par une dynamique citoyenne

Le président de Banlieue Plus admet que, pour combattre les violences entre les jeunes, «il n’y a pas de solution miracle, mais il y a une recette». Néanmoins, «tous les ingrédients de la recette ne sont pas réunis». Le principal manque à ses yeux: la volonté politique.

«Il faudrait, que le gouvernement et le Président de la République non seulement fassent de la communication, mais également impulsent une dynamique citoyenne. Ça passe par le travail avec des acteurs associatifs et toutes les personnes qui sont sur le terrain», souligne Nadir Kahia.

Pour illustrer ses propos, notre intervenant cite un problème d’ouverture des locaux associatifs. Plus précisément: «Le problème des horaires pour des jeunes qui sont souvent dehors et parfois à des heures tardives.» Actuellement, les personnes qui interviennent dans le milieu social ont «des horaires de fonctionnaires»: de 9 h à 17 h.

Il propose de «revoir cette politique de fond en comble, mais avec les acteurs du terrain». Gérard Mauger ne partage pas cette idée.

«On a assisté au fil des dernières décennies à une sorte de privatisation du travail social sous forme associative, en créant des travailleurs précaires qui dépendent de la volonté de la mairie», affirme le sociologue.

Gérard Mauger juge qu’il eût été plus efficace de renforcer les structures administratives existantes, notamment «la Protection judiciaire de la jeunesse».

Un manque de travail «à long terme»

Le travailleur associatif ne mâche pas ses mots: «En France, on n’arrive pas à travailler à long terme avec la transparence nécessaire.» Et la liste des problèmes est longue: à la forte baisse des subventions et au manque de personnel «ayant des compétences, avec un salaire digne de ce nom» s’ajoute «un problème au niveau de l’Éducation nationale».

«On perd du temps dans les guéguerres sur la façon d’approcher la chose. Et on n’aboutit à rien, parce que ce n’est pas le travail de fond, mais une approche idéologique», soutient Nadir Kahia.

Pour le président de Banlieue Plus, même si les politiques locaux sont conscients de l’importance du tissu associatif, ils «font du clientélisme».

«On essaye d’interpeller Mr Macron, qui a fait pas mal d’annonces, mais concrètement on n’est pas entendus. On n’a pas besoin que les choses soient faites “pour nous”, mais “avec nous”. Et ce n’est pas le cas», déplore le président de Banlieue Plus.

L’association qui «vit dans les quartiers» se plaint d’un «manque de synergie entre les différents acteurs : universités, écoles, responsables associatifs». L’objectif serait: «Avoir une capacité d’accueillir des personnes [en difficulté, ndlr] à n’importe quelle heure, avec un créneau horaire plus étayé.»

Canaliser la violence et s’appuyer sur les compétences locales

Par le passé, certains incendies criminels des centres de jeunesse ont mis à rude épreuve la résistance du personnel éducatif. Ces incidents sont vus par Nadir Kahia comme «des points d’alerte».

«Des structures municipales sont souvent des vitrines qui font croire qu’il y a un travail. C’est  nocif. L’idéal, c’est avoir des compétences sur place pour travailler avec les gens en toute confiance», plaide l’acteur de terrain.

Pour lui, une volonté politique locale déterminée permettrait de tenir «à moyen et à long terme et non avec une approche émotionnelle et un réflexe médiatique».

«Le travail social effectif existe, soutient Gérard Mauger. Pour que ça soit efficace et utile pour ces jeunes, il s’agit de canaliser leurs ressources propres, notamment la force physique, dans le respect de la virilité.»

Pour le sociologue, les médias parlent de violence «gratuite» entre les jeunes, parce qu’il «n’y a pas de causes particulières, sinon des cause qu’on s’invente pour se taper sur la gueule». Et dans cet univers où la virilité est une valeur… étalon, «le plus simple est l’éducation sportive: les aider à prendre au sérieux leurs capacités, les encadrer, les cultiver, les discipliner… Bref, faire quelque chose de constructif à partir des dispositions des jeunes pour le sport.»

«Ils y gagneraient la considération qu’ils recherchent. Mais il y a aussi un niveau national: lutter contre la paupérisation, contre l’échec scolaire, contre le chômage des jeunes. Mais cela va-t-il changer grand-chose? Sans doute, mais ça prend du temps», conclut le sociologue.

Au sein de l’association Banlieue Plus, on confirme que «la pandémie en elle-même, le confinement, le couvre-feu ont joué sur le moral». Mais, pour les violences, on désigne une autre origine.

«Je ne vais pas mettre sur le dos du Covid le fait que les jeunes désemparés vont se taper dessus ou s’entre-tuer. Non. Je préfère le mettre sur le dos des politiques. Et des citoyens des banlieues qui ne sont pas dans l’action », conclut Nadir Kahia.

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sociologie, jeunes, violences, France
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