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    Les grèves de médecins, Alger

    Hypertendu, le corps médical maghrébin est-il en plus ponctionné par l’Europe?

    © AFP 2018 Ryad Kramdi
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    Safwene Grira
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    De Casablanca à Alger, l’agitation est à son comble chez les blouses blanches. Les grèves de médecins maghrébins s’enchaînent pour demander à leurs autorités respectives d’accéder à de vieilles revendications, aujourd’hui exacerbées. Pour les plus chanceux, on prend la clé des champs….Élysée ou pétroliers.

    Depuis octobre 2017, les blouses blanches ne décolèrent pas en Algérie. Les médecins en phase de spécialisation, appelés «résidents» («internes», en France), ont engagé un véritable bras de fer avec les autorités. Principales revendications: dispense du service militaire, auquel ne sont plus astreints les Algériens de plus de 30 ans et la réforme d'un service civil les obligeant à travailler jusqu'à 4 ans à l'intérieur du pays.

    «On n'est pas contre le principe d'aller soigner des patients à l'intérieur du pays. Seulement, pour accomplir notre devoir, il faut qu'on ait les moyens nécessaires, de meilleures conditions de travail. On ne veut pas y aller pour évacuer les malades des hôpitaux vers les morgues!», s'est exclamé Dr Mohamed Amine Jabou, médecin résident à Oran et représentant du collectif autonome des résidents algériens, approché par Sputnik.

    «Remplacer l'obligation par la motivation», somme toute, ce refrain est entonné depuis des années. Mais aujourd'hui, place au débrayage pour forcer la main aux autorités. Ils seraient, en tout, 17.000 à faire grève dans tous les hôpitaux du pays, avec un «taux de participation de 99%», estime Jabou. Des sit-in s'enchaînent quotidiennement de 08 h 30 à 14 h dans les hôpitaux, des marches pacifiques aussi. Un service minimum est toutefois assuré, qui n'a été levé qu'une seule fois, pour répondre à une situation exceptionnelle.

    Le 3 janvier, les forces de l'ordre ont violemment dispersé une marche de résidents dans l'enceinte de l'hôpital Mustapha Pacha d'Alger. Bilan: une vingtaine de blessés et une quinzaine de médecins interpellés.

    «On avait alors décidé de suspendre le service minimum jusqu'à la libération des 15 médecins qui étaient en garde à vue. Après leur libération, le service minimum a repris normalement. Mais la mobilisation continue», a promis Jabou, alors qu'une récente décision du tribunal administratif a jugé la manifestation «illégale».

    De son côté, le gouvernement promet de prendre en considération les doléances des médecins. Des augmentations sont prévues, ainsi que l'ouverture d'une niche pour permettre à ces résidents d'exercer parallèlement dans le privé. On insiste, cependant, sur le caractère «obligatoire» du service civil. Dans une déclaration relayée par les médias algériens, le ministre de la Santé Mokhtar Hasbellaoui a rappelé que

    «Le service civil est un grand acquis pour le malade et le citoyen algérien, mais aussi pour le système de santé et pour le médecin algérien.»

    «Des promesses, des réunions, et puis rien de concret», a fustigé, de son côté, Jabou.

    Une marche organisée à Oran, le 9 janvier dernier

    Et les contestations blanches se rejoignent, à travers tout l'Atlas. Au Maroc, la grogne monte depuis plusieurs mois déjà. Après la grève du 16 janvier, organisée par les médecins du secteur public pour dénoncer «la dégradation de leurs conditions de travail» et réclamer l'amélioration des traitements, c'est une marche nationale qui est prévue le 10 février prochain pour sonner le tocsin. Entre-temps, les médecins du secteur privé montent également au créneau, pour protester contre l'exercice illégal de la profession et exiger l'augmentation de la tarification de leurs consultations. La désescalade est d'autant plus impérieuse que le Royaume compte, en tout, 25.000 médecins, tous secteurs confondus. Soit près de 7 médecins pour 10.000 habitants.

    En Tunisie, une réforme devant introduire le caractère obligatoire du service civil a échoué devant la mobilisation des jeunes médecins. Le projet conditionnait l'obtention du diplôme ou l'inscription à l'ordre des médecins à l'accomplissement d'un service civil dans l'intérieur du pays.

    «Les Tunisiens dans les zones reculées ne doivent pas être livrés à eux-mêmes. Le spectacle, chaque matin, de plusieurs dizaines de patients affluant de l'intérieur du pays vers les hôpitaux de la capitale est affligeant», regrette Emna Nouri, médecin tunisienne, dans une déclaration à Sputnik.

    Pour cette dentiste qui part s'installer en Italie, le projet initial prévu ne présentait pas non plus des garanties suffisantes pour des résidents en médecine «encore en phase d'apprentissage» et qui pouvaient se trouver à gérer tous seuls des situations complexes.

    «On n'ose pas demander ce service civil à un professeur, qu'on peine à retenir dans le secteur public, devant l'attrait de l'exercice libéral», nuance Nouri, qui rappelle que le fonds du problème réside dans la rémunération et les conditions de travail.

    Une solution intermédiaire envisagée par les autorités tunisiennes a consisté dans l'ouverture de postes à l'intérieur du pays dont «profiteront» les étudiants n'ayant pas obtenu au concours de spécialité un score suffisamment élevé leur ouvrant la voie aux structures hospitalo-universitaires des grandes villes. Néanmoins, l'option du privé sera là, au bout du compte, pour leur faire miroiter des perspectives professionnelles et financières autrement plus intéressantes. Une véritable menace pour le service public de la Santé, en Tunisie comme chez ses voisins.

    ​C'est où cela, ou prendre la clé des champs….. Élysée ou pétroliers.

    «Beaucoup de médecins tunisiens sont en train de quitter le pays […] Un chiffre qui m'a alarmé personnellement: En Tunisie, 45% des nouveaux inscrits [à l'ordre des médecins, en 2017, ndlr] ont quitté le pays», s'est inquiété Nezih Zghal, secrétaire général de l'ordre national des médecins en Tunisie (CNOM). Un chiffre qui était de l'ordre de 9% seulement en 2012, rappelle-t-il.


    En France, sur les 58.441 médecins venant de l'étranger, 41,8% sont nés en Algérie, au Maroc ou en Tunisie, précise le Conseil national de l'Ordre des médecins (CNOM) en France, dans un rapport publié début 2017.

    ​Et quand un Décret de la République facilitant l'intégration de praticiens étrangers dans les hôpitaux tombe concomitamment avec la crise au Maghreb, la relation est rapidement faite.

    «Exode massif des médecins tunisiens, un décret français amplifie l'hémorragie», titre un site d'information tunisien. «Les observateurs craignent un exode massif des médecins algériens vers la France», s'alarme un site d'informations, algérien, cette fois-ci.

    Pour le Conseil national de l'Ordre des médecins français, toutefois, recourir aux médecins étrangers pour lutter contre les « déserts médicaux » (zones déficitaires) n'est qu'«une idée reçue» qu'il faut «combattre». Et pour cause: «ces médecins étrangers, quelle que soit leur nationalité, et à l'instar de leurs confrères français, ne s'installent pas dans les zones définies comme déficitaires», précise le CNOM sur son site. Envisager, dès lors, une solution à l'algérienne pour les médecins étrangers en France: le service civil du terroir?

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    Tags:
    grève, médecine, Casablanca, Alger
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