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    Le pont de Crimée

    Détroit de Kertch: à qui profitent les tensions russo-ukrainiennes au large de la Crimée?

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    Maxime Perrotin
    Provocation de navires de guerre ukrainiens dans le détroit de Kertch (50)
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    La Russie va-t-elle être la cible de nouvelles sanctions? Les Occidentaux ont condamné l'arraisonnage, le 25 novembre, de trois vaisseaux ukrainiens aux abords de la Crimée. Si la presse souligne les retombées politiques que Russes et Ukrainiens pourraient tirer de cet incident, la balance semble pourtant pencher en faveur de ces derniers.

    Réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'Onu, loi martiale décrétée en Ukraine, menaces de nouvelles sanctions de l'UE, la tension est montée d'un cran en mer d'Azov, après l'arraisonnage et la capture par la marine russe de trois navires militaires ukrainiens non loin du détroit de Kertch, dimanche 25 novembre. Dans cette zone de Crimée, sur laquelle les deux pays revendiquent la souveraineté, les Russes accusent de «provocation délibérée» et de violation de leurs eaux territoriales les vaisseaux ukrainiens, soulignant que ces derniers auraient «opéré des manœuvres dangereuses.» Pour leur part, les Ukrainiens accusent les Russes «d'agression militaire», ceux-ci ayant ouvert le feu sur leurs navires.

    Dans un premier temps, l'UE et l'Otan ont appelé dimanche les deux capitales à la «désescalade», les faits restant flous, Kiev et Moscou s'accusant mutuellement de violation des conventions des Nations unies sur le droit de la mer. Mais dès lundi matin, le ton général change et les accusations des chancelleries occidentales se sont succédé contre la Russie et en soutien à l'Ukraine.

    ​Dans un communiqué, le Quai d'Orsay estime ainsi que «rien ne paraît justifier cet emploi de la force» par la Russie, réitérant son «soutien à la souveraineté et à l'intégrité territoriale de l'Ukraine dans ses frontières internationalement reconnues.» Même son de cloche du côté de l'Allemagne, dont le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, a condamné lundi le blocage du passage dans la mer d'Azov par la Russie, avant de l'exhorté, mardi, à ce qu'elle ne «viole pas la souveraineté territoriale de ses voisins.»

    Bien plus catégorique que ses homologues européennes, Londres a condamné «l'acte d'agression de la Russie». Idem du côté des États-Unis, dont la représentante aux Nations unies, Nikki Haley, a fustigé lundi soir devant le Conseil de Sécurité «l'arrogance» de la Russie dans la région. Russie qu'elle accuse de «violation scandaleuse du territoire souverain de l'Ukraine.»

    Autant de déclarations qui s'appuient sur les anciennes frontières de l'Ukraine, avant qu'un referendum d'autodétermination en Crimée —non reconnu par la communauté internationale- ne décide en 2014 de l'indépendance de la Crimée puis son rattachement à la Russie. Referendum sur lequel s'appuie Moscou pour juger légitime sa souveraineté sur la Crimée.

    La France semble avoir adopté une position plus mesurée, son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves le Drian déclarant à l'issue d'une rencontre à Paris avec son homologue russe Sergei Lavrov qu'il appellerait le chef de la diplomatie ukrainienne, Pavel Klimkine, «pour l'encourager à rechercher la désescalade.»

    Il faut dire que si les agissements de la Russie sont pointés du doigt en mer d'Azov depuis l'inauguration du pont reliant la Crimée à la partie continentale russe, l'escalade des tensions débuta par l'arraisonnement d'un chalutier russe par la marine ukrainienne au mois de mars dernier. Peu soulignée, la fermeture du détroit de Kertch impacte également commercialement les ports russes (Taganrog, Azov, Rostov-sur-le-Don et Ieïsk) ainsi que le port de Novoazovsk de la république autoproclamée de Donetsk, sans parler du fait que l'Ukraine a entrepris la construction d'une base navale sur la mer d'Azov.

    ​Dans la presse, les images prises depuis la cabine d'un des vaisseaux des garde-côtes russes qui éperonne le remorqueur ukrainien tournent en boucle. Si ces images correspondent certainement aux derniers instants de l'incident maritime entre les forces navales des deux pays et que l'on souligne les bénéfices politiques que pourraient tirer tant Piotr Porochenko que Vladimir Poutine de cet incident, c'est en défaveur de ce dernier que la balance des journalistes penche rapidement.

    «On parle de la baisse de popularité de Vladimir Poutine, ce qui est tout à fait vrai surtout après la réforme des retraites, mais cela n'a aucune commune mesure avec la baisse de popularité de Piotr Porochenko»,

    estime pourtant à notre micro André Filler, professeur à l'Institut français de géopolitique (IFG) à l'université Paris VIII, qui revenait lundi matin sur l'accrochage maritime de la veille.

    Pour lui «l'enjeu principal ce sont les élections ukrainiennes», insistant sur le fait que cet enjeu soit tant pour l'Ukraine que pour la Russie. Des élections présidentielles et législatives qui selon lui font de l'année 2019 une année «cruciale» pour les relations russo-ukrainiennes.

    «Le véritable enjeu, ce sont les élections législatives, à la Haute Rada de l'Ukraine, qui auront lieu le 17 novembre, puisque c'est le parlement qui représente les véritables forces à la fois législatrices et décisionnelles en Ukraine,» ajoute André Filler.

    Dépeignant un président ukrainien en pleine «agonie politique», notre intervenant voit dans l'agitation internationale entourant l'incident de dimanche une opportunité pour Piotr Porochenko de «sauver les meubles», pas forcément pour lui-même, mais pour le candidat amené à défendre ses couleurs.
    Pour autant, alors que nous étions dans la perspective de l'instauration de la loi martiale, André Filler n'envisageait pas que Piotr Porochenko prenne le risque de repousser les élections présidentielles, dont le premier tour est prévu pour le 31 mars. «Cela enlèvera à Porochenko le peu qu'il lui reste de sa légitimité», estime-t-il. Pour André Filler, l'enjeu central est de

    «Surtout ne pas laisser le Batkivshchyna [parti "Patrie", en Ukrainien, ndlr.] avec Ioulia Timoshenko s'installer dans la Rada. Je pense que la seule raison valable pour introduire la loi martiale, c'est ça. Kiev ne court aucun risque d'invasion russe d'envergure, ni par la mer, ni par les airs, ni par la terre», développe notre intervenant.

    C'est pourtant ce même risque qu'a agité le Président ukrainien le 27 novembre soir même à la Rada: «La Russie est passée à l'étape suivante de son agression et nous avons de sérieuses raisons de penser qu'elle est prête à poursuivre une attaque terrestre». Un argument de Porochenko et de son Conseil national de Sécurité et de Défense- dont le secrétaire apparaît de plus en plus comme l'homme fort du pays, qui a porté, puisque la loi martiale a été votée à une écrasante majorité, pour 30 jours renouvelables.

    Depuis l'incident, Piotr Porochenko, s'est entretenu par téléphone avec le secrétaire d'État américain Michael Pompeo, le président du Conseil européen Donald Tusk, ainsi que le secrétaire général de l'Otan Jens Stoltenberg. Il a appelé mardi l'Union européenne a de nouvelles sanctions contre la Russie. Une éventualité «que n'exclut pas» Norbert Röttgen, Président chrétien-démocrate de la Commission des Affaires étrangères du Bundestag (chambre basse du parlement allemand) au micro de la radio Deutschlandfunk. Une éventualité à laquelle se sont également dits prêts plusieurs responsables politiques européens.

    ​Vouloir pousser à renforcer le régime des sanctions occidentales à l'encontre de la Russie était d'ailleurs l'une des accusations portées dès dimanche par Moscou à l'encontre de Kiev. Il faut dire que le Parlement européen avait voté il y a tout juste un mois une résolution prévoyant de nouvelles sanctions contre la Russie «si le conflit dans la mer d'Azov dégénère,» comme le soulignaient nos confrères de l'Opinion.

    Toujours dans le même média français, Balazs Jarabik, spécialiste de l'Ukraine et chercheur associé à la Fondation Carnegie, estime d'ailleurs que la volonté de Piotr Porochenko de décréter si soudainement la loi martiale —alors qu'il ne l'avait pas fait au plus fort des combats dans le Donbass ou lors du rattachement de la Crimée à la Russie- n'est probablement pas dénuée de tout calcul.

    «En proposant la loi martiale, il semble bien vouloir se servir de l'incident pour faire vibrer la fibre patriotique antirusse et influencer l'opinion publique en sa faveur», relate-t-il à l'Opinion, soulignant la possibilité pour le gouvernement de reporter les élections. S'il ne croit pas à cette éventualité, André Filler s'interrogeait lui aussi quant à la volonté du gouvernement ukrainien d'«électriser l'électorat» des parties occidentales du pays.

    «Est-ce que ce type d'affrontement ne renforcerait pas la position du Président Porochenko —donné perdant il y a encore quelques jours avec presque 100% de certitude, on peut se poser légitimement cette question.» s'interrogeait André Filler.

    Reflet de ce désaveu, le Président sortant est actuellement battu dans les sondages par Ioulia Timochenko et par l'acteur Vladimir Zelenski, qui a joué le rôle de Président ukrainien dans plusieurs comédies… et qui ne s'est pas déclaré officiellement candidat.

    Dossier:
    Provocation de navires de guerre ukrainiens dans le détroit de Kertch (50)

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    Tags:
    loi martiale, incident, Conseil de sécurité de l'Onu, OTAN, Union européenne (UE), André Filler, Vladimir Zelenski, Nikki Haley, Heiko Maas, Ioulia Timochenko, Jean-Yves Le Drian, Pavel Klimkine, Piotr Porochenko, Sergueï Lavrov, détroit de Kertch, mer d'Azov, Crimée, Russie
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