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    Face à la crise algérienne, «la stratégie de la France se résume à: pas d'ennuis»

    © AFP 2019 Ryad Kramdi
    International
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    Safwene Grira
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    La position française est-elle «prudente» concernant la situation en Algérie? Un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout? Les propos des différents responsables français se réfèrent aux principes du droit international et aux déclarations de bon voisinage. En veillant à ne pas prendre position, à ne pas prendre de risques.

    Depuis son lit d'hôpital genevois, le Président Abdelaziz Bouteflika ne communique personnellement qu'avec le peuple algérien, à en croire sa dernière lettre. Pour tous les autres, il y a l'INA.

    Paris, juillet 1978
    Christian Bousquet (journaliste): Si vous aviez à qualifier les relations entre la France et l'Algérie à l'heure actuelle, et en fonction des problèmes dont vous avez parlé, qu'emploieriez-vous comme termes?
    Abdelaziz Bouteflika (ministre des Affaires étrangères algérien): Oh! vous savez, je crois être dans la maison de quelqu'un qui, un jour, avait dit qu'il ne fallait jamais insulter l'avenir. En Méditerranée, c'est bien de choses entre les peuples français et algérien. Je crois que ce qui nous lie est beaucoup plus important que ce qui peut nous séparer.

    «Ne pas insulter l'avenir», un conseil qui serait suivi à la lettre par l'actuel gouvernement français. Nonobstant les précisions du Premier ministre Édouard Philippe, la «prudence» semble bien caractériser le discours officiel français s'exprimant sur la crise qui secoue l'Algérie depuis deux semaines. Dans cette confrontation entre l'Algérie institutionnelle et celle d'une partie du peuple, Paris joue à l'équilibriste. «La souveraineté du pays», fait ainsi écho, dans la bouche du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, à la volonté du «peuple algérien»… le tout, en espérant que le processus électoral puisse suivre son cours «dans les meilleures conditions».

    Pas question de faire de «l'ingérence» ni de donner de leçons. Pouvait-il en être autrement? Oui, à en croire une «jurisprudence sénégalaise» du Quai d'Orsay. Il y a quelques années seulement, un locataire du Quai d'Orsay, Alain Juppé, avait bien pris parti pour «l'alternance» et au «passage de génération» au Sénégal. Pourtant, le Président Abdoulaye Wade, qui rencontrait à l'époque une vive contestation dans la rue sénégalaise, ne se représentait «qu» à un troisième mandat.

    Sauf qu'au regard de l'Algérie, la modération de la position française n'avait d'égal que la passion qui anime les relations bilatérales, d'après Hichem Ben Yaïche, expert en géopolitique et qui dirige trois revues spécialisées dans les thématiques africaines.

    «Pour la France, l'Algérie est une question de politique intérieure, de la même façon que la France est, pour l'Algérie, une question de politique intérieure. On est dans une interpénétration qui explique toute la complexité de cette relation, de ce passé encore très présent, de cette difficulté à trouver un équilibre pour dialoguer. En prenant cette distance prudente vis-à-vis de ce qui se passe en Algérie, la France a choisi un format plutôt commode.»

    ​L'enjeu dépasse la petite bouderie téléphonique à la sénégalaise, par laquelle Abdoulaye Wade renvoyait Alain Juppé à son homologue sénégalais quand il essayait de le joindre directement. Les Algériens se targuent de pouvoir imposer à la France, en toute circonstance, un principe de réciprocité presque parfait, à commencer par les visas aux ressortissants français. Une attitude qui n'est pas sans lien avec la nature de l'émancipation algérienne de la domination française, comme le rappelait récemment à Sputnik la présidente de l'Institut de veille et d'étude des relations internationales et stratégiques (IVERIS), Leslie Varenne.

    «L'Algérie a fait une longue guerre de libération qu'elle a gagnée militairement et dans la douleur. Contrairement à des pays africains subsahariens, l'indépendance algérienne n'était pas accordée, mais arrachée, au prix du sang. Cela a imprégné de façon indélébile l'ADN algérien qui se refuse, aujourd'hui, de compter sur quiconque. On l'a constaté pendant la décennie noire et plus récemment en 2013, dans la résolution de la prise d'otage d'Aïn Amenas, mais aussi tous les jours puisque l'Algérie n'est pas dépendante de l'aide étrangère.»

    Les richesses en termes d'hydrocarbures dont dispose le pays n'ont pu que renforcer cette tendance «souverainiste», même si elles ont accouché, plus tard, d'une maladie hollandaise. L'ADN algérien, c'est aussi le légendaire «nif» (fierté, en dialectal algérien), symbolisé, au lendemain de l'indépendance, par l'interdiction des yaouleds, ces petits cireurs de chaussures, dans les rues d'Alger. Mais la vicissitude de la fierté, c'est aussi une forme d'autarcie… et le prétexte d'un verrouillage au niveau du régime politique. Toutefois, la vision d'une politique algérienne souverainiste est de plus en plus remise en cause par une partie de la population, des intellectuels ou de la classe politique, qui accusent le pouvoir d'hypothéquer la souveraineté du pays en échange de prébendes.


    «Le plus grand serviteur, le plus grand agent de l'étranger, c'est bien ce régime. Ils ont vendu le pays. Ceux-là ont une politique étrangère très claire: tout concéder à l'étranger et tout contrôler à l'intérieur. Ils ont tout vendu. Le pétrole, ils l'ont donné. Le gaz, ils l'ont donné. L'essentiel, c'est que ce peuple soit privé de liberté», fustigeait, l'opposant algérien Karim Tabbou, à l'occasion de l'une des récentes manifestations en Algérie.

    Les accusations sur la corruption dans les hautes sphères du pouvoir sont récurrentes, encore qu'elles ne soient pas toujours étayées. Relève en revanche du domaine des faits l'évolution des relations économiques et commerciales avec la France depuis 1999, année de l'accession d'Abdelaziz Bouteflika au pouvoir, qui marqua le début de la fin de «la décennie noire». Les relations économiques ont connu un nouvel essor vers 2012. En 2017, la France était alors le second partenaire de l'Algérie avec près de 5 milliards d'euros d'exportations, ainsi que le premier investisseur hors hydrocarbures et le premier employeur étranger.

    Même si l'Algérie a depuis diversifié ses partenariats au détriment de la France, comme le reconnaît le Quai d'Orsay, la France «tire des milliards de contrats conclus avec l'Algérie qui importe tout pour sa consommation», précise encore Hichem Ben Yaïche, qui corrèle la teneur de la position française à l'importance que Paris accorde à ses intérêts économiques avec l'Algérie.

    «La France a la politique de sa géographie, puisqu'il est impossible de dresser un mur pour ne pas voir ce voisin d'en face. Elle a également la politique de sa démographie, puisqu'il est impossible d'ignorer le poids humain constitué par une considérable population franco-algérienne», poursuit Hichem Ben Yaïche.

    Celle-là même qui a manifesté en masse place de la République, dimanche 3 mars, pour entrer en résonnance avec les revendications des détracteurs d'un cinquième mandat de Bouteflika. C'est cette même place qui a vu —toutes choses étant égales par ailleurs- des milliers de Tunisiens manifester leur joie le soir du 14 janvier 2011, à l'annonce du départ du Président Zine El Abidine Ben Ali. La Tunisie a été parcourue, depuis, par un vent de francophobie lié à l'attitude de hauts responsables français pendant le soulèvement. Dès lors, sur le dossier algérien, Paris entend lever une option sur une issue dont les ressorts ne sont toujours pas évidents.

    «La France ne veut pas être entraînée dans un tourbillon qui risque de la dépasser. Elle ne maîtrise pas ce qui va se passer, même si elle a accès, en permanence, à ce qui se produit en Algérie. Si elle minimise son implication, c'est aussi pour ne pas insulter l'avenir. Cette relation s'est construite sur la durée, avec notamment un travail de rapprochement effectué ces dernières années sous la houlette de Jean-Pierre Raffarin, que j'ai accompagné à l'occasion en Algérie. Cet acquis-là, précieux, mais fragile, la France ne veut pas le gaspiller.»

    «C'est la diplomatie du moindre risque. La seule stratégie en l'occurrence, peut se résumer en une phrase: pas d'ennuis», lâche l'ancien diplomate français Laurent Bigot, interrogé par Sputnik.

    Outre le risque politique, consistant à miser sur le mauvais cheval, il s'agit aussi d'éviter pour la France que la situation actuelle en Algérie, «un pays clé en Afrique et en Méditerranée», ne remette en question «la stabilité, la sécurité et le développement» dans la région, comme l'expliquait récemment Jean Yves Le Drian. Aussi, quelle que soit l'issue de la crise, la France serait-elle favorable, d'une certaine façon, à un scénario de… «continuité».

    ​«Au Venezuela, par contre, un pays qui ne représente aucun enjeu, ni économique ni politique, on ne se gêne pas pour faire de l'ingérence. La question de savoir sur quels principes est basée notre politique étrangère mérite d'être posée. Si on considère qu'il faut faire de l'ingérence, alors il faudrait nous expliquer comment et dans quelles circonstances. Le cas échéant, il faudrait expliquer pourquoi l'ingérence dans le dossier vénézuélien», analyse Laurent Bigot, qui a occupé jusqu'en 2012 les fonctions de sous-directeur du département Afrique de l'Ouest au Quai d'Orsay.

    Interrogé sur ce présumé deux poids- deux mesures, le Premier ministre Édouard Philippe a déclaré que «nous n'avons aucune indifférence à l'égard de ce qui se passe en Algérie, mais nous ne voulons nous livrer à aucune ingérence, et je pense que c'est la moindre des choses alors que le processus électoral est en cours».

    «Il ne s'agit pas que d'un cas isolé que serait le Venezuela, puisqu'il y a aussi la situation en Syrie, un pays dont on bombarde le territoire, contre l'avis des autorités qui le dirigent, et sans l'aval du Conseil de Sécurité, bref, en toute illégalité internationale. Autant d'exemples qui nous poussent à remettre en question l'existence d'une colonne vertébrale de la politique internationale de la France. En même temps, la France ne souffre pas qu'on s'ingère dans sa politique intérieure. Il suffit de voir comment elle est montée sur ses ergots à la suite d'interférences américaine et italienne sur la question des Gilets jaunes», conclut l'ancien diplomate français.

    Tags:
    gilets jaunes, contestation, élection présidentielle, l'Institut de veille et d'étude des relations internationales et stratégiques (IVERIS), Hichem Ben Yaïche, Laurent Bigot, Christian Bousquet, Leslie Varenne, Zine El-Abidine Ben Ali, Édouard Philippe, Abdelaziz Bouteflika, Abdoulaye Wade, Jean-Yves Le Drian, Sénégal, Tunisie, Algérie, Venezuela, France
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