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La probabilité d’un Brexit sans accord refait surface avec la nomination de Boris Johnson au poste de Premier ministre. L’UE menace d’appliquer des frais de douane aux produits britanniques. Un paradoxe, comme le souligne Catherine Mathieu, économiste à l’OFCE, à l’heure où Bruxelles multiplie les traités de libre-échange avec le reste du monde.

«Do or die», telle est la formule attribuée à l’eurosceptique Boris Johnson concernant la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Depuis la nomination au poste de Premier ministre le 23 juillet de l’ancien maire de Londres, dont la ligne n’a pas bougé d’un iota depuis la campagne du Brexit en 2016, nombreux sont les observateurs de la vie politique britannique à sérieusement envisager un divorce sans accord entre Londres et Bruxelles. Il faut dire que le nouveau Premier ministre britannique avait annoncé une sortie du Royaume-Uni, «quoi qu’il arrive», pour le jour d’Halloween.

Pour autant, la Chambre des communes a voté un texte empêchant le futur chef du gouvernement de passer outre le Parlement en cas de décision de sortir de l’UE sans accord. En somme, si un «hard Brexit» devait survenir, celui-ci ne pourrait éventuellement être causé par le Parlement britannique, s’il n’approuvait pas un éventuel nouvel accord de sortie et si l’Union européenne n’acceptait pas un énième report de la date butoir du 31 octobre.

Catherine Mathieu, économiste à Observatoire Français Des Conjonctures Économiques (OFCE), spécialiste du Royaume-Uni et des questions européennes, auteur de nombreux travaux consacrés à l’économie britannique, comme Brexit: au bord de la falaise, coécrit avec l’économiste et ancien administrateur de l’INSEE, Henri Sterdyniak, se penche sur les relations tendues Royaume-Uni-UE.

Sputnik: On brandit de nouveau le spectre d’un «Brexit dur» depuis que Boris Johnson a remporté la course au 10 Downing street. Le nouveau Premier ministre conservateur, même s’il voulait vraiment faire sortir son pays de l’UE sans aucun accord, en aurait-il réellement les moyens?

Catherine Mathieu: «Effectivement aujourd’hui, le Royaume-Uni est dans la situation où il doit soit accepter l’accord de l’Union européenne (UE) afin de pouvoir sortir le 31 octobre et entrer dans la période de transition avec l’UE, soit décider de sortir sans accord. Or, le parlement britannique a dit qu’il voterait contre une sortie sans accord. D’un autre côté, l’Union européenne dit qu’elle ne souhaite pas renégocier les termes de l’accord aujourd’hui et donc ce qu’essaie de faire Boris Johnson, c’est de rouvrir les négociations avec l’UE, en particulier sur la question de la frontière irlandaise, pour essayer de trouver une sortie du Royaume-Uni avec un accord avant le 31 octobre, mais cela paraît aujourd’hui être une mission impossible.»

Sputnik: Selon vous, il ne peut pas y avoir de réouverture de ces négociations sur l’accord de sortie? Le parlement britannique l’a déjà rejeté à trois reprises, du côté de Bruxelles on fait comprendre qu’on ne le renégocierait pas.

Catherine Mathieu: «Aujourd’hui, je ne peux simplement que reprendre les déclarations officielles de l’Union européenne, qui disent qu’il n’y aura pas de renégociation de l’accord de retrait. Dans cet accord de retrait figure la question de la frontière irlandaise. Si l’UE reste sur cette position jusqu’au 31 octobre d’une part et que d’autre part le parlement britannique confirme à Boris Johnson qu’il refuse une sortie sans accord, dans ce cas-là, une issue possible serait de demander un nouveau report de la date de sortie du Royaume-Uni au-delà du 31 octobre, mais la question serait plus que jamais de savoir pour quoi faire. Si effectivement on reste dans la situation où on ne peut pas renégocier avec l’Union européenne les conditions de la sortie côté britannique et que du côté britannique il n’y a pas de majorité pour valider l’accord de retrait, on est véritablement dans une situation sans issue.»

Sputnik: En cas de «hard Brexit», qui seraient les gagnants et les perdants? On ne cesse de nous répéter que les perdants seraient les Britanniques, mais ne seraient-ce pas plutôt les Européens et tout particulièrement des États membres comme la France? Rappelons que le Royaume-Uni est l’un des rares pays avec lequel l’Hexagone entretient une balance commerciale positive.

Catherine Mathieu: «En cas de Brexit dur, effectivement, ce seront d’abord les Britanniques qui seront les plus pénalisés, mais l’ensemble de l’Union européenne le sera aussi. Pour essayer, tout de même, d’aller au-delà de cet impact négatif, il faut préciser que tout dépendra des conditions de la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Une sortie sans accord aujourd’hui, ça veut dire que le Royaume-Uni, le 31 octobre, sort de l’UE et se retrouve en principe devoir appliquer –le lendemain, en l’absence d’accord– les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour les échanges de biens. L’Union européenne doit aussi faire de même.

Pour le moment, la position du gouvernement britannique est de dire que le gouvernement ne mettra pas de droits de douane envers les pays qui viennent de l’UE, pour 87% de ces produits, mais laissera des droits de douane pour les importations de produits agricoles.

Du côté, de l’Union européenne, pour l’instant on dit qu’on mettra en place des droits de douane, mais on pourrait imaginer que le lendemain d’un Brexit sans accord, s’il est question à ce moment-là de remettre des droits de douane, l’UE pourrait décider d’ouvrir des négociations avec le Royaume-Uni à ce sujet et –pourquoi pas– de mettre en place un accord de libre-échange. Cela serait le scénario le plus favorable en termes économiques à la fois pour le Royaume-Uni et pour l’UE, puisqu’aujourd’hui, on a des droits de douane entre l’UE et le Royaume-Uni qui sont en moyenne de l’ordre de 4%, qui ne sont pas des montants élevés, mais qui le sont pour certains produits, en particulier agricoles, où ces droits de douane peuvent atteindre 40%.

Donc, par exemple, pour les agriculteurs français, si du jour au lendemain le Royaume-Uni sort et qu’on met des droits de douane de l’OMC sur les produits alimentaires, cela veut dire mettre des droits de douane d’environ 40% sur nos céréales. On imagine mal que les agriculteurs français trouvent que cela soit une bonne façon de continuer à échanger avec le Royaume-Uni, donc se posera très vite la question pour certains secteurs du bien-fondé de ces droits de douane en particulier à une époque où l’UE met en place des accords de libre-échange avec le Canada, avec le Mercosur, qui visent à réduire les barrières douanières. Ce serait donc un peu paradoxal que l’on se retrouve dans la situation où on aurait des barrières douanières sous le régime de l’OMC avec le Royaume-Uni alors qu’on essaie, du côté de l’Union européenne, de réduire ces barrières douanières avec le reste du monde.»

Sputnik: D’une certaine manière vous restez donc assez optimiste –à long terme– quant à l’évolution que pourraient avoir, même en absence d’accord, les échanges commerciaux entre l’Union européenne et le Royaume-Uni?

Catherine Mathieu: «Sur le court terme, les impacts seraient forcément négatifs, parce qu’il y aurait tout d’abord cette question de la mise en place de droits de douane qui se poserait et puis, à plus long terme, l’évolution de réglementations qui pourraient diverger entre le Royaume-Uni et l’Union européenne et qui pourrait être un frein aux échanges de marchandises. Cela concerne effectivement le secteur des marchandises, mais se poserait aussi la question des services. En matière de services, il n’y a pas de barrières douanières, mais si les réglementations évoluaient de manière divergente entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, il pourrait aussi y avoir un accès beaucoup moins facile pour le Royaume-Uni au marché des services de l’Union européenne. Donc là il y aura un possible impact négatif fort pour le Royaume-Uni, mais aujourd’hui c’est difficile de dire précisément ce qui se passerait en cas d’une sortie sans accord. Des impacts négatifs à très court terme, c’est certain. À plus long terme, tout dépendrait de ce que feront l’Union européenne et le Royaume-Uni.

Mon point de vue, en tant qu’économiste, est de dire que ni l’Union européenne ni le Royaume-Uni n’ont intérêt à remettre en place des barrières douanières, donc ils auraient intérêt à discuter un accord de libre-échange. Est-ce que cela pourrait se faire dans un délai court? Probablement pas. Est-ce que cela prendrait plusieurs années? Peut-être. Mais dans ce cas, cela voudrait dire un impact négatif pour les exportateurs des deux côtés de la Manche, et aucun pays de l’Union européenne –pas plus que le Royaume-Uni– ne souhaite être dans cette situation. Donc on pourrait peut-être imaginer des accords de transition qui permettraient de limiter les impacts négatifs d’une sortie sans accord, mais véritablement cette sortie sans accord, personne ne la souhaite aujourd’hui, ni dans l’Union européenne, ni au Royaume-Uni.»

Sputnik: Parlant d’impact négatif, en cas de sortie sans accord, le Royaume-Uni ne pourrait-il pas devenir un paradis fiscal aux portes de l’Union européenne? Au cours des négociations de l’actuel accord –rejeté par le Parlement britannique–, cela semblait être une préoccupation majeure de Bruxelles.

Catherine Mathieu: «Les règles qui figuraient dans l’accord portaient principalement sur les échanges de marchandises. En ce qui concerne les services, les négociations devaient commencer pendant la période de transition qui devait s’ouvrir à partir du moment où le Royaume-Uni sortirait de l’Union européenne. Sur ce plan-là, la position des Britanniques est de dire qu’ils souhaitent continuer à échanger avec le reste de l’Union européenne –comme ils le disent d’ailleurs pour le marché des marchandises–, mais en matière de services effectivement, la place de Londres a un rôle de premier plan et les Britanniques ont un excédent extérieur important en matière de service vis-à-vis de l’Union européenne, de l’ordre de 2% du PIB. C’est donc un enjeu très important pour eux de garder un libre accès au marché de l’Union européenne.

Jusqu’ici, l’UE a plutôt été distante, n’a pas véritablement souhaité entrer dans les négociations en disant que si le Royaume-Uni quittait l’Union européenne, de façon logique, les entreprises britanniques de services financiers perdraient leur passeport financier: il faudrait donc mettre en place des accords d’équivalence. Bien sûr, les Britanniques sont d’accord pour mettre en place ces accords d’équivalence, la question est de savoir si la position de l’Union européenne sera très dure en matière d’accès aux services financiers pour les Britanniques. Soit l’Union européenne a une position plutôt ouverte, soit l’Union européenne a une position un peu plus dure en matière de réglementation et dans ce cas, les Britanniques pourraient être tentés de déréguler davantage leur système financier. Ils ne pourront peut-être pas le faire autant qu’ils le souhaiteraient, parce qu’il y a des réglementations internationales, notamment dans le cadre des accords de Bâle, mais tout de même les Britanniques pourraient déréguler davantage leurs services financiers et s’assurer que la place de Londres reste une place de premier plan et pourquoi pas un paradis fiscal aux portes de l’Europe.»

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Tags:
Union européenne (UE), Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), Henri Sterdyniak, Organisation mondiale du commerce (OMC), Royaume-Uni, Brexit, Boris Johnson
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