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    Andreï Makine: «les retombées de nos débats d’intellectuels, ce sont des gens qui meurent par milliers»

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    Andreï Makine, auteur d’une vingtaine de romans, prix Goncourt, prix Médicis et académicien est l’invité de Sputnik. En déroulant le fil de son dernier roman, «Au-delà des frontières», Makine passe par l’actualité française la plus brûlante, pour finir par nous interroger sur les limites spirituelles des «bons robots biologiques que nous sommes».

    «Invisible en Russie» ou encore «oxymore errant», tels sont les qualificatifs qu’a trouvé il y a quelques années l’écrivain russe Anna Starobinets pour essayer de comprendre pourquoi Andreï Makine, cet écrivain «russe» pour les Français, est quasiment inconnu en Russie. Effectivement, l’homme de lettres et essayiste, auteur d’une vingtaine de romans, prix Goncourt, prix Médicis et académicien, n’a que quelques traductions isolées de son œuvre en russe (et quelques livres en ukrainien et en biélorusse).

    «Il m’est arrivé de trouver de très mauvaises traductions, se désole Andreï Makine. “Le Testament français” a été mal traduit et depuis ce moment, je suis très réticent. Parfois, il faut s’y résigner: je n’ai pas de traduction en russe. Peut-être après ma mort…»

    Andreï Makine efface d’un revers de la main toute «position politique» ou supposition d’une méfiance envers la Russie d’aujourd’hui et, nous rappelant les craintes légendaires du chat échaudé, se borne à souligner que «la fameuse qualité de l’école de traduction soviétique» s’effrite.

    «La France qu’on oublie d’aimer», un essai publié par l’écrivain en 2006, était «une terrible prévision» sur la situation du pays, qui se terminait toutefois sur une note optimiste. Mais trouve-t-on encore de la place pour cet optimisme en 2019, dans le dernier roman d’Andreï Makine, «Au-delà des frontières», paru aux Éditions Grasset?

    «Il faut distinguer l’essai et le roman, précise Andreï Makine. Mais on me reproche souvent la première partie du roman. Elle a fait un énorme scandale en France, dans les maigres critiques dans la presse. En même temps, elle a provoqué un véritable engouement des lecteurs, ce que je préfère d’ailleurs aux médias».

    Pour l’écrivain, «une composante intéressée» se cacherait dans cet engouement des lecteurs: dans le roman «Le Grand déplacement», écrit par le personnage principal de «Au-delà des frontières», le lecteur y trouverait un «diagnostic, suivi d’un pronostic».

    «Il ne faut pas qualifier l’œuvre de “pessimiste” ou de “sombre” sans tenir compte du fait qu’il s’agit d’une œuvre incluse dans le roman, insiste Andreï Makine, ce n’est pas Makine à la première personne qui parle.»

    Si l’auteur admet que l’idée du «Grand déplacement» puisse choquer, il rappelle que «ce roman dans un roman» de la plume d’«un garçon qui exagère, qui pousse l’idée jusqu’à son terme final», est un fruit de conjonctures qui ont fait que

    «la France est devenue un pays avec du terrorisme, où le terrorisme s’installe à demeure, où on a des inégalités criantes, où l’on effleure dans certains quartiers une atmosphère de guerre civile».

    Si on perd de vue le développement du roman dans son ensemble, on pourrait imaginer qu’«Au-delà des frontières» représente un contrepoids à «Soumission», de Michel Houellebecq. Pas tout à fait, néanmoins: «Moi, Makine, je n’aurais jamais écrit “Le Grand déplacement”, ni “Soumission”, d’ailleurs. Les impasses ne m’intéressent pas. Ça ne m’intéresse pas de développer le concept de “tout est noir, tout va mal, l’homme est minable”», assure l’écrivain.

    «“Soumission” est une porte fermée, quand tout le monde se résigne. Je ne pense pas que les Français se résigneront. C’est une nation qui a toujours montré une grande capacité de résistance», assure Andreï Makine,

    en rappelant des événements historiques proches, comme l’écrasement de la France en 1940, suivi de la Résistance, et la vie d’un combattant français, le lieutenant Schreiber, héros de l’un de ses livres, consacré à l’armée française.  

    «En France, il y aura un rebond. Ma seule crainte, c’est que cela passe par une sorte de guérillas éclatée. Que la France éclate. C’est un danger», conclut Andreï Makine à ce sujet.

    Une nouvelle surprise attend le lecteur: Gabriel Osmonde, «auteur secret et fidèle à l’authenticité de sa vocation», comme le décrivaient longuement les médias avant que Makine lui-même n’avoue qu’il s’agissait de son pseudonyme, apparaît dans «Au-delà des frontières». L’auteur Gabriel Osmonde se dédouble-t-il? Pas tout à fait.

    «Je ne suis pas Gabriel Osmonde, bien que “Madame Bovary, c’est moi”, disait Flaubert. Mais dans quelle mesure? Le personnage du philosophe Osmonde était nécessaire dans ce livre, avec sa théorie globale de la troisième naissance, l’alternaissance. Il met en perspective toutes les autres théories, le Grand déplacement, le racisme, l’antiracisme, tous ces “jeux de ping-pong”», explique Andreï Makine.

    Les jeux de «ping-pong géopolitique» peuvent effectivement durer des siècles, mais l’écrivain nous invite à «ne pas oublier que derrière ces jeux, il y a la réalité, la destruction de la Libye, de l’Irak, de la Syrie, de l’Afghanistan». Une réalité à ne pas oublier pour les lecteurs, installés confortablement à Paris ou New York, qui mènent des conversations d’intellectuels: «les retombés de nos conversations, ce sont des gens qui souffrent et meurent par milliers.»

    Mais si dans la Russie des XIXe et XXe siècles, les écrivains étaient censés être les «maîtres absolus de la Pensée» dans la société progressiste, d’après une formule d’Alexandre Pouchkine, Makine propose une voie beaucoup plus personnelle:

    «Si aujourd’hui, on peut proposer à l’humanité une refondation de l’humain, un horizon d’éternité, une autre volonté d’être –une alternaissance–, il vaut mieux parler de cela», assure l’écrivain.

    Et pour en parler, l’écrivain confie cette tâche à «quelqu’un de désespéré». Ainsi, Vivien de Linden devient-il la charnière et le pivot du roman. C’est dans ses dialogues et ses rencontres avec Gabriel Osmonde, membre d’une communauté de diggers, un mouvement non conformiste qui prend racine au Moyen Âge, une sorte de «communisme primitif» où l’on met en commun tous les biens, «un jeune identitaire et racialiste» se met en quête d’une tâche beaucoup plus grande et noble: il part à la recherche de la «troisième naissance», l’alternaissance.

    «La problématique de l’alternaissance, ce n’est pas la matérialité des choses. Si on prend les classes opposées - les milliardaires et les prolétaires –, les uns et les autres ne sont attachés qu’à l’idée d’accumulation. Mais celui qui accumule, dans ce monde, devient un prédateur», nous assure Andreï Makine.

    Le livre donne une piste pour s’en sortir: aller «au-delà des frontières». Loin de tout expliquer par un schéma «A+ B» qui le ferait tomber dans «la propagande et l’endoctrinement», l’auteur met entre les mains du lecteur un livre, «un organisme vivant». Et c’est au lecteur de choisir: se fondre dans cet univers, et par conséquent adhérer à ses idées, ou y rester complètement imperméable.

    Une question subsiste encore et brûle les lèvres: comment un écrivain dont la quête dépasse «la biologie et la sociologie de l’homme», qui propose une «troisième naissance» comme issue pour sortir de l’existence des «bons robots biologiques que nous sommes», peut-il survivre dans notre monde rapide, agressif, proie des réseaux sociaux? Andreï Makine paraît presque gêné par l’intérêt envers sa personne: «Aristote disait qu’un homme idéal ne parle jamais de lui-même».

    «Vous pouvez regarder tous mes ouvrages, il n’y a aucun livre de divertissement. Et pourtant, je suis encore en vie. Je peux encore publier. Même s’il y a “un grand silence” de la presse politiquement correcte, ce n’est pas grave. Le lecteur existe. Et ce sont les futurs diggers», assure l’écrivain.

    Pour Andreï Makine, «si on a compris cette théorie, on est déjà digger d’une façon ou d’une autre». À partir de là, pour l’homme de lettres, il ne reste qu’un pas à franchir: ne pas se cantonner à son identité biologique périssable et tenir en joue «le décompte ridicule des 20.000 jours de notre vie terrestre».

    «Je ne joue pas les gourous de secte. Le livre parle de lui-même: nous sommes extrêmement fragiles. La seule chose qui pourrait nous rendre fraternels, c’est notre fragilité. Il faut voir dans l’autre un miroir qui reflète notre propre fragilité. Pourquoi briser ce miroir?» nous questionne Andreï Makine.

    Une question qui n’a rien de rhétorique.

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