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Enlisement au Sahel: la pression monte sur le pouvoir politique, qui peine à trouver les buts politiques indispensables pour vaincre. Fin connaisseur de cette région complexe, déchirée par des conflits séculaires, le colonel Jacques Hogard livre à Sputnik des clefs de lecture… et des pistes de solutions pour amorcer une sortie de ce conflit. 2/2

C’est tout ce que le ministère de la Défense voulait éviter. Depuis l’accident des hélicoptères français le 25 novembre au Mali, l’hypothèse de l’enlisement au Sahel circule dans les médias. Bien sûr, l’émotion de l’opinion française à l’égard de ses militaires témoigne d’un réel attachement de la population à l’armée. Évidemment, la présence de l’opération Barkhane n’est pas remise en cause en tant que telle. Cependant, la menace de l’enlisement serait «tout à fait justifiée», selon le colonel Hogard (ER), qui dirige aujourd’hui le cabinet d’intelligence stratégique EPEE.

L’ancien officier de Légion et des forces spéciales nous a déjà livré une analyse du dispositif Takouba, cette unité de forces spéciales européennes que le gouvernement français veut déployer au Sahel dès janvier 2020. Mais les opérations militaires ne peuvent suffire en raison de l’absence de visées politiques claires:

«L’enlisement viendrait du piège d’un engagement strictement militaire. On ne gagne pas une guerre sans but politique supérieur et sans y associer les populations. Une opération militaire n’est réussie que s’il y a un objectif politique.»

Et cet objectif politique se doit d’être avant tout local, cela va sans dire. Ce qui ne semble pas transparaître de la récente déclaration du général Lecointre, le Chef d’État-major des Armées (CEMA), qui souhaitait prévenir la crise migratoire et les «risques populistes» qui en découleraient.

Il faut «renverser la table»

Face au casse-tête ethnique et politique de la région, que faire? Dans ce territoire grand comme l’Europe et fracturé ethniquement, les causes profondes des guerres demeurent souvent insoupçonnées en Occident. Ainsi l’actuel islamisme, exporté par des djihadistes chassés d’Algérie ou venus en renfort de Libye ou de Syrie, est-il relativement secondaire: la cause de tous les maux du Mali reste, selon Hogard «la rivalité ancestrale entre les sédentaires sudistes, qui détiennent le pouvoir, et les populations nomades « à peau claire » du Nord, notamment les Touaregs».

Et comme si cette fracture Nord/Sud ne suffisait pas, d’innombrables querelles entre communautés ethniques, aggravées par les enjeux des trafics en tous genres, nourrissent le chaos sahélien. Touaregs et Maures au nord, Dogons à la frontière avec le Burkina, Soninkés près de la Mauritanie, Songhaï dans la région de Gao, Peuls disséminés… Comme nous l’avait relaté un officier d’infanterie récemment déployé au Mali, deux à trois massacres de villages ont lieu chaque semaine. Une complexité qui exige de s’extraire de tout manichéisme.

En 2013, l’opération Serval avait cherché à briser l’offensive djihadiste à la demande du pouvoir malien. Pas plus cette campagne que l’opération Barkhane qui lui a succédé n’ont l’ambition de résoudre cette crise ethnique. Dès les débuts de l’intervention française, les troupes ont –dans une logique toute militaire– usé des tribus du Nord contre les islamistes, à la fois pour leur connaissance du terrain que pour empêcher toute nouvelle alliance avec les djihadistes. Il a fallu discuter avec les indépendantistes du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), fort de 1.000 à 10.000 hommes. Un double jeu, selon Bamako, qui craint au fond davantage la menace des mouvements indépendantistes que les mouvements djihadistes.

Or, ces innombrables non-dits menacent l’issue de la guerre. Familier de la région, le Colonel Hogard plaide pour une prise en mains véritable: «il faut être capable de renverser la table», dit-il. À ses yeux, la corruption des régimes locaux et une géographie héritée de la décolonisation, donc vieille de trois quarts de siècle, poussent la région à son point de rupture et rendent la tâche des militaires vaine, voire impossible.

Sans cela, la guerre continuera

Le colonel Hogard plaide pour «un véritable règlement politique» des questions touarègue et peule, par la mise en place «d’un véritable statut d’autonomie pour ces populations». Ainsi serait-il nécessaire de lancer une révision constitutionnelle afin «de redonner un avenir et une espérance aux communautés marginalisées après l’indépendance en 1960». Or, les dirigeants du MNLA ont en effet cessé de plaider pour leur indépendance, pour lui préférer l’autonomie. Une porte semble s’être ouverte, selon Jacques Hogard:

«Pourquoi le Mali ne serait-il pas une fédération du Nord et du Sud? Le sous-sol recèle des richesses dont ils ne voient pas la couleur. Il y a un problème de justice et d’avenir pour ces populations, tant qu’on ne l’aura pas fait, la guerre continuera.»

Ainsi, les pays du Sahel auraient-ils besoin d’un arbitre, que la France pourrait devenir. Mais pour cela, sans doute faut-il de la poigne:

«la première action concrète que le gouvernement pourrait prendre serait de nommer un officier général bien choisi pour ses qualités de chef, en tant que Haut Représentant civil et militaire, avec les pleins pouvoirs militaires et diplomatiques au Sahel.»

Lyautey n’aurait pas dit mieux.

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Tags:
France, opération Barkhane, Mali
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