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L’ambassade américaine en Irak a été la cible de plusieurs tirs de roquettes le 26 janvier. Les États-Unis accusent des milices pro-iraniennes d’en être responsables. De quoi raviver les tensions entre Washington et Téhéran? Le politologue franco-syrien Bassam Tahhan nous livre son analyse.

Dîner agité à l’ambassade américaine de Bagdad. Alors qu’une partie du personnel se restaurait à la cafétéria le 26 janvier, une roquette a touché le bâtiment. Deux autres se sont abattues à proximité. L’ambassade étasunienne a confirmé qu’un membre du staff avait été blessé dans l’attaque, relate l’Associated Press. S’il est régulièrement visé depuis plusieurs semaines, c’est la première fois que cet établissement, situé dans la Zone verte ultrasécurisée de la capitale irakienne, est directement touché.

​Ces attaques n’ont pas été revendiquées, mais pour Washington le coupable est clairement identifié: les milices pro-Iran présentes en Irak. Peu après l’attaque du 26 janvier, les États-Unis ont «appelé le gouvernement de l’Irak à remplir ses obligations, afin de protéger [leurs] installations diplomatiques». Dans un communiqué, le porte-parole du Département d’État américain a assuré que, depuis septembre, «il y a eu plus de quatorze attaques menées par l’Iran et les milices soutenues par l’Iran contre du personnel américain en Irak».

Les autorités irakiennes ont également réagi de leur côté, le Premier ministre Adel Abdel Mahdi parlant d’une «agression» qui serait susceptible de «transformer l’Irak en zone de guerre». Ce dernier fait face à une situation explosive. D’une part, les meurtres du général iranien Qassem Soleimani et de son lieutenant irakien Abou Mehdi al-Mouhandis, assassinés par un drone à Bagdad le 3 janvier dernier sur ordre de Donald Trump, ont ravivé le sentiment antiaméricain en Irak. Depuis, des rassemblements demandant le départ des quelque 5.200 soldats américains stationnés dans le pays sont régulièrement organisés. Le 24 janvier, le puissant leader chiite Moqtada al-Sadr était à la tête d’une telle manifestation à Bagdad.

En plus de ce contexte très tendu, l’Irak est depuis plusieurs mois le théâtre d’une forte contestation sociale, menée notamment par la jeunesse qui dénonce le chômage, la corruption et souhaite l’organisation d’élections anticipées et la nomination d’un Premier ministre indépendant. La nouvelle loi électorale, approuvée par le Parlement en décembre dernier, ainsi que la démission du Premier ministre Adel Abdel Mahdi, n’auront pas eu raison de la colère. Il faut dire que faute d’arriver à s’entendre sur un successeur, les partis politiques n’ont d’autre choix que de le laisser continuer à gérer les affaires courantes. De quoi alimenter la rage de la foule.

​Le 27 janvier, un manifestant a été tué dans la ville de Nassiriya, située dans le sud de l’Irak. D’après une source médicale citée par l’AFP, des hommes armés non identifiés ont pris d’assaut une place de la ville où campaient des manifestants depuis plusieurs mois. Des tentes ont notamment été incendiées. La veille, les forces de sécurité avaient tiré sur les manifestants à balles réelles dans plusieurs villes et le 25 janvier, quatre manifestants avaient été tués. Depuis le 1er octobre, la fronde sociale qui frappe l’Irak a fait environ 470 morts.

Jeanine Hennis-Plasschaert, représentante de l’Onu en Irak, a dénoncé le 25 janvier une situation «indigne des espoirs des Irakiens exprimés courageusement depuis quatre mois».

Bassam Tahhan, politologue franco-syrien et spécialiste de la région, livre son analyse de la situation à Sputnik France.

Sputnik France: L’Irak pourrait-il se muer en terrain d’affrontement entre Téhéran et Washington, le tout dans un contexte de forte contestation sociale?

Bassam Tahhan: «C’est certain. C’est déjà le cas. Certains Irakiens craignent les sanctions américaines, qui pourraient les faire revenir au temps de Saddam Hussein, où s’appliquait la règle du “pétrole contre nourriture”. En même temps, il ne faut pas oublier que l’âme chiite est une âme combattante. Ce sont des gens habitués au sacrifice, au martyr et à la révolte. Nous constatons qu’après la frappe qui a tué le général Soleimani, plusieurs groupes chiites irakiens s’en sont maintes fois pris à l’ambassade américaine. Et tout ceci n’est qu’un début de réponse.»

Sputnik France: Que cherchent les Américains dans la région?

Bassam Tahhan: «Leur objectif est de désarticuler le croissant chiite, en sachant que le corridor Damas-Téhéran passe par l’Irak. Pourquoi Trump ne quitte-t-il pas l’Irak? Pour empêcher ce corridor de fonctionner. Dans le camp d’en face, l’Iran tient fortement à sa présence, que ce soit en Irak, en Syrie, au Yémen, à Bahreïn ou au Liban. Les groupes armés chiites en Irak ont commencé à attaquer les États-Unis et l’on ne va pas tarder à voir d’autres réponses de ce type ailleurs.»

Sputnik France: Se dirige-t-on vers une escalade?

Bassam Tahhan: «Le point culminant des tensions interviendra selon moi au mois d’octobre, juste avant les élections aux États-Unis. Les Iraniens attendent Trump au tournant. La vengeance est un plat qui se mange froid. Aujourd’hui, ce n’est pas le moment pour l’Iran d’intervenir directement. Elles laissent faire les groupes pro-iraniens.»

Sputnik France: Quid du puissant leader chiite irakien Moqtada al-Sadr, qui a récemment pris la tête d’une manifestation demandant le départ des troupes américaines?

Bassam Tahhan: «Il faut rappeler qu’il jouit d’une grande popularité grâce à la renommée de son père, qui a beaucoup aidé les pauvres. Il avait dissous sa milice, mais face à la situation, il a appelé ses partisans à la reformer. Il faut s’attendre à des affrontements qui vont durer dans le temps.»

Sputnik France: Comment se situe l’Irak par rapport aux tensions américano-iraniennes?

Bassam Tahhan: «De plus en plus, les Irakiens se rendent compte que les Américains ne leur vendent pas ce qu’ils veulent. On voit poindre à l’horizon la Russie qui est prête à vendre à l’Irak des systèmes de missile S-400, qui sont très performants et capables d’abattre des avions américains. D’autre part, les Américains avaient promis des avions de combat aux Irakiens, mais, pour le moment, rien n’a été livré. Les États-Unis ont déjà la majorité chiite à dos et même chez les Kurdes, qui n’ont pu obtenir leur indépendance, on commence à sérieusement douter d’eux. Les États-Unis n’ont aucune stratégie à long terme au Proche-Orient. Dans la presse arabe, ils sont désormais qualifiés de “lâcheurs”. Il y a une crise de confiance. C’est ce qui explique d’ailleurs le succès de l’intervention russe en Syrie. Washington connaît en ce moment une période très critique, très difficile dans la région. Ils ne veulent pas mener de guerre frontale contre Téhéran. Ils savent très bien que cela serait un conflit très long, très destructeur et catastrophique pour leurs intérêts dans la région. De plus, la majorité des Irakiens défend le départ des troupes américaines.»

Sputnik France: Quand le général Soleimani a été assassiné, les Américains se sont empressés de diffuser des vidéos d’Irakiens célébrant sa mort…

Bassam Tahhan: «Ces images ne représentent en rien le sentiment global de la population. Il y a des sunnites irakiens qui ont pu s’en réjouir, mais ils sont loin de représenter la majorité des Irakiens.»

Sputnik France: Selon vous, il n’y a donc pas de risque de confrontation directe entre Washington et Téhéran?

Bassam Tahhan: «Pour moi, il est écarté. Il serait très difficile pour les États-Unis de neutraliser l’Iran. Tout d’abord, lorsqu’on s’attaque à Téhéran, on s’attaque au Hezbollah, aux Houthis du Yémen, au gouvernement syrien, à tous les chiites d’Irak, etc. Il faut bien comprendre qu’étant une minorité dans le monde arabe, les chiites sont solidaires et ils ont montré ces dernières décennies que le croissant chiite était solide. Les Américains ont perdu la guerre en Syrie en partie de par l’action des forces chiites. Alors, que vont faire les Étasuniens? Bombarder les centrales nucléaires et polluer toute la région, dont leur allié israélien? Selon moi, il n’y aura pas de guerre directe. Il y aura des représailles ponctuelles de part et d’autre. Et cela ne viendra pas directement de Téhéran, mais de leurs alliés dans la région, à commencer par les chiites d’Irak.»

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Tags:
Troisième Guerre mondiale, États-Unis, Irak, Iran
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