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Dans une série de vidéos dramatiques, Rami Makhlouf, riche oligarque et cousin de Bachar el-Assad, implore ce dernier de ne pas s’attaquer à sa fortune et à son groupe. Attaques gratuites envers Bachar ou réelle offensive du pouvoir contre l’homme d’affaires? Sputnik revient sur les dessous de cette guerre de l’ombre au sommet de l’État syrien.

«Assad va mettre au pas les oligarques, comme Poutine l’a fait.»

Ce pronostic que Fabrice Balanche, spécialiste reconnu de la géographie politique syrienne, a récemment livré au Figaro, est-il en train de se réaliser?

Le conflit qui oppose Bachar el-Assad et son riche cousin Rami Makhlouf semble en tout cas aller dans ce sens. Cet épisode commence alors que l’opulent homme d’affaires publie le 1er mai une vidéo sur Facebook, dans laquelle on le voit implorer d’un air lourd et solennel le Président syrien de ne pas lui extorquer l’intégralité de sa fortune au nom de la lutte anticorruption.

Deux jours plus tard, il publie une autre vidéo, toujours aussi solennelle et dramatique, dans laquelle il regrette l’arrestation de plusieurs dirigeants de ses entreprises. Cependant, à ce jour, aucune source, hormis le premier concerné et le contesté Observatoire syrien des droits de l’Homme, ne confirme cette information. Selon l’homme d’affaires, ces arrestations relèvent presque de l’ironie:

«As-tu oublié les immenses services rendus par les employés de Syriatel aux appareils de sécurité?» demande le milliardaire à son puissant parent.

Qui est Rami Makhlouf ?

Neveu de la femme du défunt Président Hafez el-Assad –père de l’actuel chef d’État– et donc cousin de Bachar el-Assad, il est devenu lors de la libéralisation de l’économie syrienne dans les années 2000 l’homme le plus riche de Syrie, avec une fortune estimée entre 5 et 10 milliards d’euros. Il est propriétaire de la compagnie de téléphonie mobile Syriatel, mais opère aussi dans tous secteurs économiques: BTP, bourse, assurances, etc.

Il a longtemps été le bras armé et «l’œil de Moscou» du pouvoir dans le secteur économique. Peu, voire pas de projets d’envergure dans les industries stratégiques n’ont vu le jour en Syrie sans que la nébuleuse Makhlouf n’y soit associée. S’il a gardé profil bas pendant la guerre, il a grassement contribué financièrement à l’effort militaire de la dernière décennie et a même indemnisé financièrement les familles des soldats de l’armée arabe syrienne tués au combat, ce qui lui confère une importante popularité dans les territoires contrôlés par le gouvernement.

Sommé de partager le gâteau

Que lui reproche-t-on? Officiellement rien. Le Président syrien n’ayant jamais pris la parole à ce sujet, la seule version des faits dont nous disposons est celle de Rami Makhlouf. Selon celle-ci, le milliardaire implore le chef de l’État de revoir les arriérés d’impôts réclamés à son groupe. Cette somme s’élève selon lui à 178 millions de dollars (162 millions d’euros).

Pour les observateurs de la vie politique syrienne, plusieurs niveaux d’analyse sont envisageables. Tout d’abord, les millions de dollars qu’il a amassés depuis 20 ans ont fait que sa fortune personnelle –estimée– serait légèrement inférieure au PIB syrien, passé de 60 milliards de dollars en 2010 à 17 milliards aujourd’hui.

«Les rentes dérivées de l’État ont diminué de manière massive. Bachar el-Assad, son épouse, Asma, et son frère Maher s’efforcent de concentrer le peu de richesse qui reste entre leurs mains et celles des hommes d’affaires qui leur sont affiliés.
La famille Assad nucléaire ne veut plus dépendre de Rami Makhlouf, qui, avant 2011, était le banquier du régime. L’objectif est de diminuer son autonomie et de l’assujettir au palais présidentiel», explique au Monde le politologue syro-suisse Joseph Daher, chercheur à l’Institut universitaire européen de Florence.

D’autres sources font état d’un conflit indirect avec Asma Assad, la femme sunnite de Bachar. Celle qui préside personnellement une «commission de lutte contre le blanchiment d’argent» souhaiterait couper l’herbe sous le pied de Rami Makhlouf pour assurer la sécurité économique de ses proches. C’est en tout cas ce qu’affirme un homme d’affaires syrien, cité anonymement par Libération:

«Asma cherche à assurer l’avenir de ses enfants, sans dépendre de Rami. Cela passe par le contrôle des actifs économiques du pays pour le bénéfice de son fils aîné, le jeune Hafez, 17 ans, que l’on prépare sérieusement à la succession de son père.»

En quoi ce conflit familial et économique est-il révélateur? Depuis le début de la guerre –et même avant– le clan Assad a toujours affiché une solidarité sans faille. Les problèmes, s’il y en avait, se sont toujours réglés en interne, très certainement pour ne pas afficher de division au sommet de l’État, alors que le pays est lui-même fracturé par la guerre.

Pour la première fois, un conflit éclate sur la place publique entre le représentant du pouvoir politique en Syrie et son alter ego économique. S’il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives de cet épisode, il pourrait constituer l’une des prémices de la reconstruction de la Syrie d’après-guerre.

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