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Aux États-Unis, des statues de Christophe Colomb sont vandalisées ou déboulonnées par des militants antiracistes. Alors que des citoyens d’origine hispano-américaine crient leur indignation, Madrid s’est dit choqué. Pour Sputnik, l’hispanologue Nicolas Klein fait le point sur cette affaire vue du monde hispanique.

Le pays de l’Oncle Sam est toujours plongé dans une série de manifestations et de violences depuis la mort de George Floyd, à Minneapolis.

Ces derniers jours, des militants antiracistes ont endommagé et/ou déboulonné des statues de Christophe Colomb et d’autres personnages historiques associés à l’Espagne, une situation qui est loin de faire l’unanimité au pays de Cervantès, observe Nicolas Klein. Une statue du découvreur de l’Amérique a notamment été décapitée à Boston. Professeur d’espagnol en classes préparatoires et auteur de Rupture de ban: L’Espagne face à la crise (Éd. Perspectives libres, 2017), M. Klein a aussi traduit en français le best-seller Andalus: l’invention d’un mythe, de Serafín Fanjul (Éd. L’Artilleur, 2017).

Sputnik: Comment ces événements sont-ils interprétés outre-Pyrénées, par la classe politique comme par la population?

Nicolas Klein: «La classe politique espagnole est divisée à ce sujet. De la droite au centre, les réactions sont outrées ou indignées. Beaucoup de responsables appartenant à ces tendances idéologiques estiment en effet qu’il s’agit d’une attaque en règle de l’histoire de l’Espagne et même de son essence.

À gauche, les choses sont un peu plus compliquées. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), qui représente le courant a priori modéré de l’aile gauche du spectre parlementaire, est plutôt muet à ce sujet. La gauche “radicale”, pour sa part, approuve et encourage de telles pratiques, estimant que ce passé est une honte pour le pays, une sorte de tache quasi indélébile qu’il convient de frotter le plus possible.

La société espagnole suit plus ou moins le même schéma entre droite et gauche. Il faut y ajouter que les indépendantistes catalans, par exemple, sont très heureux de trouver des alliés dans leurs harangues contre l’Espagne, ce qui ne les empêche pas de fermer les yeux sur les turpitudes ou déclarations racistes, tant passées que présentes, des dirigeants séparatistes…»

Sputnik: L’ambassade espagnole à Washington a déploré dans un communiqué que des manifestants s’en prennent à l’empreinte espagnole aux États-Unis. Des Latinos de Miami se sont aussi dits choqués par la situation, suivis par le consul général d’Espagne à Miami, Cándido Creis. La situation pourrait-elle finir par refroidir, même légèrement, les relations entre les deux pays?

Nicolas Klein: «Je ne crois pas. Après tout, ces dégradations sont le fait de manifestants opposés, entre autres choses, à l’actuelle Administration américaine. L’Espagne ne peut donc pas reprocher à Donald Trump ou à l’État américain de favoriser de tels actes. Il est en revanche certain que cette nouvelle vague de manifestations (et le vandalisme qui y est lié) aura des répercussions sur la façon dont les Espagnols considèrent leur histoire et, surtout, sur la façon dont ils perçoivent la vision que les étrangers ont d’eux.»

​Sputnik: En mars 2019, le Président mexicain, Andrés Manuel López Obrador, a demandé à l’Espagne de s’excuser pour les «abus» qu’elle a commis lors de la conquête du Mexique. Madrid a catégoriquement refusé. Est-ce une tendance appelée à durer, à laquelle Madrid se prépare pour les prochaines années?

Nicolas Klein: «En réalité, la tendance en question a déjà une quinzaine ou une vingtaine d’années. Le rejet du passé colonial et hispanique a débuté dans un certain nombre de pays latino-américains au tournant des années 2000, notamment avec l’émergence du chavisme et du “socialisme du xxie siècle”.

Les critiques féroces envers la colonisation sont aussi une attaque contre l’Espagne en général, ce dont ne sont pas dupes les Espagnols eux-mêmes. Au Venezuela (sous l’égide d’Hugo Chavez et Nicolas Maduro), en Bolivie (à l’instigation d’Evo Morales) ou encore en Argentine (c’était l’un des chevaux de bataille de la présidence Cristina Fernández de Kirchner), des statues de Christophe Colomb et d’autres personnalités coloniales espagnoles sont déboulonnées depuis longtemps et le discours officiel est plus qu’agressif à l’égard de l’ancienne métropole. Il est bien étrange que des descendants d’immigrés, qui dirigent des nations très européennes ou métisses, cherchent ainsi à détruire ce qui constitue au moins la moitié de leur héritage.

Aux États-Unis, les dégradations de sculptures représentant Colomb ou Junípero Serra (fondateur de nombreuses missions religieuses dans l’actuelle Californie, dont certaines sont devenues des villes, comme San Diego) sont récurrentes depuis des années. Elles privent en réalité les Latino-Américains de leurs racines et de leur fierté, alors que les WASPS, eux, ne s’en prennent pas à George Washington ou aux colonisateurs du Mayflower.»

Sputnik: Certains historiens estiment que l’Espagne souffre d’une «légende noire» qui confère à son histoire et son passé colonial une image sanguinaire et obscurantiste. Les militants antiracistes impliqués renforcent-ils cette vision négative?

Nicolas Klein: «Ils y participent évidemment, que ce soit consciemment ou pas. De fait, la légende noire espagnole est très ancrée dans l’ensemble du monde occidental, et pas seulement chez les militants décoloniaux. L’Europe et l’Amérique anglo-saxonne ont largement contribué à créer et attiser ce récit simplificateur et exagéré (quand il n’est pas tout simplement mensonger) pour masquer leurs propres exactions coloniales ou intérieures.

Rappelons simplement que l’Espagne est le seul pays colonial au monde à avoir autant débattu sur le bien-fondé de la colonisation, à avoir édicté des lois très protectrices envers les autochtones et à les avoir fait appliquer dans une grande mesure. Il suffit de comparer le pourcentage de population métissée ou indigène dans ses anciennes colonies et aux États-Unis ou au Canada pour s’en rendre compte…»

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Tags:
États-Unis, Espagne, Christophe Colomb
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