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Seule puissance militaire impliquée directement en Libye, la Turquie y apparaît incontestablement comme le grand vainqueur. Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye, explique la stratégie d’Ankara. Elle contraste notamment avec celle de la France –qui brille par son impuissance– et celle des Émirats arabes unis, principal parrain d’Haftar.

Erdogan, nouveau sultan de Libye? Le rôle de la Turquie dans la guerre qui se déroule en Libye est exceptionnel à bien des égards et l’actualité ne cesse de valider la stratégie d’Ankara.

En effet, depuis que Recep Tayyip Erdogan soutient directement le Gouvernement d’union nationale (GNA) du Premier ministre Sarraj, la bataille de Tripoli s’est soldée par un échec pour le maréchal Haftar, qui s’est replié à l’Est du pays. Jalel Harchaoui, chercheur à l’Institut des Relations Internationales Clingendael de La Haye, aux Pays-Bas, analyse pour Sputnik les succès turcs:

«Cette intervention a été, d’un point de vue technique, jusqu’ici réussie. Peut-être que la Turquie va faire des erreurs, peut-être qu’elle va déraper, qu’elle va avoir les yeux plus gros que le ventre, mais du 27 novembre à aujourd’hui, la Turquie a quasiment fait un sans-faute. […] Il n’y a eu aucune erreur stratégique.»

Ce spécialiste de la Libye prend soin de rappeler que si le Premier ministre Sarraj –reconnu par les Nations unies– a expressément demandé l’aide d’Erdogan, l’apport militaire turc dans le conflit libyen est une violation de l’embargo sur les armes qui date de 2011 et qui a été encore rappelé récemment par l’Onu.

Certains volets du plan turc, «même pas faisables pour des grandes puissances de l’Otan»

Jalel Harchaoui illustre cet engagement et ces succès turcs avec l’utilisation des drones, armes de premier plan dans ce conflit:

«L’exécution du plan turc est un véritable sans-faute. Et certaines facettes de sa prestation ne sont même pas faisables pour des grandes puissances de l’Otan comme la France et la Grande-Bretagne. La France par exemple ne peut pas fabriquer ses propres drones armés. La France n’a pas cette technologie, alors que la Turquie, depuis plus de vingt ans, considère cela comme une priorité et aujourd’hui elle est en train de cueillir les fruits de cet investissement.»

Devant une telle réussite, Paris communique de plus en plus. Si la France rappelle sans cesse la violation turque de l’embargo sur les armes en Libye, elle s’est insurgée ce 17 juin contre son allié dans l’Otan, en dénonçant une manœuvre «extrêmement agressive» de la Turquie contre l’une de ses frégates. Et ce 14 juin, l’Élysée avait déjà tancé Ankara en parlant déjà d’un «comportement inacceptable» en Libye. Jalel Harchaoui revient sur cette réaction et évoque la menace française: «la France ne peut pas laisser faire».

«La seule raison pour laquelle les Français sont si choqués par les Turcs, c’est parce que c’est visible, parce que ça fait peur. Ça fait peur de voir un État créer une situation de protectorat digne du XIXe siècle. Mais le fait d’avoir peur, ce n’est pas une politique.»

Et le spécialiste de la Libye ajoute:

«Ce qui intéressant aujourd’hui, c’est la situation d’impuissance de la France. À quelle politique correspond cette déclaration? Quelle est la politique de la France en Libye aujourd’hui? Les Turcs ne partiront pas. Dans vingt ans, trente ans, quarante ans, ils seront encore là. C’est pour cela qu’ils sont en train d’investir autant dans un contexte de crise économique.»

L’une des clés pour comprendre les agissements de la Turquie –et donc les réactions de la France– est principalement à chercher à Abu Dhabi. En effet, les Émirats arabes unis sont un véritable adversaire régional pour Ankara, notamment sur le plan idéologique.

La France à la remorque des Émirats arabes unis?

Le premier cherche à tout prix à tuer dans l’œuf tout islam politique différent du sien chez ses voisins, alors que le second soutient par exemple la confrérie des Frères musulmans. Et les Émirats, très proches de la France, parrainent l’adversaire de Sarraj et donc des Turcs en Libye. Ils soutiennent en effet depuis plusieurs années le maréchal Haftar en finançant sa guerre et en lui livrant quantité d’armes.

«La Turquie a compris que les amis de la France, par exemple dans ce cas précis, ont violé toutes les règles et ils se sont dit “on va les violer aussi, même en plus gros”.»

Jalel Harchaoui rappelle que chaque acteur impliqué de ce conflit contourne les règles et donc que la France, qui s’insurge des opérations turques, devrait aussi faire entendre sa voix chez son allié arabe, mais «la France est entièrement aux côtés des Émirats arabes unis». Un choix dangereux pour le chercheur, qui travaille sur le Moyen-Orient et sur l’Afrique du Nord:

« Pour toutes ces capitales [arabes sunnites, ndlr], depuis quelques années, les Émirats sentent qu’ils ont suffisamment de puissance financière, diplomatique et militaire pour pouvoir décider. Ils se sentent porteurs d’une mission, qui consiste à gouverner toute cette région. C’est une logique d’hégémonie.»

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Tags:
Émirats Arabes Unis, Recep Tayyip Erdogan, France, Turquie, gouvernement libyen d'union nationale (GNA), Tripoli (Libye), crise libyenne, Libye
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