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Le Président tunisien Kaïs Saïed s’est rendu pour la première fois en visite officielle en France. Le politologue Emmanuel Dupuy explique à Sputnik pourquoi l’entente franco-tunisienne «affichée» sur la Libye cache en fait de profondes divergences. Il analyse quelles peuvent en être les conséquences pour le processus de paix dans cette région.

Emmanuel Macron aura beau eu la marteler, le 22 juin, lors de la conférence de presse avec son homologue tunisien Kaïs Saïed, la «position commune» affichée par les deux chefs d’État sur la Libye a laissé plus d’un analyste de cette région sceptique. C’est le cas d’Emmanuel Dupuy qui préside, à Paris, l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).

S’il reconnaît que la Tunisie est un partenaire qu’il faut «ménager» sur le dossier libyen, compte tenu du fait que ce pays siège actuellement au Conseil de sécurité comme membre non permanent, cet expert ne croit pas à une «convergence de vues» des Présidents français et tunisien, notamment en ce qui concerne la Turquie.

«Le hiatus est grand sur le dossier libyen. N’oublions pas que le nouveau locataire du Palais de Carthage avait reçu fraternellement son homologue turc [le Président Erdogan, ndlr], en décembre dernier. La focalisation de la critique française à l’égard de la seule intervention de la Turquie en Libye, accusée de perturber l’équilibre stratégique dans la région, ne saurait faire oublier que la Tunisie est désormais la cible d’un allié de Paris, en l’occurrence les Émirats Arabes unis», souligne Emmanuel Dupuy au micro de Sputnik France.

La crise avec Abou Dhabi remonte à 2013 quand, irrités par l’appel du Président tunisien Moncef Marzouki (CPR, centre gauche) à libérer le Président égyptien Mohamed Morsi, renversé par un coup d’État militaire, les EAU avaient rappelé leur ambassadeur à Tunis pour consultation.

Elle avait atteint son paroxysme avec la victoire de Béji Caïd Essebsi à l’élection de décembre 2014: la Tunisie –qui a toujours proclamé sa neutralité vis-à-vis de son voisin libyen– avait alors refusé que son territoire serve de base arrière à l’armée émiratie, engagée dans des opérations de soutien à Khalifa Haftar, l’homme fort de Benghazi.

Réminiscences historiques

Dans le maelstrom libyen actuel, la question se pose de savoir de quel côté va pencher la Tunisie. Son Président, qui se revendique conservateur musulman, a peu en commun avec Emmanuel Macron.

«La récente invitation à revisiter le passé colonial français et à assumer sa responsabilité pendant la période du protectorat à travers un texte législatif, certes non adopté faute de suffisamment de voix recueillies au Parlement tunisien, a contribué à jeter le trouble entre nos deux pays», affirme le chercheur.

Kaïs Saïed, pour sa part, est convaincu que «le conflit libyen est devenu un problème tuniso-tunisien». Il n’a jamais fait mystère, non plus, de ses accointances avec son «frère» turc. Lors de sa visite à Tunis, ce dernier avait rappelé que la ville fut conquise par les Ottomans en 1574 et fut donc turque pendant plus de trois siècles. Emmanuel Dupuy s’en amuse, estimant toutefois que «cela en dit plus long qu’un long discours».

Or, actuellement, la Turquie est en train de pousser ses pions partout où elle avait une emprise jusqu’au Traité de Sèvres (août 1920). Ce traité avait marqué il y a un siècle le démantèlement de l’Empire ottoman, «que le Président Recep Tayyip Erdogan rêve plus que jamais de faire revivre!», rappelle le président de l’IPSE.

Pour le politologue français, c’est bien la «puissance de feu des drones turcs» ainsi que les «350 conseillers militaires issus des services de renseignement turcs (MIT)» qui ont permis l’avancée récente du GNA sur le terrain.

Pour mémoire, en avril 2019, l’Armée nationale libyenne (ANL) du Maréchal Haftar, qui obéit au Parlement de Tobrouk à l’Est (non reconnu par la communauté internationale), avait marché sur Tripoli. Depuis cette offensive, les troupes de la Cyrénaïque d’Haftar n’ont pas réussi à briser la résistance des Tripolitains d’el-Sarraj. D’autant que le GNA peut se prévaloir du soutien des milices de Misrata, la troisième ville du pays.

Les bruits de bottes égyptiennes, juste avant l’arrivée en France du Président tunisien, signifient qu’Abdel Fattah al-Sissi, Président égyptien, n’a pas l’intention de laisser le champ libre à son homologue turc, commente Emmanuel Dupuy. Avec les Émirats Arabes unis (EAU) et l’Arabie saoudite, l’Égypte, soutenue diplomatiquement par la Russie, s’oppose à l’axe Tripoli-Ankara-Doha, favorable au Gouvernement d’Union nationale (GNA) de Fayez el-Sarraj, reconnu par l’Onu.

Un cessez-le-feu à risque

Face à cette escalade de violence, Emmanuel Macron a saisi l’occasion de la visite officielle du chef d’État tunisien pour réitérer sa demande d’un cessez-le-feu immédiat en Libye. Pour le Président de l’IPSE, il est clair que le locataire de l’Élysée n’avait d’autre alternative que de trouver les «bons mots» vis-à-vis de son homologue tunisien pour s’assurer d’un «appui bienveillant» de la Tunisie.

«Pour l’heure, le Président tunisien soutient cette demande de Paris, mollement, car elle risquerait non seulement de figer la contre-offensive en cours du GNA, désormais aux portes de Syrte, mais aussi implicitement, de sauver les forces du Maréchal Haftar d’une débâcle militaire largement consommée», estime Emmanuel Dupuy.

Pris en tenaille entre l’activisme diplomatique du Président algérien, Abdelmadjid Tebboune, qui plaide pour une alliance algéro-tuniso-égyptienne en Libye et l’activisme militaire d’al-Sissi, «déterminé à protéger coûte que coûte les 1.115 km de sa frontière commune avec la Libye», le Président français a dû composer, insiste le chercheur.

Relation bilatérale tendue: l’Amérique a mis son grain de sel

D’autant que la relation bilatérale entre Paris et Tunis, déjà tendue, s’est compliquée avec la décision de Washington de renforcer sa présence militaire en Tunisie afin de «contenir les ambitions géopolitiques de Moscou dans la région».

Pour Emmanuel Dupuy, l’envoi de forces spéciales et de conseillers militaires américains «supplémentaires» risque de changer la donne dans le dossier libyen.

Dans ces conditions, Paris et Tunis, qui auraient en principe tout pour s’entendre –hormis le dossier libyen –, «en ont été réduits à préserver tout le reste de nombreuses tensions», estime le Président de l’IPSE, avant d’ajouter:

«Le conflit libyen cristallise une profonde fracture apparue lors des Printemps arabes de 2011 et renforcée en juin 2017 à travers le litige opposant le Qatar –soutenu par la Turquie– à ce qu’il est convenu d’appeler le “Quartet” (Égypte, Arabie saoudite, EAU et Bahreïn)», explique-t-il.

En définitive, comme le note Kamel Akrout, ancien conseiller pour la sécurité nationale de Tunisie et fondateur de l’Institut for Prospective and Advanced Strategic and Security Studies (IPASSS), le «vide politique» laissé par la chute de Mohammed Kadhafi en Libye ne cesse d’attirer toutes les convoitises. Le voisin tunisien, lui, a déjà payé un lourd tribut à ce conflit, notamment à cause de l’insécurité permanente à ses frontières et de l’afflux de réfugiés.

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Kaïs Saïed, France, Libye, Turquie, Tunisie
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