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«Arrogance impuissante», «coupable ignorance» des réalités géopolitiques: Mediapart flingue dans une enquête le bilan diplomatique d’Emmanuel Macron. Au même moment, celui-ci parle dans une interview d’«encercler» la Turquie et la Russie. Emmanuel Dupuy, président de l’IPSE, revient sur les échecs de la politique étrangère du quinquennat Macron.

En matière de relations internationales, le quinquennat d’Emmanuel Macron s’annonce-t-il pire que celui de François Hollande?

Dans une enquête publiée en deux parties les 15 et 17 novembre, Mediapart dresse un constat sans appel de la politique étrangère de l’actuel locataire de l’Élysée. S’appuyant sur les témoignages de diplomates en exercice ou à la retraite, ainsi que d’experts en relations internationales, le bilan de la politique étrangère de l’actuel chef de l’État serait au mieux «décevant», au pire de «calamiteux», pour reprendre les termes cités dans l’enquête du média en ligne.

De sa «naïveté» face à Donald Trump et Vladimir Poutine à l’«humiliation» subie au Liban en passant par l’«enlisement» de la France au Sahel et une politique «équivoque, voire illisible» en Libye, Mediapart décerne à travers son panel d’intervenants un zéro pointé à Emmanuel Macron en géopolitique. «Le problème, c’est que chaque dossier de politique étrangère qu’il a ouvert s’est soldé par un échec», résume ainsi un professeur émérite de Sciences Po au site d’informations.

«La politique étrangère de ce Président est très faible, du moins elle a été sensiblement affaiblie par une forme de naïveté ou d’irréalisme, que l’on peut résumer par l’idée selon laquelle notre Président estime qu’il a raison contre tout le monde. Malheureusement, en politique étrangère, ce n’est pas comme cela que ça fonctionne», réagit Emmanuel Dupuy auprès de Sputnik.

Le président de l’IPSE (Institut Prospective & Sécurité en Europe) vient compléter pour Sputnik le bilan de ces trois années du quinquennat Macron en matière de politique étrangère. Le Caucase du Sud –avec le Haut-Karabakh– ainsi que la Syrie sont deux théâtres où la voix de la France a été «totalement marginalisée», constate-t-il. 

«Notre compréhension du monde est à côté des réalités stratégiques et notre idéal politique ne correspond pas tout à fait à la réalité», souligne le Président de l’IPSE.

Ce dernier évoque par ailleurs la «naïveté» de l’Élysée par rapport à l’évolution politique et militaire en Algérie, ainsi que la «nouvelle fracture en train de se créer» au sein même de l’UE entre les pays de l’Ouest et ceux de l’Est européen et qu’incarne aujourd’hui le blocage du plan de relance par Varsovie et Budapest. Point qui tiendrait du détail, mais qu’évoque pourtant Emmanuel Dupuy, le soutien du chef de l’État à la dissidente biélorusse, Svetlana Tikhanovskaïa.

La France de Macron toujours plus marginalisée

Un ensemble de dossiers «qui montrent bien que nous sommes parfois un peu naïfs» vis-à-vis des «rapports de forces et jeux de puissances qui se fondent sur une réalité stratégique et non pas sur une conception rêvée ou idéalisée des relations internationales», diagnostique ainsi notre interlocuteur.

«Quand vous vous retrouvez face à des joueurs de go, comme Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan ou Donald Trump, vous vous retrouvez en position de faiblesse. Vous haussez le ton, mais vous êtes bien peu de choses quand la tonalité militaire n’est pas au rendez-vous. On veut jouer dans la cour des grands, encore faudrait-il se donner les moyens militaires.»

En guise d’illustration, Emmanuel Dupuy évoque le cas du Sahel où, à ses yeux, «nous ne réussissons pas là où théoriquement nous ne devrions pas avoir échoué.» Pour autant, toujours dans «notre aire logique d’influence», c’est bien au Liban «où le fiasco est le plus consommé».

Il faut dire qu’Emmanuel Macron s’est très personnellement investi dans la gestion de ce dernier dossier. Celui-ci s’était rendu à Beyrouth au lendemain de l’explosion dans le port de la capitale libanaise, qui a causé la mort de 190 personnes, afin de promettre aux Libanais un nouveau gouvernement. Mais l’initiative du Président de la République ne s’est pas seulement soldée par le rejet du candidat qu’il portait, mais par le retour à la tête du gouvernement libanais de Saad Hariri, celui-là même qui avait été chassé du pouvoir par la rue. Plus qu’un échec, une «humiliation» tranche, pour sa part, Mediapart. «Son emportement montre qu’il n’avait rien compris au Liban», regrette auprès du média un ancien directeur d’ANMO (pour la direction de l’«Afrique du Nord et Moyen-Orient» du quai d’Orsay).

«Suivisme stratégique» vis-à-vis des États-Unis

Pour Emmanuel Dupuy, au-delà de la naïveté d’Emmanuel Macron sur le Liban, le chef de l’État français n’aurait surtout pas vu dans ce dossier la main des États-Unis, qui «ont vu d’un très mauvais œil le fait que Paris s’immisce dans leur profondeur stratégique avec les services d’Israël». Une position américaine au Moyen-Orient que Paris a lui-même favorisée par une «logique de suivisme stratégique» à l’égard de Washington, estime le président de l’IPSE.

Annexion du plateau du Golan, reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, reprise de la colonisation en Cisjordanie: autant de dossiers où, contrairement à ses prédécesseurs, Emmanuel Macron n’a pas clairement fait entendre son opposition. En abandonnant la singularité de son discours, la voix de la France s’est ainsi «atrophiée» dans la région, regrette Emmanuel Dupuy.

«La principale erreur avec Emmanuel Macron, c’est de croire qu’on devait voir en lui un de Gaulle, se tenant face à des partenaires qui parfois n’ont pas le même agenda stratégique», assène le président de l’IPSE.

En matière de diplomatie, Emmanuel Macron s’était présenté durant la campagne électorale de 2017 comme le tenant d’une «ligne gaullo-mitterrandienne». Un terme qui déjà à l’époque avait interpellé des spécialistes des relations internationales.

Hasard du calendrier, un tout autre épisode médiatique est venu enrichir le bilan dressé par Mediapart. Dans un entretien publié le 16 novembre dans la revue Le Grand Continent, Emmanuel Macron évoque la nécessité de «trouver des mécanismes de contournement» afin d’«encercler» notamment la Turquie et la Russie. Un entretien qui n’a pas échappé à Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialisé dans les questions militaires, stratégiques et internationales. Il s’étonne d’un tel discours quinze mois après avoir parlé de «réinventer une architecture de sécurité et de confiance» au moment où il recevait Vladimir Poutine au fort de Brégançon. Le journaliste de L’Opinion rappelle également qu’au mois de juin, le Président de la République parlait encore d’une «relance du dialogue stratégique» avec la Russie.

Un vrai-faux de Gaulle?

Au cours de cette longue interview donnée au magazine en ligne, le chef de l’État revient notamment sur la tribune que la ministre allemande de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, avait publiée dans Politico à la veille des élections américaines. Celle qui outre-Rhin est pressentie de longue date pour succéder à Angela Merkel à la tête du pays avait réitéré l’attachement inconditionnel de Berlin à la relation transatlantique, plébiscitant un rapprochement de l’Europe avec les États-Unis en matière de Défense commune et de relations commerciales. En somme, un désaveu total de la politique européenne menée par Paris en faveur du développement d’une industrie et d’une Défense commune qui se démarquerait de la ligne impulsée par Washington.

«Je pense que c’est un contresens de l’histoire. Heureusement, la chancelière n’est pas sur cette ligne si j’ai bien compris les choses», déclare Emmanuel Macron, qui exprime son «désaccord profond» avec cette tribune. Une réaction qui fait bondir Emmanuel Dupuy, lequel rappelle que les différents projets en matière de Défense européenne lancés par Paris (coopération structurelle permanente, Fonds européen de défense dit «fonds Breton» ou encore l’initiative européenne d’intervention) «sont loin d’être consensuels» au sein de l’UE.

«C’est présomptueux, encore une fois, de dire que l’Europe de la Défense se fait sur un agenda français alors que la plupart des pays considèrent toujours que l’Europe de la défense est le volet européen de l’Otan.»

Pour illustrer ce paradoxe, le président de l’IPSE évoque la visite d’Emmanuel Macron en Estonie, où il vanta les mérites de l’autonomie stratégique européenne. «La France assure la police du ciel dans les pays baltes, mais elle a fait ça depuis une base où les opérations menées par les forces estoniennes le sont sous pavillon otanien.»

Gestion «très erratique» de la politique étrangère

Comment expliquer un tel décalage entre la perception d’Emmanuel Macron du monde et la réalité géostratégique? Pour Emmanuel Dupuy, il faut regarder du côté de ceux qui entourent le chef de l’État, soulignant la gestion «très erratique» de la politique étrangère et de sécurité menée par Emmanuel Bonne et Alice Rufo. Un tandem, «les Thénardier», pointé du doigt depuis des semaines dans la presse pour sa gestion managériale calamiteuse des effectifs à l’Élysée. Celle-ci aurait à ce jour «provoqué le départ de quatre conseillers de zone» à l’Élysée, insiste Emmanuel Dupuy, pour qui «il y a un vrai problème de management dans la gestion élyséenne des affaires étrangères.»

Mais au-delà de ce type de «dysfonctionnement organique» au sein de l’Élysée ou de bisbilles entre le Palais et le Quai, n’y aurait-il pas à travers ce sentiment d’Emmanuel Macron d’avoir «raison contre tout le monde» le reflet d’un traitement médiatique trop favorable de sa politique?

Et si, finalement, le décalage que l’on observe aujourd’hui entre la couverture de la politique étrangère d’Emmanuel Macron et ses résultats concrets sur la scène internationale n’était que la partie émergée de l’iceberg?

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Emmanuel Dupuy, France, Emmanuel Macron
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