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Après avoir été libéré de prison en 2019, Lula, ex-Président du Brésil a recouvré ses droits civiques ce 8 mars. Le voici donc autorisé à briguer un troisième mandat à la Présidentielle de 2022. Mais à 75 ans, en aura-t-il seulement la volonté? Jean-Jacques Kourliandsky, spécialiste de l’Amérique latine à l’IRIS, est sceptique.

C’est un véritable «coup d’éclat», observe Jean-Jacques Kourliandsky: le 8 mars, un juge de la Cour suprême a annulé les charges pour corruption retenues contre l’ancien Président Lula. Ce dernier s’est donc vu rétabli dans ses droits politiques.

Pour le spécialiste de l’Amérique latine à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et à la Fondation Jean-Jaurès, la décision de la justice brésilienne en faveur de Luiz Inácio Lula da Silva –Lula– a de quoi surprendre. Pourtant, Brasilia a connu bien des «coups d’éclat» depuis une décennie. Entre le scandale Lava Jato, qui a conduit l’ex-Président Lula en prison, –et indirectement la présidente Dilma Roussef à la destitution– à la gestion erratique du Covid-19 par Jair Bolsonaro, avec plus de 260.000 victimes, la vie politique brésilienne est faite de rebondissements.

En attendant le verdict final du tribunal fédéral, qui doit définitivement statuer sur sa culpabilité, l’ancien chef d’État, qui a déjà purgé un an et demi de prison, d’avril 2018 à novembre 2019, pourra donc concourir pour un troisième mandat à l’élection présidentielle en 2022.

Le seul à pouvoir l’emporter face à Bolsonaro

«Il n’est plus le Lula d’il y a 5 ou 10 ans, et même de 2018» tempère Jean-Jacques Kourliandsky en entretien avec Sputnik. «Les cartes ont été redistribuées», y compris à gauche. Pour le spécialiste de l’IRIS, le Parti des travailleurs (PT), la formation de gauche longtemps dirigée par Lula, ne fait «plus l’unanimité, comme elle le faisait il y a quelques années». Les rivaux ne manquent plus, comme Ciro Gomez, du Parti démocratique travailliste (PDT), qui avait eu «des mots extrêmement durs pour l’ex-Président Lula, laissant accréditer la thèse selon laquelle il n’y avait pas de fumée sans feu.» Déjà candidat en 2018, obtenant 12% des voix, il réclame à nouveau les suffrages de ses concitoyens. Seul espoir pour Lula: sans doute est-il encore le seul à pouvoir l’emporter face à Bolsonaro.

«S’il présente sa candidature, est-ce qu’il est en mesure de rassembler non seulement les électeurs, mais aussi les autres candidats potentiels? Ce qui me paraît important, c’est que cela intervient dans un contexte dans lequel une partie des grands moyens des grands groupes médiatiques et financiers qui avaient soutenu le Président Bolsonaro en 2018 souhaiteraient pouvoir s’en débarrasser, mais ils l’ont sur les doigts comme le sparadrap du capitaine Haddock.»

Selon un récent sondage, l’ancienne égérie de la gauche latino-américaine serait ainsi le favori pour l’emporter face à Bolsonaro, avec le soutien de 50% des personnes interrogées, contre 44% pour le Président sortant. Lula bénéficie toujours dans le pays d’un «prestige» important face à un Jair Bolsonaro qui «reste dans la course», malgré des décisions «catastrophiques à tout point de vue».

Affichant un bilan «effroyable» de la pandémie, le Président brésilien a réussi à conserver une relative popularité, avec le soutien de ses fidèles partisans, le «trio des BBB», Bible, balles et bœuf, les évangéliques, le lobby des armes et l’agrobusiness, mais aussi auprès des plus pauvres, grâce à une aide d’urgence adoptée en mars 2020. Or, cet électorat populaire votait auparavant massivement pour Lula. «Ces électeurs pourront-ils revenir?», s’interroge Jean-Jacques Kourliandsky, qui revient sur la genèse de cette décision judiciaire, une «demi-surprise».

«Aucune preuve tangible» de la culpabilité de Lula

L’ex-Président du Brésil (2003-2011) avait été libéré en 2019 sur décision collégiale de la Cour suprême, mais il restait toujours «interdit de politique». Accusé d’avoir trempé dans le scandale Lava Jato (lavage express) ou Petrobras, qui a touché une grande partie de l’élite politico-financière du pays, celui qui était le favori des sondages à l’élection présidentielle de 2018 avait ainsi été condamné à douze années de prison par le juge Moro, empêchant alors sa candidature. En contrepartie d’un contrat accordé à l’entreprise de travaux publics OAS, sans avoir organisé d’appel d’offres, Lula aurait reçu en pot-de-vin un appartement de luxe dans une station balnéaire. Sauf que celui-ci a toujours nié détenir ce triplex, et «aucun document n’avait pu être retrouvé». La seule preuve était «une délation», indique Jean-Jacques Kourliandsky. Un témoignage visiblement suffisant à l’époque pour le juge Moro et le tribunal de Curitiba.

«Il n’y avait aucune preuve tangible, ce qui avait conduit beaucoup d’observateurs au Brésil comme à l’étranger, à dresser le constat que le Président Lula était mis hors-jeu et incarcéré à quelques mois d’une élection présidentielle fondamentale pour le Brésil. Il est aujourd’hui libéré après cette élection. Le mal est fait.»

Et Kourliandsky d’ajouter que le juge Moro était «manifestement un juge politique». L’affaire a nourri un contexte de dégagisme électoral, profitant bien sûr au candidat Bolsonaro en 2018. L’accusation de partialité à l’encontre des juges et des procureurs chargés de l’enquête a pourtant été confirmée par des échanges de messages dévoilés en juin 2019 par le site The Intercept Brasil. Le juge Moro en a d’ailleurs été «remercié» en étant désigné ministre de la Justice avant de démissionner avec fracas en avril 2020.

C’est donc ce 8 mars que le juge Edson Fachin a déterminé que le tribunal de Curitiba, dirigé par Sergio Moro, n’était pas compétent pour juger ces affaires. Sur CNN Brasil, Jair Bolsonaro a immédiatement riposté, dénonçant le «lien fort» qu’entretient Edson Fachin avec le PT. Alors que le Président argentin de gauche Alberto Fernandez s’est exclamé sur Twitter que «Justice a été rendue!», en France, Jean-Luc Mélenchon s’est également réjoui, estimant que «le juge Moro et sa bande» avaient été «désavoués» et que la magistrature brésilienne avait refusé «de faire le sale boulot politique».

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Tags:
Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva, Jair Bolsonaro
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