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Mohamed Ben Salmane a annoncé des investissements faramineux pour stimuler le secteur privé du royaume. Le montant s’élève à 3.200 milliards de dollars. Une stratégie qui a aussi vocation à «faire taire une partie de l’opinion» et à consolider son pouvoir dans un pays paradoxalement en proie aux difficultés économiques, estime Pierre Conesa.

«Les investissements injectés [...] dans l'économie nationale devraient atteindre 12.000 milliards de riyals d'ici 2030», a déclaré le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) lors d'un discours diffusé par la télévision d'Etat.

12.000 milliards de riyals, soit 3.200 milliards de dollars d’investissements d’ici à 2030. Pour se donner une idée de l’ordre de grandeur, c’est comme si, en neuf ans, Riyad dépensait le PIB français de 2019 (2.716 milliards de dollars) et ajoutait encore 500 milliards. À titre de comparaison, le plan de relance de la superpuissance américaine face au Covid-19 est évalué à 1.900 milliards de dollars.

«Faire taire une partie de l’opinion publique»

Cette injonction s’inscrit sans peine dans le projet «Vision 2030», lancé en 2016, sur lequel repose toute la politique intérieure de MBS. L’objectif? En apparence, dynamiser le secteur privé saoudien, en diversifiant l’économie pour attirer les investissements étrangers. L’objectif étant aussi de s’affranchir de la rente pétrolière. Mais, surtout, il s’agirait aussi pour le prince MBS de s’assurer une légitimité politique inébranlable:

«Un des gros arguments du pouvoir saoudien est le suivant: faire taire une partie de l’opinion publique, en l’occurrence les hommes d’affaires, en avançant des projets absolument extraordinaires», explique Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense et auteur de «Dr. Saoud et Mr. Djihad: la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite» (éd. Robert Laffont, 2016).

«On vous invite au Davos du désert, on vous fait miroiter des milliards et des milliards et vous vous dites: si j’arrive à en gratter un petit peu, je suis richissime», scénarise-t-il.    

C’est sûr, il y a de quoi rêver: une somme mirobolante inondera le secteur privé à travers différents fonds d’investissement publics. Vingt-quatre entreprises nationales telles que Saudi Basic Industries Corporation, Almarai, Saudi Telecom Company et National Shipping Co. ont accepté d’apporter leur concours à ce plan. Elles contribueront à hauteur de 5.000 milliards de riyals (1.330 milliards de dollars) aux dépenses d'investissement nationales au cours des dix prochaines années, a déclaré le prince héritier Mohammed ben Salmane.   

Ces sociétés ont accepté de baisser le niveau de leurs dividendes afin de rediriger cet argent vers l'économie domestique, en échange d'incitations financières et de plus grandes parts de marchés, a ajouté le prince.  

«Une stratégie régulièrement employée dans le royaume»

Une autre partie de la manne émanera du fonds d’investissement public (PIF). Cet organisme injectera au total 3.000 milliards de riyals, soit environ 800 milliards de dollars. Le reste de la somme totale sera couvert par d’autres instances publiques, dont l’identité n’a pas encore été divulguée.

Mais sous les milliards, le sable?

«C’est une stratégie régulièrement employée dans le royaume. En général, elle est associée à de grands projets. Par exemple, l’édification de villes nouvelles. Le problème étant qu’aucune de ces tech-cities n’a jamais vu le jour. C’est une mécanique répétitive qui fait que, chaque fois, on annonce quelque chose de nouveau, on attire l’attention de tout le monde et on a un homme d’affaires qui arrive et qui dit: “Cette fois-ci c’est la bonne.” Donnant de la crédibilité au projet», résume Pierre Conesa.

Dernier exemple faramineux en date, The Line. Un projet de ville intelligente, à Neom, dans le nord-ouest du royaume. Une agglomération sans voiture, ni rue, ni émission de carbone, comme on peut le voir sur cette vidéo promotionnelle digne de la Silicon Valley.

​La construction avait été annoncée pour le premier trimestre 2021. Les études préparatoires ont été menées à bien en 2020. Cependant, aucune information publique n’indique à ce jour que des travaux aient commencé. Dans Google Maps, on ne voit qu’un bout de désert semé de rares constructions éparses. 

La ville devrait contribuer à hauteur de 48 milliards de dollars au produit intérieur brut du royaume et créer 380.000 emplois. Mais elle est surtout censée séduire les investisseurs. À cet effet, le gouvernement saoudien a approuvé le 17 mars un plan de privatisation visant à accroître la part du secteur privé dans le produit intérieur brut.

Le cabinet de MBS a indiqué que le plan comporte une centaine d’initiatives dans seize secteurs différents. En particulier les ports, l'éducation, la santé, l'énergie, l'eau, l'agriculture et la communication.

Libéraliser l’économie

Ce rêve d’attirer les capitaux du monde entier est toutefois loin d’être une réalité. Nombre de portefeuilles internationaux répugnent à dépenser leur argent en Arabie saoudite. À l’image du milliardaire égyptien Naguib Sawiris. En 2019 lors du sommet MENA du Milken Institute à Abou Dhabi, il délivrait un verdict sans appel: «Personnellement, je peux investir n'importe où dans le monde. Pourquoi irais-je quelque part où je ne suis pas convaincu qu'il y a un État de droit et qu'il y a une vraie démocratie et que les gens sont libres? La stabilité politique et la stabilité économique vont de pair. Vous devez aller quelque part où vous vous sentez à l'aise.»

​Un rejet que comprend Pierre Conesa:   

«Comment voulez-vous qu’une PME aille s’installer dans un pays où le droit des affaires, c’est le droit coranique? Je ne crois pas que les gens vont se laisser piéger par les milliards saoudiens. D’autant qu’il y a toujours la nécessité du sponsoring: à savoir qu’il y a un Saoudien sur place qui va prendre 51% du capital sans jamais mettre la main à la poche, donc vous perdez le contrôle et vous perdez votre pognon.»

Sur ce point, Riyad dit vouloir plancher sur des réformes judiciaires afin de prendre ses distances vis-à-vis du droit coranique. Un objectif loin d’être atteint, tant les oulémas saoudiens ne sont pas près de renoncer à leur statut.  

Économie en berne

C’est pourtant l’un des sacrifices que le prince héritier est prêt à consentir pour s’assurer une pérennité sur le plan politique, estime Pierre Conesa. Museler les hommes d’affaires à coups de milliards ne suffit plus. L’économie saoudienne est en difficulté. Il faut agir vite…   

En 2020, le taux de chômage a atteint les 15%. La même année, le double choc de la pandémie et de la baisse des prix du pétrole a forcé le gouvernement à tripler sa TVA, le taux passant à 15%. Pour réduire le déficit budgétaire, l’État a supprimé des allocations mensuelles destinées aux fonctionnaires. Ces mesures d’austérité ont semé la stupeur. Elles ont déchaîné un vent de critiques dans une population habituée à être dorlotée par un État nounou. Surtout que, dans le même temps, les dirigeants n’ont pas cessé d’engloutir des milliards dans des projets toujours plus pharaoniques. Autant dire que le peuple saoudien en a ras le ghutra qu’on lui fasse miroiter des réalisations chimériques!

  

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Saudi Aramco, fonds d'investissement, investisseurs, Mohamed Ben Salmane, Riyad, Arabie Saoudite
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