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Joe Biden s’est engagé à effectuer le retrait total des troupes américaines d’Afghanistan d’ici au 11 septembre 2021. Au micro de Sputnik, Karim Pakzad, chercheur à l’IRIS et spécialiste du pays, dresse un bilan des plus contrastés de l’intervention américaine. Il livre ses perspectives pour l’avenir politique et sécuritaire du pays.

«Il est temps de mettre fin à la plus longue guerre américaine», a déclaré Joe Biden ce 14 avril dans un discours prononcé depuis la salle des traités de la Maison-Blanche, où l'ancien président George W. Bush avait annoncé les premières frappes aériennes en Afghanistan en 2001. «Il est temps que les troupes américaines rentrent à la maison.»

«Nous avons rendu justice à Ben Laden il y a dix ans et nous sommes restés en Afghanistan une décennie depuis lors», a-t-il ajouté en référence à l’élimination d'Oussama Ben Laden, l'ancien chef du réseau terroriste Al-Qaïda*, en 2011. «Depuis, les raisons pour lesquelles nous restons en Afghanistan sont de moins en moins claires.»

Un échec militaire et politique?

Les États-Unis sont donc en passe de mettre fin à la plus longue guerre de leur histoire. 978 milliards de dollars et 2.312 soldats américains tués plus tard, quel bilan tirer de l’intervention américaine déclenchée au lendemain des attentats du 11 septembre?  

«L’intervention américaine, et celle de l’Otan plus largement, est un échec depuis au moins une dizaine d’années, voire plus. Cela fait maintenant depuis 2008 que nous avons compris que les Américains ne pouvaient pas gagner cette guerre», constate avec fermeté Karim Pakzad, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de l’Afghanistan.

Initialement, la mission américaine visait à renverser le gouvernement intégriste des Talibans*, afin que l’Afghanistan ne soit plus jamais un sanctuaire pour des groupes terroristes qui y prépareraient des attentats contre l’Occident. «Mission accomplished»?

«Les Américains sont venus pour renverser les Talibans*. Or ceux-ci sont non seulement toujours là, mais ils vont probablement revenir au pouvoir. Ils vont revenir un peu dilués, mais ils vont revenir tout de même», prévient le chercheur.

D’ailleurs, les insurgés pachtounes ne se privent pas de plastronner! Dans un reportage de la BBC diffusé ce 14 avril, un chef de guerre taliban* dénommé Haji Hekmat ne s’embarrasse pas de précautions oratoires: «Nous avons gagné la guerre et les États-Unis l’ont perdue», résume-t-il, sûr de lui, au cœur de son fief.  

Concernant la présence d’autres factions djihadistes sur le territoire afghan, le constat de Karim Pakzad est tout aussi amer:     

«Quand les Américains sont arrivés, Daech* n’existait pas en Afghanistan. Désormais, ils [les terroristes, ndlr] y sont solidement implantés. De plus, Al-Qaïda* est toujours actif dans le pays. Le groupe s’est allié avec les Talibans* depuis longtemps. En Afghanistan, Al-Qaïda*, ce sont les Talibans*. Il y a d’importantes relations entre les deux groupes, y compris familiales. Hormis les combattants d’Al-Qaïda* d’origine arabe, il est difficile de distinguer les deux groupes.»  

À l’automne 2020, Edmund Fitton-Brown, coordonnateur pour l’Onu de l'équipe de surveillance de l'État islamique*, d'Al-Qaïda* et des Talibans*, déclarait à la BBC que les Talibans* auraient promis à Al-Qaïda*, avant l'accord avec les États-Unis, que les deux groupes resteraient alliés. «Les Talibans* discutaient régulièrement et à un haut niveau avec Al-Qaïda* et les rassuraient sur le fait qu'ils honoreraient leurs liens historiques», expliquait-il alors.

«Ring road»

Certains progrès ont été tout de même constatés au niveau des droits civiques. En particulier, l’accès à l’éducation des filles ou la liberté de la presse. «Au niveau régional, l’Afghanistan est le pays avec la plus grande liberté de la presse», commente Karim Pakzad.    

Toutefois, le tableau s’assombrit si l’on songe aux grands chantiers censés permettre au pays un développement économique qui lui apporterait la sécurité. Symbole de l’incapacité américaine à mener à bien ces projets, la fameuse «ring road». Cette route circulaire reliant toutes les grandes villes du pays doit à terme doper l’économie locale. Las, vingt ans après le premier coup de pioche, elle n’est toujours pas… bouclée!

​Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Trois milliards de dollars ont été dépensés pour permettre l’aboutissement de cette liaison. Or, aujourd’hui, elle est non seulement inachevée, mais elle se dégrade à vue d’œil.  

«Donald Trump a tiré les conclusions de cet échec militaire»

Politiquement, le gouvernement de Kaboul peine à asseoir son autorité. Selon un rapport de l’Assemblée nationale de 2019, on estime que le gouvernement et l’armée nationale afghane ne contrôlent que 55,5% du territoire. Quand il ne fait pas l’objet d’âpres combats, le reste est soit sous la coupe des Talibans*, soit soumis à la férule de miliciens ou de djihadistes divers et variés.   

«Ashraf Ghani est politiquement mort. Même le New York Times le qualifie de cadavre vivant. Il pensait pouvoir faire pression sur les lobbies pro-guerre aux États-Unis, mais il n’a pas compris que les Américains ne sont pas venus pour les beaux yeux des Afghans. Ils ne l’ont pas mis au pouvoir parce qu’ils l’aimaient bien. Il n’a pas compris que les puissances n’ont pas d’amis, elles n’ont que des intérêts», explique notre interlocuteur.

Un fiasco politique, militaire et social total par rapport à la mission originelle américaine.

«Donald Trump a tiré les conclusions de cet échec militaire. Il a signé un accord avec les Talibans* qui a déjà plus d’un an. Cet accord a officialisé l’échec militaire américain», affirme Karim Pakzad. «Les Américains ont accédé à la quasi-totalité des demandes talibanes*.»

L’accord évoqué date de février 2020. Il stipule le retrait des forces américaines de l’Afghanistan le 1er mai 2021, donc dans quinze jours. Répondant à Biden, les Talibans* ont à cette occasion exigé de retirer les troupes américaines vers le 1er mai. «Cette décision [de ne les retirer que vers l’automne, ndlr] viole l’accord trouvé à Doha», ont-ils déclaré.

Une guerre civile en perspective?

Joe Biden se trouverait désormais dans une course contre la montre pour limiter les dégâts, estime le géopolitologue.     

«La symbolique du retrait au 11 septembre n’est pas importante. Joe Biden a essayé et essaye toujours de gagner un peu de temps. Il a demandé aux Talibans* de lui donner trois mois supplémentaires, pour que les Américains puissent faire pression sur Kaboul et les amener à une solution de paix négociée avec les Talibans*. Cela permettrait aux Américains de maintenir une influence en Afghanistan après qu’ils se seront retirés», considère le chercheur.

En effet, Washington caresserait toujours l’espoir de voir Kaboul trouver un accord politique avec les Talibans*. Dans cette perspective, les Américains miseraient aussi bien sur les négociations indirectes qui ont eu lieu à Moscou que sur celles qui sont censées avoir lieu ce mois-ci à Istanbul.

Un espoir réaliste?   

«Non, pas du tout», Karim Pakzad est catégorique. «Et ce, pour la simple raison que rien ne presse les Talibans*, qui sont en position de force par rapport à Washington. De leur point de vue, ils n’ont aucun intérêt à céder aux demandes américaines. Ils ont gagné la guerre sur le plan militaire, ils essayent maintenant de la remporter sur le plan politique.»

Et ils en ont toutes les chances, selon le spécialiste de la région.

Le risque désormais, en l’absence du gendarme américain, c’est la guerre civile. Pour Karim Pakzad, ce dénouement relève plus de la certitude que de l’hypothèse.

«Il est très probable que, après le retrait américain, il y ait une nouvelle guerre civile. En Afghanistan, ça n’a pas changé: tout est ethnique. Lorsque les Américains vont partir, la variable ethnique va reprendre le dessus», prédit-il.   

* Organisation terroriste interdite en Russie.

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Tags:
Al-Qaïda, Daech, Taliban, IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), Joe Biden, États-Unis, Afghanistan
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