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Après la parution d’un enregistrement audio du ministre des Affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, le Président Hassan Rohani a laissé entendre ce 28 avril que cette fuite visait à semer «la discorde» à Téhéran. À qui profite le crime? Éléments de réponse avec Gérard Vespierre, spécialiste de l’Iran.

En divulguant un enregistrement audio du ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, des forces visent à semer «la discorde» à Téhéran, a déploré le chef d’État iranien Hassan Rohani ce 28 avril. Des regrets formulés juste après avoir demandé l’ouverture d’une enquête pour complot. La conversation, en off, s’était tenue entre un journaliste et le chef de la diplomatie iranienne. Dévoilée par Iran International, une chaîne basée à Londres, et appartenant à une entité saoudienne, elle fait trembler le régime des mollahs.       

Dans ce fichier audio long de trois heures, Javad Zarif déclare que «le camp militaire dirige» la République islamique d’Iran, annulant de nombreuses décisions du gouvernement et ignorant les conseils qui lui sont donnés, rapporte le New York Times. Dans cet enregistrement, le diplomate émet également des critiques à l’égard de Qassem Soleimani. Ce général iranien avait été assassiné en Irak en janvier 2020. Patron des opérations extérieures au sein de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution, il se serait rendu en Russie pour «détruire» l’accord sur le nucléaire conclu en 2015. Le ministre iranien reproche en outre à Soleimani d’avoir autorisé les chasseurs russes à traverser l’espace aérien iranien pour frapper des cibles en Syrie.         

«Un règlement de comptes»

Une critique pour le moins malvenue, alors que Qassem Soleimani est désormais considéré comme un martyr et héros iranien. Le soir-même de la parution de l’enregistrement de Zarif, des voix s’élevaient au pays des mollahs, exigeant sa démission.  

Qui voudrait donc semer «la discorde» au plus haut niveau en Iran?

D’après Gérard Vespierre, directeur de recherche à la Fondation d’études pour le Moyen-Orient (FEMO) et président de Strategic Conseils, il ne s’agit pas nécessairement de faire capoter les discussions actuelles sur le nucléaire iranien, comme ont pu le laisser entendre plusieurs analystes et Rohani lui-même. Pour notre interlocuteur, ces révélations visent surtout les élections présidentielles iraniennes de juin 2021:

«Ce qu’il vient d’arriver à Javad Zarif, c’est un règlement de comptes interne qui vise à l’éliminer en tant que candidat potentiel à la Présidentielle. Les Pasdaran [Gardiens de la révolution en farsi, ndlr] ont désormais une carte supplémentaire pour faire cavalier seul dans la course à la présidence», estime Gérard Vespierre. 

En effet, le Président Rohani ayant effectué ses deux mandats consécutifs, il ne peut plus se présenter. Notre interlocuteur décrit un des enjeux du scrutin: «Pour le camp “modéré”, le candidat naturel à la succession de Hassan Rohani, c’est Javad Zarif.»

Pour les élections, l’enregistrement formel des candidats doit avoir lieu entre le 11 et le 15 mai. Pour l’instant, aucun candidat dit modéré de stature internationale n’a émergé. Les ennemis politiques iraniens de Javad Zarif, qui n’a jamais manifesté d’ambitions présidentielles, voudraient donc tuer son éventuelle candidature dans l’œuf. D’où l’intérêt de le discréditer auprès de la population et du guide Khamenei, estime Gérard Vespierre. Notre intervenant ne donne toutefois pas plus de précision sur l’institution ou les possibles personnes derrière cette stratégie. Mais il ne fait pas de doute selon lui que l’opération viserait à renforcer le camp conservateur.

«En Iran, le décisionnaire final, c’est le guide suprême»

La fuite vient confirmer les tensions dans les coulisses du pouvoir à Téhéran:

«En Iran, le décisionnaire final, c’est le guide suprême. Et les Pasdaran dépendent directement de lui.»  

Ainsi le corps des Gardiens de la révolution peut-il agir sans le consentement du gouvernement élu. Et même manœuvrer à son encontre! 

​Ces éléments relèvent d’ailleurs de la constitutionnalité iranienne. Le corps des Gardiens de la révolution islamique est une organisation paramilitaire de la République islamique d'Iran dépendant directement du guide de la révolution, l’ayatollah Ali Khamenei. Lequel trône un rang au-dessus du chef de l'État iranien élu.    

Il en va de même pour les forces armées régulières. Même si ces dernières sont placées par le guide sous l’autorité de la présidence iranienne, la décision finale sur toutes les questions de défense et de politique étrangère revient de droit au guide suprême.   

« Il y a quelqu’un au-dessus du Président de la République. C’est difficile à comprendre pour nous, Occidentaux, mais c’est la spécificité même de ce système», souligne Gérard Vespierre.  

D’après lui, les Gardiens de la révolution forment un État dans l’État: «Si les Pasdaran, prennent des décisions qui peuvent court-circuiter une stratégie mise en place par le gouvernement, c’est parce qu’ils savent qu’ils ne se feront pas réprimander par l’autorité suprême.» 

Une affaire de politique politicienne?

Ainsi, «selon les circonstances, selon les rapports de forces et selon son choix, le guide va donner plus ou moins de liberté à telle ou telle force politique ou militaire», poursuit-il.  

Pour illustrer son propos, le directeur de recherche à la FEMO se réfère à l’histoire récente de l’Iran. En 2012, l’Iran est arrivé à la table des négociations face aux États-Unis avec un genou à terre après avoir perdu quatre scientifiques et subi deux attaques contre des sites nucléaires en l’espace de quatre ans. D’après Gérard Vespierre, si Hassan Rohani a été élu en 2013, c’est parce qu’il semblait plus en mesure de faire avancer ces négociations avec l’Occident. En définitive, qu’il penche dans le sens d’une faction ou d’une autre, «c’est toujours le guide Khamenei qui donne la direction, en particulier dans la politique étrangère», conclut le spécialiste du marché pétrolier et du Moyen-Orient.

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Tags:
Iran, Hassan Rohani, Mohammad Javad Zarif, Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), ayatollah Ali Khamenei, JCPOA, accord de Vienne sur le nucléaire iranien (2015)
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