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    Olivier Weber, journaliste, écrivain, aventurier… sur les traces de son modèle, Kessel

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    L’aventure, le roman et les causes perdues. Tel est le mantra d’Olivier Weber, lauréat du prix Albert Londres, ancien ambassadeur pour les droits de l’homme et auteur du magnifique Dictionnaire amoureux de Joseph Kessel. Sputnik a rencontré le personnage avant son départ pour l’Himalaya.

    «001, Visa numéro». C’est ainsi que débute Le Dictionnaire amoureux de Joseph Kessel (Éd. Plon), un très bel ouvrage signé Olivier Weber, écrivain-aventurier, ancien diplomate aux Nations unies. Il évoque ici le tout premier visa délivré en 1948 par l’État d’Israël à Joseph Kessel. L’écrivain français, d’origine juive russe, est venu observer la naissance dans la douleur de l’État hébreu. Avec ce livre de plus de 1.000 pages, Olivier Weber nous fait entrer dans la vie flamboyante du reporter de guerre, entre l’Afghanistan, le chant des Partisans et la vie dans les cabarets. Fait exceptionnel, le biographe a vécu et vit actuellement un parcours similaire à celui de son glorieux aîné.

    Un entretien à retrouver sur notre page YouTube

    Joseph Kessel, l’homme aux multiples vies

    Déjà auteur de biographies remarquées comme celles de Joseph Conrad et de Jack London, Olivier Weber publie ainsi la vie de Joseph Kessel à travers ses yeux de reporter au XXIe siècle. Cette figure de la Résistance, née en Argentine, de parents juifs russes, émigra jeune en France et perça très rapidement dans le journalisme. C’est même sous l’Arc de Triomphe, lors du premier Défilé de la Victoire le 14 juillet 1919, que le gamin de 20 ans, décoré de la Croix de guerre, avec déjà un tour du monde à son actif, découvre sa vocation en couvrant l’évènement pour le Journal des débats. Acteur et témoin des moments tragiques du XXe siècle, grande figure de la profession durant son âge d’or, Olivier Weber explique pourquoi Kessel était un grand homme:

    «Kessel, c’est un monument de la littérature, de la littérature du voyage, de l’engagement, et de l’aventure, pour lequel l’aventure a toujours été une sorte de prétexte, de décor. Ça m’a inspiré très jeune. Je l’ai lu pratiquement enfant […] surtout parce qu’il a glorifié ce mélange entre le réel, le reportage documenté et factuel puis deuxièmement le roman, l’imaginaire, la fiction.» 

    Ce sont des reporters de guerre comme Joseph Kessel ou Albert Londres, ayant vécu plusieurs vies, qui ont inspiré le héros de fiction créé par Hergé, que nombre de personnes à travers le monde connaissent, nous parlons bien évidemment de Tintin. Un autre personnage de la bande dessinée, que connaîtra bien Kessel, c’est Henry de Monfreid, contrebandier bourlingueur dans Les Cigares du Pharaon, qu’il immortalisa auparavant dans le célèbre Fortune carrée. Fait révélateur de la personnalité du «lion»: alors que Monfreid voulait lui remettre ses notes pour qu’il en fasse un livre, Kessel l’a encouragé à écrire lui-même ses aventures. Ce fut le célèbre Les secrets de la Mer rouge.

    La Russité de Kessel

    S’il est une facette plus méconnue de Joseph Kessel, ce sont bien ses origines. Russe par ses parents, il revient de la pampa argentine, pour se fixer avec ses parents à Orenbourg, âgé d’un an. C’est là où il prit conscience de lui-même, comme il le confesse dans Les Grands Naufragés, sur les bords de l’Oural entre Europe et Asie. Plus tard, devenu antibolchevique, il ne pourra plus retourner en URSS. Voici ce qu’en pense Olivier Weber du «bouffeur de verres»:

    «Joseph Kessel est un écrivain, je dirais, doublement russe. De par ses origines, son père, juif russe, était médecin, lui est né en Argentine. Ils sont venus des bords de l’Oural, d’Orenbourg. À l’époque –et c’est toujours le cas aujourd’hui– d’un côté, vous avez une rive européenne et de l’autre, la rive asiatique avec des caravanes qui venaient de Bactriane, donc d’Afghanistan, du Tadjikistan ou d’ailleurs. Et ça a fait rêver sur le mythe de l’Orient le jeune Kessel.

    Une deuxième raison, une deuxième russification, pour moi, Kessel est un auteur dostoïevskien. Il a eu la culpabilité dans l’âme, parce que son jeune frère est mort, alors qu’ils venaient de déjeuner ensemble à Paris, et il s’est suicidé dans l’après-midi.»

    Kessel et Israël

    La seconde influence et non des moindres, c’est son origine juive. Non-pratiquant à l’instar de ses parents, il a été très tôt en Palestine, en 1926 afin de découvrir les premiers kibboutz, à l’aide d’un interprète, Haïm Weizmann, qui lui, aura une destinée politique. Kessel défendra ainsi la cause israélienne dans son Terre d'amour et de feu: Israël 1925-1961.

    «Joseph Kessel était juif d’origine russe, mais pas pratiquant. Son père ne l’était pas non plus. Par contre, il a découvert très jeune les colonies de peuplement juif en Palestine, à l’âge de 28 ans en 1926, avec un interprète, un fixeur, qui s’appelait Haïm Weizman. C’était un jeune juif britannique d’origine biélorusse. Et Haïm Weizmann va devenir le Premier président de l’État d’Israël en 1949. Et donc il est sensibilisé à la cause du peuplement juif de Palestine et Kessel repart ainsi en Israël en 1948, il devient le premier visiteur de l’État d’Israël avec le visa n° 1.» 

    L’Afghanistan, terre de vocation

    Mais revenons-en à son biographe, non moins fascinant. Olivier Weber a couvert de nombreux conflits et guérillas à travers le monde, notamment dans les années 80 l’Afghanistan, la rébellion des moudjahidines et l’engagement aux côtés du commandant Massoud, assassiné le 9 septembre 2001, deux jours avant les attentats du World Trade Center.

    «L’Afghanistan, c’est presque une terre d’engagement, de combat. J’y suis allé assez jeune, j’y ai rencontré des combattants, des résistants qui combattaient les Soviétiques dans les années 80, et ensuite contre les communistes afghans et contre les talibans. Bien sûr, j’y ai rencontré de grands commandants, comme le commandant Massoud. J’y allais en tant que grand reporter, ensuite en tant qu’écrivain.»

    Il y a aussi rencontré le roi déchu Zahir Shah, très francophile, ayant étudié au lycée Janson-de-Sailly à Paris, figure encore prestigieuse auprès des Afghans et qui aurait pu pacifier le pays après 2001. L’Occident en a décidé autrement:

    «Je crois que vouloir absolument plaquer sur l’Afghanistan des modèles de vertu démocratique, donc un modèle occidental, c’était une cause prétentieuse d’exportation de nos valeurs. L’exportation de la démocratie ne peut pas s’appliquer à tout le monde.

    Il y a un entendement à avoir, une compréhension des institutions locales, à savoir les Loya Jirga, les assemblées de vieux sages et notables et on a été trop vite en besogne. Le pire, ça a été l’intervention des puissances occidentales, non pas à court terme, mais à long terme. À partir de là, le mal était fait. Parce que ces présences occidentales ont été considérées comme des forces d’occupation par les Afghans. Remettre le roi Zahir Shah au pouvoir en Afghanistan, faire renaître la monarchie afghane, pourquoi pas, c’était une solution. En tout cas, le prestige du roi dans les provinces d’Afghanistan était encore extrêmement important après 2001, à cause justement du règne des Talibans, cinq ans de terreur.» 

    L’ingérence humanitaire

    Très critique sur les interventions extérieures, notamment l’Afghanistan et l’Irak, Olivier Weber, connaisseur du terrain, estime que les Européens et les États-Unis doivent tirer des leçons des récentes opérations extérieures auxquelles ils ont participé. Le droit d’ingérence humanitaire serait hypocrite selon lui, utilisé contre les faibles et non contre les forts… Plus réaliste que BHL?

    «Il faudrait du côté occidental, du “monde moderne”, que l’on puisse analyser les erreurs passées. En fait, les interventionnismes répétés et aveugles sont néfastes pour le monde entier. Je parle bien sûr de l’intervention américaine en Irak, qui a été une catastrophe avec un million de morts depuis 2003, […] L’Occident n’a pas analysé ses erreurs.

    Le droit d’ingérence ne doit pas être unilatéral. C’est souvent: “je vais m’engager pour telle cause, mais pas pour le Tibet.” C’est vrai qu’il y a des zones taboues. Pourquoi? Parce qu’il y a la Chine derrière.»

    Les causes perdues

    Non content d’avoir sillonné les déserts afghans jusqu’au Pérou, en passant par l’Érythrée, notre aventurier-écrivain, lauréat en 1992 du très prestigieux prix Albert-Londres, a été plusieurs années ambassadeur de France pour les droits de l’homme. Le défenseur des causes perdues, comme il aime se définir, continue ardemment de soutenir les Kurdes d’Irak et surtout de Syrie:

    «C’était s’occuper de la traite des êtres humains, grosso modo, de l’esclavage moderne, ça existe, la prostitution internationale, les enfants-soldats, les passeurs qui instrumentalisent et qui s’occupent de trafic d’êtres humains, les migrants en Méditerranée ou ailleurs, des droits de l’homme en général. C’était d’abord un travail de résolution, de droit international.»

    Deux jours après l’interview, Olivier Weber est parti dans l’Himalaya, pratiquer l’escalade. Pour lui, la volonté d’aller voir, l’envie de rapporter la rumeur du monde, prime. Même au mépris du danger. Pour ses reportages en Afghanistan, il a été plusieurs fois menacé de mort. C’est au Sri Lanka qu’il a échappé de peu à la mort, en ratant un avion abattu par les Tigres tamouls.

    «Entre 15 et 17 fois, j’ai été vraiment menacé de mort […] J’ai séjourné deux fois avec la guérilla des Tigres tamouls, l’une des meilleures guérillas au monde, et puis j’ai dit à la guérilla: “Écoutez je vais repasser la ligne de front, avec une petite moto et derrière un prêtre tamoul”. Le mode d’entrée et de sortie, c’était de passer la nuit à travers des champs de mines, c’était assez compliqué et dangereux. Je leur ai dit “vous ne toucherez pas l’avion de la Croix-Rouge qui va partir de l’enclave de Jaffna, le mardi”. L’avion, une trentaine de places, bimoteur, a décollé, j’ai raté l’avion. Et il a été descendu par la même guérilla parce qu’à bord il y avait des militaires. Ça fait partie du karma, je suis en vie, mais c’est peut-être anormal.»

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    Tags:
    Occident, Irak, Afghanistan, droits de l’homme
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