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Belgrade et Pristina ont repris leur dialogue à Bruxelles. Mais la récente livraison de véhicules blindés au Kosovo par les États-Unis pourrait rendre les discussions difficiles. Jacques Hogard, ancien colonel de l’Armée de terre et témoin du conflit au Kosovo, et Srdjan Perisic, spécialiste en droit international, livrent leur analyse à Sputnik.

Serbie et Kosovo se sont remis autour de la table des négociations le 16 juillet après une longue période d’interruption émaillée de crises. Mais les espoirs de Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, de permettre un dialogue constructif et serein entre les deux rivaux risquent fort de s’envoler.

​De nouveaux HMMWN en provenance des États-Unis pour l’armée du Kosovo.

C’est en tout cas ce que pense Srdjan Perisic, spécialiste en droit international. Washington vient de livrer un lot de véhicules blindés de type HMMWV à Pristina, le deuxième du genre. Pour l’expert, c’est un message clair envoyé à Belgrade: pas d’accord avec les Albanais du Kosovo tant que le pays ne sera pas reconnu par la Serbie.

«Si l’Occident prône les négociations, pourquoi n’en ont-ils pas fini avec ces accords “secrets“? Pourquoi le général Richard Grenell [envoyé spécial américain pour le dialogue Kosovo-Serbie, ndlr] n’a pas reporté sa réalisation à l’après-négociations? J’en suis sûr, ils étaient au courant de la situation. Ils l’ont donc fait sciemment pour faire comprendre à la Serbie où est sa place et ce qu’on veut d’elle. C’est une pression flagrante. Ces 20 véhicules blindés que Pristina vient de recevoir, en plus de ceux déjà reçus, ne représentent pas une force militaire significative mais c’est un message qui sous-entend ce qu’on attend de Belgrade», fait remarquer Srdjan Perisic dans son commentaire à Sputnik.

Jacques Hogard, ancien colonel de l’Armée de terre française qui a servi au Kosovo, explique quant à lui au micro de Sputnik qu’une rivalité diplomatique s’opère entre Washington et Bruxelles dans ce dossier:

«Il existe une compétition entre les États-Unis et l’Union européenne dans cette triste affaire du Kosovo. Donald Trump a besoin d’un succès en politique internationale qui serait d’ailleurs plus médiatique qu’autre chose. L’UE fait quant à elle pression sur Aleksandar Vucic [Président serbe, ndlr] afin qu’il reconnaisse l’indépendance du Kosovo. Tout ceci se fait au détriment du droit international et de la résolution n°1244 du Conseil de sécurité des Nations unies qui est toujours valide, que tout le monde ignore et qui précise pourtant que le Kosovo est une province serbe.»

Pour l’ancien colonel et parachutiste de la Légion étrangère, tout ceci «n’est qu’un jeu de dupes»: «Les Américains arment le Kosovo tout en ayant au départ déploré la volonté de création d’une armée kosovare». Il pense que les Européens tentent de s’imposer comme acteur charnière des négociations entre la Serbie et le Kosovo: «Il n’y a pas grand-chose à en attendre et je ne pense pas que la livraison de véhicules blindés au Kosovo change la donne dans la région. Il s’agit d’un geste symbolique de la part des États-Unis qui disent aux Européens: "Nous sommes toujours là"».

Deux interprétations des discussions

D’après l’officier supérieur français Hashim Thaçi, le Président du Kosovo «et criminel de guerre supposé» a toujours dit que Washington devait être un acteur important des négociations entre la Serbie et le Kosovo. «Nous voyons bien que la partie est compliquée entre les alliés officiels que sont Washington et Bruxelles avec l’Otan au milieu», ajoute-t-il.

Avdullah Hoti, Premier ministre kosovar, assure qu’«il y a des progrès» avec les récentes discussions sous l’égide de Bruxelles. Elles ont notamment porté sur le sort des personnes disparues, les déplacés et les conditions de vies pour les personnes rentrées au Kosovo.

«L'objectif est la reconnaissance mutuelle et la normalisation des relations avec la Serbie», souligne-t-il.

Son de cloche différent du côté du Président serbe: «Nous devons essayer d'être justes, et vraiment essayer de résoudre certains des problèmes, parce que nous devrons vivre à côté et avec les Albanais pendant les 100, 200, 300 prochaines années, et nous devons résoudre cela de manière rationnelle et réaliste. Plus tôt nous les résoudrons, mieux ce sera.»

«Mais il est évident que les différences sont trop grandes en ce moment concernant toutes les questions importantes et stratégiques», poursuit Aleksandar Vucic.

Depuis la terrible guerre du Kosovo (1998-1999) qui a pris fin avec des bombardements massifs de l’Otan sur les forces serbes, les tensions entre Serbes et Kosovars sont monnaie courante. Belgrade n’a jamais reconnu l’indépendance autoproclamée par le Kosovo en 2008 et les Serbes du Kosovo sont régulièrement la cible d’exactions de la part des populations albanaises. En 2013, des accords de normalisations ont bien été conclus, mais ils n’ont que peu été suivis d’effets.

​Des véhicules blindés supplémentaires arrivant au Kosovo pour les forces armées kosovares nouvellement créées. 51 HMMWV militaires ont été obtenus des États-Unis grâce à un accord d'achat et de subvention combiné.

Le Kosovo est reconnu comme un État indépendant par la majorité des pays Occidentaux même si cinq membres de l’Union européenne s’y refusent toujours: l’Espagne, la Roumanie, la Grèce, Chypre et la Slovaquie. La Russie et la Chine, membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu, ne l’ont pas non plus reconnu et empêchent de facto l’adhésion du Kosovo aux Nations unies.

«Réaction assez faible» de Belgrade

Preuve que les tensions sont toujours vives, Aleksandar Vucic s’en est pris avec virulence à Avdullah Hoti après le dernier tour des négociations:

«Est-il agréable de s'asseoir à l'autre bout de la table face à Hoti et d'écouter son charabia, en disant qu'ils sont les seules victimes et que nous sommes les seuls méchants? Non.»

Le Président serbe a d’ailleurs insisté sur le fait que son pays ne reconnaissait pas l’indépendance du Kosovo:

«Je pense qu'il [Hoti, ndlr] a mentionné "deux pays" à 20 reprises, mais j'ai toujours essayé de leur dire que l'un est le pays et que l'autre est une province autonome.»

Le fait que le Kosovo ait récemment reçu une nouvelle livraison de véhicules blindés en provenance des États-Unis ne devrait pas aider à la normalisation des relations entre les deux partis. Mais pour Srdjan Perisic, un tel événement n’est pas surprenant.

L’expert en droit international l’affirme: les Albanais sont la clef de la politique occidentale dans les Balkans:

«Quand je dis qu’ils sont le facteur principal de la géopolitique occidentale dans les Balkans, je veux dire qu’ils sont alliés de l’Otan, de Washington, de l’Allemagne, de Bruxelles. Donc il ne faut pas être surpris que l’Occident les arme malgré le fait que ce soit une infraction directe à la Résolution № 1244 selon laquelle les Albanais kosovars ne peuvent pas être armés.
Je vois que Belgrade est étonné mais démontre une réaction assez faible. Il s’agit d’un accord "secret" entre Pristina et Washington qui vient d’être rendu public. Dans le même temps, Washington fait pression sur Belgrade pour que ce dernier reconnaisse le Kosovo. Bruxelles fait de même. C’est aussi le cas de l’Allemagne et de la France.»

Les négociations chapeautées par Bruxelles revêtent une importance particulière pour Belgrade qui a déposé sa candidature d'adhésion à l'Union européenne le 23 décembre 2009. La position de la Serbie est compliquée dans ce dossier. Le pays balkanique souhaite intégrer l’UE tout en gardant de bonnes relations avec Moscou.

Vucic veut «tirer les marrons du feu»

«Notre route vers une adhésion à l'UE dépend de ces discussions, les investissements étrangers dépendent de ces discussions», reconnaît Aleksandar Vucic avant la réunion de Bruxelles. «En même temps, nous devons tenir compte de notre peuple au Kosovo et sauvegarder nos intérêts vitaux. Cela ne sera pas facile», précise-t-il.

«Aleksandar Vucic joue sa partition. Il ne souhaite pas fermer la porte à une adhésion à l’Union européenne. Ce qui est, à mon sens, une erreur. Je pense que l’UE est morte. Dans le même temps, il est obligé de tenir compte de la proximité de son pays avec la Russie. Moscou ne fait pas défaut à la Serbie que ce soit économiquement ou politiquement. Sans parler du plan culturel et même spirituel, les deux pays partageant la foi orthodoxe. Aleksandar Vucic ne peut pas faire l’économie d’une relation forte avec la Russie», analyse Jacques Hogard.

Le 22 février, Belgrade a réceptionné la livraison de deux des six véhicules antiaériens Pantsir-S1 achetés à la Russie en 2019. Ces relations particulières entre Belgrade et Moscou sont vus d’un mauvais œil à la fois par Bruxelles et par l’Otan qui aimerait faire rentrer le pays dans son giron.

Afin de rajouter encore plus de complexité à la position serbe, Jacques Hogard met également en lumière l’importance de la Chine dans l’équation:

«Pékin est très présent aujourd’hui en Serbie et y investit beaucoup. La Chine est toujours du côté de la Serbie quand il s’agit de préserver son intégrité territoriale, en particulier au sujet du Kosovo.»

Pour l’ancien colonel, désormais président de la société d’intelligence stratégique EPEE (Experts partenaires pour l’entreprise à l’étranger), Aleksandar Vucic joue sur les contradictions de ses partenaires. «Son objectif est de tirer au mieux les marrons du feu en percevant les fonds de la pré-adhésion à l’Union européenne dont son pays a besoin. Il doit donc ne pas se fâcher avec Bruxelles, même s’il n’avait pas hésité à se montrer très critique envers l’UE en mars dernier dans le sillage de la pandémie de coronavirus», explique Jacques Hogard. Aleksandar Vucic avait en effet qualifié la solidarité européenne de «conte de fées» et réclamé l’aide de la Chine.

Jacques Hogard fustige d’ailleurs la position de l’Europe dans ce dossier:

«Le Président kossovar Hashim Thaçi semble avoir des difficultés avec ses protecteurs d’hier. Je suis convaincu qu’il est en partie lâché. Il est entouré de gens très attachés à une idée d’indépendance qui, plus que nationaliste, est mafieuse. L’objectif de ces gens est de se remplir les poches au détriment des Européens qui sont assez sots pour entretenir sous perfusion l’économie virtuelle d’un pays qui n’est pas viable.» «Les Américains font quant à eux un juteux business au Kosovo», insiste le colonel Hogard.

En 2012, Belgrade a crié au scandale quand des ex-responsables de l’époque Clinton, en charge au moment de l’opération de l’Otan contre la Serbie en 1999, sont revenus au Kosovo pour investir en tant qu’hommes d'affaires. Le général Wesley Clark avait demandé aux autorités kosovares une licence pour exploiter en concession des ressources en charbon pour la société canadienne Endivity qu'il dirigeait. Madeleine Albright avait quant à elle fait son retour en tant que patronne d’Albright Capital Management. Elle cherchait à faire main basse sur la compagnie de télécommunications (PTK), l'une des plus rentables du Kosovo.

Possibilité d’un nouveau conflit dans les Balkans

Une nouvelle réunion est d’ores et déjà prévue en septembre entre les représentants serbes et kosovars comme l’a annoncé le Slovaque Miroslav Lajcak, représentant de la diplomatie européenne dans la région. Qu’en attendre? Pour Srdjan Perisic, la Serbie ne peut pas être un allié de l’Occident. D’après l’expert, la situation de son peuple, dispersé entre plusieurs pays et vivant parfois dans des conditions difficiles est là pour le démontrer. L’expert en droit international affirme que les Albanais tentent de se réunir dans une Grande Albanie qui servirait les desseins de la politique étrangère occidentale. L’armement du Kosovo serait une conséquence de cette vision. Srdjan Perisic assure que ces livraisons d’armes occidentales au Kosovo contredisent le droit international et pourraient être de nature à déclencher un nouveau conflit armé.

C’est également la crainte de Jacques Hogard: «Le Kosovo n’est pas un État mais une province. Elle est ou serbe, ce qui est mon avis, ou albanaise, ce qui est l’avis des gens de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK). S’il devient acté qu’elle est albanaise, nous assisterions à la réalisation du vieux rêve de Ligue de Prizren de 1878 et cela serait un hold-up international.»

L’ancien colonel conclut:

«Il s’agit peut-être de l’objectif caché des États-Unis et/ou de l’Union européenne. Il est possible que l’Allemagne pousse en cette direction. Berlin a été un acteur essentiel du démembrement de la République fédérale de Yougoslavie. La reconnaissance de l’indépendance du Kosovo ouvre la porte à toutes les déstabilisations, les violences et les guerres balkaniques qui ont trop duré et pourraient reprendre de plus belle.» 

 

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Troisième Guerre mondiale, guerre mondiale, guerre économique, guerre, guerre du Kosovo (1998-1999), Kosovo, Serbie
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