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    Soldats de l'OTAN, Photo d’illustration

    Bucarest, cerbère de Washington dans les Balkans

    © Flickr/ US Marine Corps / Hector R. Alejandro Jr.
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    Renforcement de la présence de l'Otan en Europe (296)
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    Pour les USA, la Roumanie n'est rien de plus qu'une base militaire. Sur son territoire seront bientôt déployées les forces armées américaines qui pourront lancer des "interventions humanitaires" contre les voisins de Bucarest à tout moment, selon la volonté de Washington.

    Pour les USA, la Roumanie n'est rien de plus qu'une base militaire. Sur son territoire seront bientôt déployées les forces armées américaines qui pourront lancer des "interventions humanitaires" contre les voisins de Bucarest à tout moment, selon la volonté de Washington.

    En 1941, Hitler lançait ses armées contre la Russie sur trois axes à la fois – nord, sud et centre. Il pensait que seule une blitzkrieg foudroyante le long de toute la frontière permettrait de porter un coup décisif à la puissance soviétique. Bien que le IIIe Reich ait échoué à anéantir l'Union soviétique, l'expérience de commandement de Berlin a été adoptée par Washington. Aujourd'hui, les USA exercent une immense pression sur la Russie sur trois axes: au nord – les pays baltes – au centre par la Pologne et au sud avec la Roumanie.

    L'axe sud ne cesse de se renforcer. En 2015 la Roumanie achèvera de moderniser ses forces armées, après quoi la formation des soldats et le système de commandement répondront entièrement aux normes de l'Otan. Sans oublier qu'un vaste programme de réarmement est prévu d'ici 2025. Le premier ministre Victor Ponta a déclaré qu'à partir de cette année, le pays augmentera régulièrement ses dépenses militaires: près d'1,4 milliard d'euros ont déjà été alloués à ces fins, ce qui a sérieusement affecté le budget national. Motif invoqué – "La crise ukrainienne".

    85 appels d'offres ont été lancés pour l'achat de matériel et d'armements: hormis l'infrastructure existante et celle qu'il est prévu de construire, il est également question d'acquérir des chasseurs F-16, des corvettes pour la marine et des avions d'origine roumaine IAR-99 Hawk. On prévoit également de renouveler intégralement les systèmes de transmissions (remplacement des équipements soviétiques par des systèmes américains BRASS) et de créer une infrastructure pour mener des guerres cybernétiques. Les officiers roumains sont envoyés en nombre dans les académies militaires américaines et otaniennes, tandis que des conseillers américains se rendent en Roumanie. Bucarest prépare le terrain pour accueillir les composantes sud du bouclier antimissile américain (ABM): les premiers missiles Aegis devraient être déployés à la base de Deveselu dès cette année.

    Du point de vue des États-Unis, tout cela est légitime. Après tout, l'emplacement géopolitique de la Roumanie fait de ce pays un élément indispensable pour tout système américain d'alliances en Europe. Paradoxalement à cause de la spécificité du voisinage du pays et non de la politique de Bucarest. Les USA ont besoin de la Roumanie comme d'une plate-forme pour déployer leurs propres contingents militaires, en tant qu'outil de mise en œuvre de leur politique.

    Premièrement, au niveau mondial, la Roumanie est appelée à devenir un membre durable et loyal du "club des admirateurs de l'Amérique" qui, comme le relèvent avec tristesse les stratèges du département d’État américain, stagne voire se réduit. Le constat est d'autant plus flagrant si on le compare avec les pronostics optimistes du début des années 1990: à l'époque, selon les canons de la "fin de l'histoire" et sur la crête de la "troisième vague de démocratisation", le monde entier devait devenir américain, c'est-à-dire adopter le seul modèle politique et socioéconomique "juste".

    Comme cela ne s'est pas produit et que dans bien des régions l'hégémonie américaine s'est retrouvée confrontée à une forte résistance et concurrence, les USA sont passés de la stratégie de "vague" à celle des "points d'appui". Conscients du fait qu'ils ne parviendraient pas à soumettre tout le monde en un instant, ils ont mis l'accent sur les pays clés dans toutes les régions importantes. Ces États ont été qualifiés par Zbigniew Brzezinski de "pays pivots", où l'influence permettra de créer un noyau du réseau américains d'alliances. La Roumanie est appelée à devenir ce pivot de l'influence américaine au carrefour de plusieurs régions déterminant leur propre identité stratégique – l'Europe centrale, les Balkans, l'espace postsoviétique et la partie occidentale de la mer Noire.

    Deuxièmement, les USA ont besoin de la Roumanie comme d'une "voix" de l'Amérique à Bruxelles – pour contrôler et, si besoin, mettre son veto à toute décision des organismes de l'UE non convenue avec Washington ou défavorable aux USA. Le fait est que les communautés européennes ont été en grande partie créées selon le scénario américain: l'Europe unie devait simplifier le processus de contrôle et de gestion des pays du Vieux Continent depuis l'autre côté de l'océan, ce qui fut un succès pendant plusieurs décennies.

    Cependant, dès que la "menace" soviétique a disparu, l'Europe a commencé à revenir vers un partenariat naturel avec l'est du continent et, via la Russie, avec l'Asie — souvent au détriment de liens transatlantiques privilégiés. Sans "rideau de fer", les USA se sont avérés inutiles pour l'Europe et même gênants pour une véritable réunification du continent. Les tentatives des dirigeants de l'UE – France, Allemagne, Italie – de s'opposer à la soumission des intérêts de l'Europe au profit stratégique des USA ont été empêchées, parfois à grand bruit.

    Mais avec le temps, Washington a usé d'une stratégie de neutralisation calculée à plus long terme – en utilisant les États de la "nouvelle Europe". Les protégés américains – le plus souvent la Pologne, les pays baltes et la Roumanie – devenus membres de l'UE ont acquis le droit non seulement de participer à l'élaboration des décisions, mais aussi de mettre leur veto dès le premier coup de fil de Washington. C'est pourquoi leur appartenance à l'UE est plus importante et plus bénéfique pour les USA que pour les pays eux-mêmes et pour le Vieux Continent, comme l'avait si bien noté Donald Rumsfeld, ancien chef du Pentagone.

    Troisièmement, Bucarest est important pour les USA au niveau régional, en tant que cerbère de ses voisins en Europe de l'Est. En effet ces derniers sont "problématiques" pour les États-Unis à cause de leurs relations avec la Russie. Au Capitole et à Langley, on est persuadé que sans la Roumanie il serait tout simplement impossible de réaliser la stratégie de retenue de la Russie à l'aide d'un nouveau rideau de fer.

    Au nord-ouest du pays, on trouve une Hongrie de plus en plus eurosceptique, touchée par les sanctions, et qui cherche une alternative stratégique à la soumission totale à l'Allemagne — aspiration qui trouve naturellement un écho à Moscou. A l'ouest se situe la Serbie, historiquement et culturellement proche de la Russie, outsider de l'histoire européenne. Au sud – la Bulgarie, citée dans le rapport de Mark Leonard et de Nicu Popescu sur le niveau d'influence de la Russie dans divers pays de l'UE immédiatement derrière les "chevaux de Troie" grec et chypriote et décrite comme un "pragmatique amical", c'est-à-dire un pays à haut risque et "suspect" sur tous les plans. A l'est de la Roumanie la Moldavie, au nord-est l'Ukraine, autrement dit des États où se déroule une lutte ouverte pour établir la domination américaine. Ainsi, tous les voisins de la Roumanie sont "intéressants" pour les USA et sans elle, il sera impossible de "régler les problèmes" dans le sens désiré par Washington. C'est pourquoi l'Amérique estime nécessaire de déployer dans ce pays des forces en grand nombre, pour que les contingents locaux puissent à tout moment lancer une "intervention humanitaire" contre chacun des voisins de la Roumanie.

    Bucarest est un allié indispensable pour Washington. Sans lui, plusieurs régions cruciales d'Europe resteraient hors du contrôle américain. La soumission du territoire roumain et la création d'un arsenal d'instruments pour contrôler la politique de Bucarest, la vocation initiale de l'Otan – "garder les Américains à l’intérieur, les Russes à l’extérieur et les Allemands sous contrôle", comme l'a déclaré le premier secrétaire général de l'Otan Hastings Lionel Ismay – ne se réaliserait pas.

    Et l'Europe suivrait alors sa propre route vers l'est, ce qui est absolument inadmissible pour Washington.

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