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Les événements de ces derniers jours à Kiev montrent que les tendances à la désintégration du pays se renforcent. Ces tendances étaient en réalité présentes dès la constitution d’un Ukraine indépendante. On pouvait le constater à la fois d’un point de vue économique, mais aussi culturel et religieux.

L'idée d'une Ukraine polarisée entre attirance pour l'Ouest et attirance pour la Russie constituait en réalité une très dangereuse simplification. L'Ukraine était bien plus diverse, et le problème posé en 1991 était de savoir comment gérer ces tendances à l'éclatement. Elles avaient été contenues pendant près de vingt ans par les compromis pragmatiques entre les hommes politiques, mais aussi entre l'Ukraine et la Russie, compromis dont une bonne partie était resté implicite. Ce que nous voyons sous nos yeux est l‘effondrement de ces compromis qui réactive de manière brutale ces tendances.

L'Ukraine soumise à la guerre des oligarques

L'influence des oligarques sur le pouvoir de Kiev a toujours été très importante. Il y a peu de partis politiques constitués sur des bases correspondant à des choix, ou des options, politiques. Le plus souvent ces partis ne sont que l'expression, plus ou moins déguisées, des appétits de l'oligarque qui les finance. Dans ce contexte, le désordre institutionnel issu des événements de février 2014 a renforcé l'influence de ces oligarques. Ces derniers, unis dans leur opposition à l'ancien Président, M. Ianoukovitch, se sont répartis le pays et se déchirent à belles dents depuis un an. Il faut ainsi citer Rinat Akhmetov, dont la fortune était concentrée dans la sidérurgie, l'actuel Président, Porochenko, dont la fortune venait de l'agro-alimentaire, Dmitro Firtash (actuellement en état d'arrestation à Vienne sur une affaire de corruption) et M. Igor Kolomoïski. C'est Dmitro Firtash qui, depuis son domicile à Vienne, et alors qu'il était assigné à résidence et sous la menace d'une extradition aux Etats-Unis, a réuni ces oligarques et les a convaincu d'agir contre M. Ianoukovitch, lui-même un autre oligarque, mais le Président régulièrement élu du pays.

Igor Kolomoïski
© REUTERS / Valentyn Ogirenko/Files
Ce « complot des oligarques » a joué un rôle important, à la fois parce qu'il a permis de faire dévier le mouvement de Maïdan qui, au départ, était anti-oligarchique et anti-corruption et représentait une révolte légitime d'une partie de la population, mais aussi parce qu'il a joué un rôle important dans la séquence des événements qui ont poussé le Président Ianoukovitch à fuir Kiev. Cette alliance n'a nullement mis fin aux oppositions féroces qui traversent les milieux oligarchiques. En un sens, ces dernières ont été aiguisées par la brutale contraction que l'économie connaît. Dans un pays où le PIB s'est contracté de —7% en 2014, où la partie la plus productive de l'industrie, celle qui se trouve à l'Est du pays, est à l'arrêt, et qui en proie à une inflation brutale, un pays où les paiements sont au mieux incertains, seul le contrôle sur des rentes, ou des revenus fournis par l'étranger (l'aide économique), est en mesure de satisfaire leurs appétits. Cela renforce les antagonismes anciens, un instant masqués par une commune opposition à Ianoukovitch.

Cette opposition a pris un tour particulièrement spectaculaire avec l'éviction de M. Igor Kolomoïski mardi 24 mars au soir du poste de gouverneur de la région de Dniepropetrovsk. Mais l'enjeu de ce conflit a bien au-delà d'une simple révocation. Ce qui s'est joué entre le 22 et le 24 mars, avec la montée de la tension déjà perceptible depuis plusieurs semaines entre M. Porochenko et M. Kolomoïski n'est pas seulement un nouvel épisode de cette « guerre des oligarques ». La personnalité de M. Kolomoïski dépasse en effet le seul domaine économique. Les positions politiques qu'il a prises depuis un an en font en effet un homme clef du pouvoir à Kiev.

Qui est Igor Kolomoïski?

M. Kolomoïski était jusqu'au 23 mars le gouverneur de la région de Dniepropetrovsk et, à tous les égards, un des grands barons de cette Ukraine semi-féodale qui a émergé depuis les événements de la place Maïdan. Le Président Porochenko a donc décidé de limiter le pouvoir économique de son rival, et il a voulu reprendre le contrôle sur certaines des compagnies de son rival. Mais, ce faisant, il s'est attaqué à un homme puissant, qui contrôle une partie du pays, et qui est riche.

Igor Kolomoïski possède autant de biens que de passeports. Il a de multiples nationalités (chypriote, israélienne) et il était jusqu'à ces derniers jours résident suisse sans avoir renoncé à sa nationalité ukrainienne. Mais il détient aussi PrivatBank, la première banque d'Ukraine, et la chaîne de télévision 1+1. Il possède aussi 43% des parts de la compagnie nationale de pétrole et de gaz UkrNafta et de sa filiale UkrTransNafta, qui gère plusieurs oléoducs. Dans les faits, il contrôle une large part de la circulation des carburants en Ukraine.

Sa position stratégique s'est affirmée depuis le début de la crise. Il est l'un de ceux qui financent le groupe « Secteur Droit », et sa responsabilité que ce soit dans le massacre à Odessa, ou plus de 40 opposants au pouvoir de fait issu des événements de février furent brûlés vifs, ou dans des attaques contre de nombreux opposants, est clairement engagée. Il a consacré une partie de sa fortune, évaluée entre deux et trois milliards de dollars, à la mise sur pied de bataillons de volontaires. Aujourd'hui, ce sont 10 bataillons de la Garde Nationale qui sont directement financés par Igor Kolomoïski. Ces bataillons sont largement présents dans le sud de l'Ukraine, autour de Marioupol. Le mécène a donc endossé un rôle politique en devenant gouverneur de Dniepropetrovsk, une province stratégique car voisine de celle de Donetsk.

Ces bataillons constituent cependant une « armée privée », dont même la logistique ainsi que l'armement échappent au contrôle réel de l'armée régulière. On peut comprendre que le Président nouvellement élu, M. Porochenko, en ait pris ombrage et ait cherché à réduire le pouvoir de M. Kolomoïski. C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre les événements qui se sont produits ces derniers jours. Ils s'apparentent au scénario du roi cherchant à réduire le pouvoir d'un grand féodal. L'histoire de France est remplie du tumulte et de l'écho de ces conflits. Qu'ils se produisent aujourd'hui en Ukraine est un indicateur indiscutable du fait que ce pays n'est pas encore un Etat au sens moderne du terme.
Au-delà du conflit d'intérêt, et n'oublions pas que Porochenko est lui aussi un oligarque, et ne serait pas opposé à récupérer certains des actifs de son rival, le problème essentiel est celui de l'intégration des bataillons de la Garde Nationale dans l'armée régulière ukrainienne. Or, les commandants de ces bataillons, s'ils déclarent ne pas être opposés à une telle intégration, déclarent qu'il s'agit pour eux d'une intégration en l'état et non d'intégrations individuelles. Ceci est évidemment refusé par le gouvernement de Kiev. A l'heure actuelle, il est clair que, des deux côtés, on cherche à éviter l'irréparable, mais qu'aucun accord de fond n'a été trouvé. Le risque de voir la baronnie de Kolomoïski faire sécession et s'allier à ceux-là même qu'elle combattait férocement hier ne peut donc pas être exclu.

Les évolutions possibles

Les dernières déclarations de Kolomoïski où il se positionne en adversaire direct du Président, en défenseur de « l'esprit de Maïdan » (qui aura beaucoup servi…) face à un gouvernement d'incapables et de corrompus, et s'inquiète de la vague de morts suspects qui touche des anciens responsables du parti de Ianoukovitch, le « parti des Régions », et que le gouvernement actuel à Kiev lui qualifie de suicide, indiquent que l'ex-gouverneur de Dniepropetrovsk se pose en adversaire et en alternative au pouvoir de Kiev.

Cette crise est appelée à durer. Elle vient alors que les accords de Minsk sont en partie respectés (le cessez-le-feu, les échanges de prisonniers) mais restent sur le fond lettre morte car le gouvernement de Kiev se refuse toujours à négocier avec les insurgés et ne semble pas prêt à promouvoir une véritable loi de fédéralisation. Cette crise témoigne aussi de ce que l'Ukraine est dans une crise politique et institutionnelle gravissime. L'existence de baronnies autonomes, et susceptibles de devenir indépendantes, ne se limite en effet pas au seul Sud-Est du pays.

En réalité, les dynamiques potentielles qui sont aujourd'hui à l'œuvre en Ukraine peuvent soit conduire à une reprise des affrontements, par exemple si chacun des camps en présence se décide à jouer de la surenchère nationaliste, soit au contraire ouvrir la voie à la paix si cette crise conduit à prendre au sérieux la question de la fédéralisation du pays. Pour cela, il convient que cette crise débouche effectivement sur un traitement sérieux et ouvert de la question de la fédéralisation.

Le meilleur moyen de mettre fin à la « guerre des oligarques » serait, en effet, d'aborder en pleine transparence et sans tergiverser la question institutionnelle et constitutionnelle en Ukraine. Cette démarche aurait dû être entreprise dès la fuite de M. Ianoukovitch. Cette fuite signifiait que l'ancien « pacte national » qui fondait l'Etat ukrainien n'était plus valide, ou alors il fallait reconnaître à M. Ianoukovitch le fait qu'il était le Président élu. On ne peut tout à la fois dire qu'il y a eu « révolution », ce qui implique suspension de l'ordre constitutionnel et prétendre en même temps que cet ordre constitutionnel continue d'exister.

Cela n'implique nullement qu'il ne puisse y avoir de « pacte national » et que l'Ukraine ne puisse survivre, mais cela nécessite qu'il soit reformulé. Il est clair qu'un degré de fédéralisation, ou de confédération, s'imposera pour des raisons culturelles, religieuses et linguistiques. Le refus de reconnaître cette situation a conduit d'une part à la décision des habitants de la Crimée à se rattacher à la Russie et d'autre part à l'insurrection dans l'Est de l'Ukraine. Il faut ici souligner que la Russie s'est jusqu'à présent toujours refusée de reconnaître les républiques de Donetsk et de Lougansk. Il convient donc de reprendre aujourd'hui ce dossier. Il y a urgence. Faute de le faire, et de le faire vite et sans arrière-pensées, seule la guerre, et à terme le démantèlement de l'Ukraine, resteraient des options.

 

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur

 


B. Jarabik, « Ukraine, the kingdom of the oligarchs », Carnegie foundation

Parmi les personnes « suicidées » depuis la fin janvier 2015 on relève:
1. Le 26 Janvier 2015 se suicide Nikolai Sergienko, 57 ans, l'ex-chef adjoint des "Chemins de fer ukrainiens", il s'est tiré une balle avec un fusil de chasse.

2. Le 29 Janvier à son domicile on trouve le corps de Alex Kolesnik, ancien président de l'administration régionale de Kharkov.

3. Le 25 février est retrouvé pendu le maire de Melitopol, Sergei Walter, 57 ans.

4. Le 26 février est retrouvé dans son garage le cops de l'adjoint-chef de la police de Melitopol, Alexander Bordyuga, 47 ans. 

5. Le 28 février, l'ancien vice-président du Parti des régions Mikhaïl Chechetov « saute » par la fenêtre de son appartement.

6. Le 10 mars 10 se suicide l'ex-député des Parti des Régions" Stanislav Miller.

7. Le 12 mars se suicide l'ancien président de l'administration régionale de Zaporojie, Oleksandr Pekluchenko.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Tags:
oligarques, Petro Porochenko, Viktor Ianoukovitch, Igor Kolomoïski, Dniepropetrovsk, Russie, Occident, Ukraine
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