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Crise migratoire (789)
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L’Allemagne ne cesse de faire parler d’elle ; après Cologne et les sanctions contre la Russie, voici l’Afghanistan. L’Allemagne est-elle en position de force ?

« Il n'y a aucune garantie pour vous d'un travail ou d'un logement, ni d'argent pour démarrer en Allemagne », voilà ce qu'a annoncé à Kaboul Thomas de Maizière (Ministre allemand de l'intérieur) aux Afghans désireux de migrer dans son pays. Le but est clairement de décourager toute forme d'exode migratoire, tout en précisant que beau nombre de réfugiés seront renvoyés dans leur pays.

Qu'est-il ressorti de cette rencontre? Les intentions allemandes vont-elles toujours dans le même sens ou est-ce que Berlin fait machine arrière?

M. Karim Pakzad, chercheur à l'IRIS nous éclaire à ce sujet:

« Les deux parties se sont mises d'accord pour signer un accord; (…) il s'agit pour l'Allemagne de rapatrier, dans le respect et l'honneur, ceux qui, parmi les 150 000 réfugiés, n'obtiendraient pas le statut de réfugiés politiques. (…) L'Afghanistan a déclaré qu'il les recevrait, à l'exception de ceux qui sont malades, ou des enfants dont les parents sont en Allemagne; en dehors de ces cas minoritaires, si tous les recours juridiques de ces réfugiés sont rejetés, l'Afghanistan recevra ces Afghans déboutés; en échange, l'Allemagne a annoncé venir en aide à l'Afghanistan de sorte à ce que ces personnes puissent trouver un travail en Afghanistan. En effet l'immense majorité des Afghans qui se sont rendus en Allemagne sont des réfugiés économiques.

Le deuxième élément: l'insécurité est générale en Afghanistan; les allemands ont promis d'aider la formation des forces de sécurité afghanes.»

Le départ d'Afghans vers l'Allemagne est une perte pour l'Afghanistan; c'est une « fuite des cerveaux » et de la main-d'œuvre. Le gouvernement afghan peut —il vraiment stopper cette émigration de ses ressortissants?

« Evidemment que non (…) L'insécurité règne, tant que les Talibans gagnent du terrain, et l'économie voit ses activités et les investissements diminuer, donc les milliers de jeunes diplômés ne trouveront pas de travail en Afghanistan. (…) Si l'Allemagne rapatrie les Afghans, ce sera un élément de dissuasion pour ceux qui voudraient payer un passeur.»

Le gouvernement allemand, par le biais de de Maizière, fait donc preuve d'humanisme affiché. Humanisme, ou naïveté?

L'Allemagne assure l'Afghanistan d'un soutien financier dans le renvoi de réfugiés dans des zones sûres d'un Afghanistan qui en compte de moins en moins. L'arrêt de l'afflux de migrants est donc une condition sine qua non de l'aide allemande apportée à l'Afghanistan, selon le ministre. « Ce n'est pas seulement une question de sécurité, mais aussi de vie », a-t-il ajouté.

Ces pourparlers n'ont pas encore donné d'accord signé, donc rien n'est écrit, ni conclu.

Mais en retour, quel serait la réaction afghane? Car il faut bien s'attendre à une autre perspective des choses de la part de Kaboul.

M. Emmanuel Dupuy, expert militaire au sein de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe, nous explique le point de vue afghan de cette affaire; selon lui, le porte-parole du ministère des réfugiés et des personnes (Islamuddin Jurat) déplacées estime que l'Afghanistan n'a pas à reprendre les migrants afghans, en réponse à la proposition de de Maizière.

« Je en sais pas si l'Afghanistan a des moyens de pression, mais en tout cas c'est un sujet suffisamment politique pour qu'il y ait eu une petite passe d'armes »

La présence allemande ces 15 dernières années portait surtout dans la formation de policiers afghans et dans le déploiement de troupes au sol. Cette politique a-t-elle porté ses fruits?

« La présence allemande actuelle est de quelques 50 policiers sur les 250 qu'il y avait, et de presqu'aucun militaire sur les 3000 hommes répartis auparavant entre Mazâr-e Charîf et Kaboul; (…) pendant 14 ans les forces allemandes ont formé près de 73 000 policiers, ce qui est un atout considérable. »

L'Allemagne dispose-t-elle d'un effet de levier dans les relations avec l'Afghanistan?

« Je ne suis pas certain qu'aucun des pays occidentaux n'a vraiment un moyen de levier, si ce n'est un levier financier, puisqu'une bonne partie de l'aide, qui permet aux ministères de fonctionner, provient de l'aide internationale de la conférence de donateurs, qui réunit depuis 2004 les membres du Conseil de Sécurité et les 49 nations participant à l'ISAF; mais le moyen de pression est également politique, puisque l'argument utilisé par de Maizière (soumis lui-même à une pression intérieure) est que les forces allemandes ont formé des policiers afghans, et que la reconstruction est un processus collectif; il est difficile de faire passer l'idée qu'on doive accueillir des migrants d'un pays dont l'objectif est d'être stabilisé par ces mêmes forces de sécurité. »

Ces grands mots et ces belles paroles suffiront-ils? Les 150 000 réfugiés verront-ils leur situation vérifiée par les autorités allemandes? Seront-ils régularisés? Ceux qui, parmi les 600 000 au total, se sont volatilisés dans la nature, seront-ils retrouvés?

Si par ailleurs aucun accord n'a été signé pour le moment, l'Afghanistan a annoncé refuser de reprendre les Afghans que la Suède souhaite renvoyer, et ce malgré les milliards d'aide financière apportée par la Suède depuis 2004. Donc le levier financier ne tient pas, même s'il vient d'un pays accueillant et ouvert comme la Suède.

Le problème, c'est que le temps presse pour Merkel: les critiques fusent de tous bords contre elles au sujet de sa gestion calamiteuse des migrants. L'Alternative für Deutschland (AfD) a profité de la situation pour booster ses scores électoraux, les manifestations contre Merkel se multiplient (notamment depuis les agressions du nouvel an à Cologne). M. Hans-Olaf Henkel, député européen membre de l'AfD s'exprime sur l'effet de la politique de Merkel:

« Vous avez peut-être remarqué qu'il y a deux semaines, trois anciens juges de la Cour constitutionnelle de l'Allemagne ont accusé Mme Merkel de violer la Constitution avec sa politique migratoire. (…) Je suis en contact avec la Pologne, la Hongrie et la France aussi. Tous me disent: «Attendez une minute, c'est un problème existant en Allemagne, pas en Europe. Elle les a invités. » »

(traduction directe de l'allemand vers le français)

Sur le compte Twitter de la CDU, parti auquel est affilié Thomas de Maizière, les critiques ont afflué; la plupart reprochent à de Maizière sa naïveté; en effet, comment retenir une telle marée humaine, alors que l'Afghanistan est un Etat à peine contrôlé par le gouvernement? De plus, 150 000 Afghans ont migré vers l'Allemagne en 2015, alors que 9700 seulement avaient fait une demande d'asile auparavant, selon l'Office fédérale pour les migrations et les réfugiés. Comme quoi les chiffres ne corroborent pas les règles de droit.

Et, pendant ce temps, le maire de Bad Schlema, une petite bourgade 5500 habitants située près de Dresde, a repris les termes de Mme Henriette Recker, exhortant les habitants à s'habituer à des comportements agressifs, et à ne pas provoquer.

Les dispositions du gouvernement allemand ne sont clairement pas an phase avec l'urgence de la situation. En attendant, l'Afghanistan s'enfonce chaque jour un peu plus dans le chaos, sans vraiment d'espoir. Et l'on voit des milliers de malheureux déplacés de pays en pays, comme s'il s'agissait d'une monnaie d'échange. Le soft- power allemand montre ses limites.

Angie veut peser sur la scène internationale? Pour cela, il faudra d'abord qu'elle pèse chez elle.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Tags:
crise migratoire, politique, migrants, réfugiés, Karim Pakzad, Thomas de Maizière, Afghanistan, Allemagne
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