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    Les conseillers trop spéciaux de la présidente sud-coréenne

    Les conseillers trop spéciaux de la présidente sud-coréenne

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    Le scandale qui vient d'éclater en Corée du Sud pourrait conduire à la destitution de la présidente Park Geun-hye – une première dans l'histoire de cet État asiatique.

    Elle est accusée d'avoir permis à des charlatans d'influencer la ligne politique de Séoul. En effet, on a découvert que l'entourage proche de la présidente comptait des membres de sectes, des voyantes et même un gigolo! L'une de ses principales conseillères était une chamane que la presse locale a baptisée la « Raspoutine sud-coréenne ».

    La Corée du Sud est un pays habitué aux grands scandales politiques, y compris autour du chef de l'État. Un président sud-coréen a été tué, un autre a été renversé et a terminé sa vie en exil, deux se sont retrouvés au tribunal inculpés pour corruption, un autre s'est suicidé quand son entretien avec le procureur était pratiquement inévitable. Même le peu de présidents qui n'ont pas connu un tel sort ont vu des membres de leur famille traduits en justice pour corruption.

    Tout de même, le scandale actuel est sans précédent. Même l'opposition et le parti au pouvoir sont unanimes — ce qui est très rare pour la politique sud-coréenne et ses bruyantes querelles entre la droite et la gauche. La cote de popularité de Park Geun-hye chute rapidement et elle devrait visiblement battre prochainement le record de son prédécesseur Roh Moo-hyun (qui s'est suicidé à cause d'un scandale de corruption): à la fin de sa présidence, sa popularité avait chuté à 5%. Park Geun-hye est déjà tombée à 14% d'opinions favorables et est toujours en baisse.

    Cette fois, il n'est pas question de corruption — du moins pas seulement. Il s'avère que durant tout son mandat, la présidente Park Geun-hye était sous l'influence d'un groupe d'amis proches, pour la plupart sans formation ni expérience politique et à la biographie très floue. Ces individus conseillaient Park Geun-hye et dans certains cas lui dictaient littéralement des décisions politiques importantes et disposaient d'un accès plus ou moins libre aux documents d'État confidentiels.

    Choi Soon-sil, 60 ans, est amie avec Park Geun-hye depuis les années 1970 quand elles avaient toutes les deux une vingtaine d'années. Son père Choi Tae-min est passé de moine bouddhiste à professeur protestant avant de fonder sa propre église qui semblait aux chrétiens coréens très douteuse sur le plan théologique.

    Ce dernier a été marié six fois, a changé de nom sept fois, menait un business religieux très suspect et avait réussi à gagner la confiance de Park Geun-hye dont le père, le général Park Chung-hee, a dirigé la Corée du Sud de 1961 à 1979. C'est l'autorité de celui-ci, qui pour la plupart des Coréens n'était pas un dictateur mais plutôt l'auteur du miracle économique, qui a été un facteur décisif pour l'élection de Park Geun-hye en 2012.

    Choi Soon-sil, fille de Choi Tae-min (de sa cinquième femme), a hérité du caractère de son père. Elle n'a pas terminé l'université, ce qui est très inhabituel pour une Coréenne dans sa situation, mais rencontrait beaucoup de succès dans les affaires — qu'elle combinait avec son activité religieuse. Ce n'est pas encore établi avec certitude mais Choi Soon-sil semblerait être une adepte (voire dirigeante) de la secte mystique fondée par son père, qui confesse un mélange de christianisme et de chamanisme coréen traditionnel.

    Dans sa jeunesse, la présidente Park Geun-hye était étroitement liée à cette secte, ce qui explique sa disposition à obéir à Choi Soon-sil dans tous les domaines et à suivre aveuglément les conseils de son amie. Park Geun-hye était très solitaire, ne s'est jamais mariée et était très peu sociable. Le cercle étroit d'amis de jeunesse dont a fait partie Choi Soon-sil pendant toutes ces décennies était son unique soutien psychologique.

    Depuis longtemps, la rumeur circulait en Corée du Sud que la présidente Park Geun-hye ignorait l'avis des membres de l'administration et des experts, préférant écouter les conseils d'individus peu connus du public. Après la révélation d'informations sur d'étranges dons à des fondations dirigées par Choi Soon-sil, les médias se sont intéressés à la situation.

    Quand elle a senti le vent tourner, Choi Soon-sil s'est empressée de partir en Allemagne. C'est à ce moment-là que des journalistes ont découvert un ordinateur du secrétariat de Choi Soon-sil jeté aux ordures avec des disques durs non formatés. L'examen de leur contenu a donné des résultats étonnants et provoqué un scandale retentissant.

    En effet, l'ordinateur contenait de nombreux documents confidentiels que Park Geun-hye transmettait à son amie (ou guide religieuse?) pour en prendre connaissance et les rédiger. De plus, cela a permis d'identifier la composition exacte du groupe des conseillers de la présidente. On y trouve des personnalités hautes en couleurs comme Ko Young-tae, bel homme de 40 ans, champion d'escrime aux Jeux asiatiques de 1998 qui après avoir terminé sa carrière a endossé le rôle d'« homme de divertissements ». Il fournissait des services d'escorte dans les bars où se rendaient des femmes aisées à la recherche d'une compagnie masculine agréable. Quand Choi Soon-sil a divorcé, elle a établi une relation très proche avec Ko Young-tae et partageait souvent avec lui des secrets de l'administration présidentielle.

    On peut donc déduire que c'est dans l'entourage de voyantes, de sectaires et d'un gigolo qu'était déterminée la politique sud-coréenne vis-à-vis de la Corée du Nord… Les spécialistes avaient noté depuis longtemps que sous la présidence de Park Geun-hye, Séoul agissait comme s'il était certain que la Corée du Nord était au seuil d'un effondrement et qu'il fallait accélérer cette chute par tous les moyens. Une telle approche entrait en dissonance avec les informations sur la situation actuelle en Corée du Nord où la santé économique s'améliore et où le jeune dirigeant est populaire auprès de la population.

    C'est visiblement sous l'influence des voyantes et des chamanes — voire sur leur indication directe — qu'il a été décidé de fermer la zone industrielle de Kaesong et de rompre totalement la coopération économique avec Pyongyang. C'est probablement l'une des plus graves erreurs de toutes les administrations sud-coréennes en ce qui concerne les questions relatives à la Corée du Nord.

    L'affaire n'est pas dépourvue de corruption non plus: deux fondations de Choi Soon-sil ont ainsi reçu des dons importants de grandes compagnies dont les chefs d'entreprises connaissaient les liens entre Choi Soon-sil et la présidente, et espéraient ainsi obtenir des privilèges en retour. L'argent était formellement donné pour une cause noble — le développement du sport et la promotion de la culture de masse sud-coréenne à l'étranger. Mais dans les faits, une grande partie de ces fonds finissait dans la poche de Choi Soon-sil et de ses amis. On ignore encore les sommes concrètes détournées mais il est question d'au moins plusieurs dizaines de millions de dollars (voire de centaines). C'est toutefois moins la corruption que l'ingérence flagrante de charlatans dans la vie politique nationale qui a indigné le pays.

    Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté samedi dernier pour exiger la démission immédiate de Park Geun-hye. Le mouvement de protestation, organisé par quelques partis mineurs d'extrême-gauche, a été soutenu par toutes les structures politiques, y compris de droite. Et ce n'est que le début.

    Park Geun-hye, qui a compris que la situation échappait à son contrôle, a tenu un discours pour reconnaître certaines infractions — comme il se doit en Corée du Sud. Mais sa repentance n'a pas aidé car la présidente n'a reconnu qu'une infime part de ses torts. Elle fera manifestement une nouvelle confession dans les jours à venir — comme en témoigne le retour hâtif de Choi Soon-sil d'Allemagne le 30 octobre et sa disposition à coopérer avec les enquêteurs après son arrestation.

    On pourrait imaginer plusieurs scénarios pour l'avenir de la présidente.

    Premièrement, la première destitution de l'histoire de la Corée du Sud est parfaitement envisageable. L'opposition dispose d'une majorité simple au parlement, qui ne suffit pas pour engager une telle démarche. Mais le mécontentement touche également le parti au pouvoir et il est donc tout à fait possible de réunir les deux tiers des voix nécessaires pour destituer le chef de l'État.

    Deuxièmement, il est possible que Park Geun-hye démissionne de son plein gré — surtout si le risque de destitution devenait réel et que des centaines de milliers de personnes descendaient dans la rue.

    Troisième option: la création d'un gouvernement de coalition de compromis où le pouvoir reviendrait au premier ministre nommé par les partis gouvernementaux et d'opposition, alors que le président conserverait des fonctions purement protocolaires jusqu'à l'expiration de son mandat fin 2017.

    Mais il se pourrait aussi que la tempête se calme et que tout revienne à sa place. Cependant, à en juger par le déchaînement des passions actuel, cette probabilité est très faible.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    présidente, destitution, scandale, Grigori Raspoutine, Park Geun-hye, Corée du Sud
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