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    Roubles et dollars

    La Russie dit adieu aux obligations américaines

    © Sputnik . Alexander Demianchuk
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    Traduction de la presse russe (août 2019) (54)
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    Le Japon a significativement augmenté ses achats d'actifs américains pour devenir le plus grand détenteur étranger de dette publique américaine, devant la Chine. Moscou et Pékin se font contrepoids. On ignore pour l'instant laquelle des deux stratégies sera gagnante.

    Toutefois, la Russie est forcée de se débarrasser des titres américains pour beaucoup de raisons, écrit le quotidien Vzgliad.

    Pour la première fois depuis mai 2017, le Japon est devenu le plus grand détenteur de dette publique américaine. Sa Banque centrale a acheté presque 23 milliards de dollars d'obligations américaines en juin, et presque 60 milliards de dollars sur la période mai-juin. Il s'agit, depuis 2013, du plus grand achat d'actifs américains par le Japon selon les récentes informations publiées par le Trésor américain. Depuis 2015, Tokyo réduisait ses actifs américains mais a brusquement changé de stratégie à partir de l'été 2018. Désormais, le Japon possède 1.122 milliards de dollars d'obligations, contre 1.112 milliards de dollars pour la Chine.

    Ainsi, la Chine a cessé d'être le plus grand détenteur d'obligations américaines. Pékin a commencé à vendre ses obligations depuis le début de l'année dernière. En juin, Pékin a acheté 2,3 milliards de dollars de titres, mais cet achat ne fait pas une grande différence. La tendance à la réduction de la part des obligations américaines dans les réserves de la Chine est flagrante.

    La Russie s'est distinguée par une vente massive de dette américaine l'an dernier. Au printemps 2018, en seulement deux mois, la Russie avait vendu la majeure partie de ses obligations américaines. En mai, elle s'était séparée de 50 milliards de dollars de bons du Trésor, puis d'encore 34 milliards de dollars en juin. Au final, sur les 96 milliards de dollars qu'elle détenait début 2018, à la fin de l'année il n'en restait plus de 15 milliards de dollars. A présent, la part des obligations a diminué jusqu'à 10,848 milliards de dollars, suite à une vente d'actifs pour 1,17 milliard de dollars en juin. A titre de comparaison, en 2010, la Russie possédait des obligations américaines pour 170 milliards de dollars. Sachant que les réserves de change de la Banque de Russie ne cessent de grandir.

    Quelle stratégie de préservation et d'accroissement des réserves, russe ou japonaise, paraît plus logique?

    «La structure de l'économie mondiale change manifestement. Cela place les gouvernements nationaux face à deux tâches importantes: prédire qui deviendra leader dans le nouveau modèle - la Chine ou les États-Unis - et comment franchir cette période de transformation avec des pertes minimales», estime Anton Bykov, analyste du Centre d'analyse et de technologies financières.

    Le premier groupe de pays, comprenant la Russie et l'Iran, choisit le leadership de la Chine. «Ils s'écartent de plus en plus le dollar américain et agrandissent la part du yuan, de l'or et de l'euro dans leurs réserves de change», poursuit Anton Bykov.

    Le deuxième groupe choisit clairement les États-Unis, ce qui est notamment le cas du Japon et du Royaume-Uni. «Ces pays continuent simplement de s'orienter uniquement en prenant en compte les facteurs monétaires et économiques, et donc en maintenant une structure des réserves de change basées sur le dollar américain et les obligations américaines. Ils prennent des décisions en fonction de banales raisons financières. Les marchés estiment que la Fed, au vu de la détérioration des perspectives économiques à cause de la guerre commerciale avec la Chine, continuera de réduire le taux directeur, et ils s'empressent d'investir dans les obligations avec des taux plus élevés», explique l'analyste.

    Le troisième groupe est celui des pays indécis, comme l'Allemagne, l'Inde, la Pologne et d'autres. «Ils se trouvent quelque part au milieu: ils achètent de l'or mais continuent aussi d'acheter la dette publique américaine», résume Anton Bykov.

    Pour la Chine, la situation est bien plus complexe. «Quoi qu'en disent les Chinois, l'hégémonie économique est leur tâche stratégique, et aujourd'hui seuls les États-Unis se trouvent sur leur chemin. Cependant, ils ne peuvent pas vendre massivement les obligations américaines. Premièrement parce que cela pourrait provoquer l'effondrement des marchés, ce qui les affecterait également. Et deuxièmement parce que le volume des échanges de la Chine avec les États-Unis est gigantesque, et qu'il faut bien faire quelque chose des dollars obtenus des exportations. Leur conversion en yuans renforcerait significativement la monnaie chinoise, et provoquerait un effondrement de l'industrie chinoise. C'est pourquoi, d'un côté, ils sont financièrement liés aux États-Unis et, de l'autre, ils ne veulent pas soutenir leur adversaire», déclare Anton Bykov.

    Contrairement à la Chine, la Russie a pu se permettre de réduire bien plus significativement la part de la dette publique dans ses réserves. Premièrement, elle était bien moindres initialement par rapport aux plus grands détenteurs, et pour les marchés mondiaux le retrait de la Russie ne signifiait rien.

    D'un point de vue financier, cette démarche pourrait sembler aujourd'hui peu juste et peu logique. Mais il convient de rappeler que la Russie a commencé à vendre massivement les actifs américains à partir du printemps 2018, ce qui a coïncidé avec la première attaque de sanctions contre les actifs d'Oleg Deripaska. C'est alors qu'est apparu un risque réel que les États-Unis puissent frapper d'un coup n'importe quelle compagnie, et surtout les actifs souverains russes. En d'autres termes, il est devenu évident que Washington pourrait engager des mesures sans précédent contre les finances russes libellées en dollars avant tout, par exemple en bloquant les opérations en dollars ou en interdisant l'usage de ses réserves internationales. D'autant que la dette publique américaine en tant que réserve de change n'est pas détenue en Russie, car telles sont les règles générales. Pourquoi, dès lors, prêter à un pays qui pourrait à tout moment priver la Russie d'une partie de ses réserves?

     «Les États-Unis pourraient bloquer nos opérations sur les comptes ouverts à la Federal Reserve Bank de New York. En théorie, les banques centrales sont considérées comme étant indépendantes du gouvernement et ne doivent pas être soumises aux sanctions. Cependant, en réalité, cette règle a été enfreinte plusieurs fois. Par exemple, les fonds de la Banque centrale libyenne ont été gelés en 2011, à quelques jours du lancement de la campagne militaire dans ce pays. De plus, le Trésor américain peut obtenir un accès aux informations confidentielles sur les comptes et les virements de toutes les organisations, ce qui est également alarmant», indique Guennadi Nikolaev, expert de l'Académie de gestion des finances et des investissements.

    «Le durcissement permanent des sanctions et les mauvaises relations politiques poussent les autorités russes à assurer leurs arrières et se débarrasser de tous leurs actifs américains globalement, même du dollar. C'est pourquoi, en dépit de la rentabilité évidente des actifs américains actuels (plus grand rendement par rapport à l'euro, liquidité, faibles risques, etc.), il est trop risqué pour la Russie de conserver son argent dans la dette américaine», explique Narek Avakian, chef du département des investissements de BKS Broker.

    La Chine cherche également à se protéger des États-Unis. Mais, contrairement à la Russie, elle ne peut pas se permettre de vendre toutes ses obligations. «Premièrement, c'est assez difficile à faire car elle en détient un montant très élevé et, deuxièmement, ce paquet est utilisé en tant qu'argument dans les négociations avec les États-Unis», estime Dmitri Alexandrov, stratège d'Univer Capital. «De plus, la Chine a ses propres problèmes, notamment ces derniers temps, et elle a également besoin d'argent. En particulier, ce sont ces problèmes qui explique le fait que les réserves de change chinoises n'augmentent pas depuis plus de trois ans», ajoute Narek Avakian.

    En ce qui concerne la Russie, sa Banque centrale ne se débarrasse pas simplement des actifs américains: elle diversifie ses réserves de change. En particulier, durant cette période, la Banque de Russie a augmenté la part de l'or, du yuan et de l'euro dans ses réserves. Ce dernier a considérablement fléchi cette année, même s'il a commencé à regagner ses positions. Alors que la Chine continue de dévaluer sa monnaie dans le contexte de la guerre commerciale contre les USA. Ces derniers jours, le yuan a renouvelé plusieurs fois son record négatif depuis 2008. D'autre part, comme l'a écrit le journal Vzgliad, les placements dans l'or paraissent plus que justifiés. Son prix augmente, et les experts s'attendent à de nouveaux records historiques.

    «La Russie a visiblement choisi le camp de la Chine. La justesse de cette position deviendra claire seulement à l'issue de la transformation géoéconomique à l’œuvre actuellement. Pour l'instant, on a l'impression que la Chine va perdre dans la confrontation avec les USA, et que le premier acte de cette défaite se produira en 2020», indique Anton Bykov.

    Néanmoins, la structure actuelle des réserves de change russes pourrait s'avérer paradoxalement gagnante dans les années à venir.

    «Premièrement, la turbulence financière que nous observons dès à présent, et qui ne fera que durcir dans les années à venir, fera certainement augmenter les prix de l'or. Et, deuxièmement, la défaite de la Chine pourrait entraîner une forte chute du dollar américain. Autrement dit, les États-Unis gagneront dans la guerre monétaire et, grâce au dollar faible, pourront accélérer l'aide pour leur propre économie. Par conséquent, le cours du yuan et celui de l'euro pourraient augmenter considérablement, ce qui serait également favorable pour les réserves de change russes», explique l'expert.

    Le 9 août, les réserves de change russes s'élevaient à 527,1 milliards de dollars. Sachant qu'en une semaine, du 2 au 9 août, elles ont augmenté de 10,2 milliards de dollars. Il s'agit d'une hausse hebdomadaire très conséquente - un record depuis janvier 2018. C'est le résultat d'une surestimation positive appuyée par l'achat de devises étrangères dans le cadre de la règle budgétaire et de la monétisation d'or, a expliqué la Banque de Russie.

    En 2018, les réserves de change russes ont augmenté de 8,3%, jusqu'à 468,5 milliards de dollars. Et, depuis le début de l'année jusqu'au 9 août, elles ont augmenté de 12,5%. En quatre ans, les réserves de change russes ont augmenté de 47% pour atteindre le niveau des réserves de l'Arabie saoudite (527 milliards de dollars en juin), à la quatrième place mondiale en matière de réserves de change.

    L'Arabie saoudite continue de dépenser ses réserves à cause du cours pétrolier bas. Alors que la Russie, grâce à la règle budgétaire et à la structure économique de son budget, verse l'excédent des revenus pétroliers dans ses réserves quand le baril est supérieur à 40,5 dollars le baril. «Compte tenu des chances élevées de récession pendant les guerres commerciales, l'augmentation des réserves de change semble être la bonne décision. Sachant que près de 75% de tout l'or est acheté en roubles à l'intérieur du pays, ce qui permet non seulement de protéger l'économie, mais également de soutenir le producteur national», estime Guennadi Nikolaev.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

    Dossier:
    Traduction de la presse russe (août 2019) (54)
    Tags:
    obligations, dette publique, Japon, Arabie Saoudite, Chine, Russie
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