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    forêt amazonienne en flammes, Porto Velho, Brésil, le 23 août 2019.

    La forêt amazonienne part en fumée dans l'indifférence générale

    © REUTERS / UESLEI MARCELINO
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    Traduction de la presse russe (août 2019) (54)
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    Les forêts tropicales de l'Amazonie, que beaucoup surnomment «poumons de la planète», sont dévastées par des incendies depuis plusieurs semaines. La situation dans la jungle est bien pire que celle observée récemment dans la taïga sibérienne.

    Cependant, jusqu'à dernièrement, la communauté internationale ne s'y intéressait pas du tout et c'est seulement dans le cadre du récent G7 que les dirigeants de plusieurs puissances sont convenus d'allouer 20 millions d'euros pour lutter contre cette catastrophe. Qu'arrive-t-il aux forêts sud-américaines et quelle menace cela représente-t-il pour l'humanité? Réponse du quotidien russe Izvestia.

    Tout se déroule selon le plan?

    L'Amazonie brésilienne brûle. Pas le bassin, bien sûr, mais tout ce qui se trouve le long de ce dernier. De l’État du Rondônia à la frontière avec le Pérou jusqu'au monde perdu de Roraima à la frontière vénézuélienne. En plus de la jungle, le feu a ravagé les plantations de soja à Mato Grosso et les pâturages de bétail à Para. Les incendies se multiplient à vitesse grand V.

    Selon les dernières informations obtenues à l'aide d'images satellites de l'Institut national d'études spatiales du Brésil (INPE), rien qu'entre le 1er et le 22 août 2019 ont été enregistrés 38.155 nouveaux incendies. Soit 60% de plus que la moyenne depuis trois ans.

    © AFP 2019 Carl De Souza
    Tronc d’arbre enflammé dans la forêt amazonienne.

    D'après les informations de l'ONG internationale Institut des ressources mondiales (WRI, World Resources Institute) publiées sur sa page Twitter, le nombre d'incendies a même augmenté de 83%, et le nombre total de foyers a déjà dépassé la centaine de milliers. Pour être plus précis, il a atteint 109.694 rien que dans les régions brésiliennes Para, Mato Grosso, Amazonas et Rondônia. Sans compter, donc, la jungle au Pérou, au Venezuela, en Colombie… Même si le nombre d'incendies de forêt dans ces pays est bien moindre, il s'agit tout de même de plusieurs centaines de foyers.

    Le Brésil perd rapidement son massif forestier mais, selon les experts, le gouvernement du Président ultraconservateur Jair Bolsonaro affiche clairement une absence d'intérêt pour la protection de l'environnement. L'avis des spécialistes est facilement confirmé par les statistiques: entre juillet 2018 et juin 2019 inclus, la superficie de la jungle détruite par le feu et les mesures de lutte contre les incendies a augmenté de 80%.

    © AFP 2019 Lula Sampaio
    Forêt amazonienne ravagée par le feu.

    D'après les experts, qui se sont réunis à Salvador da Baya pour la conférence scientifique «La semaine du climat de l'Amérique latine» organisée par l'Onu, Jair Bolsonaro «a affaibli le système de contrôle de l'état des forêts et n'accorde pas l'attention nécessaire à la perte active de la superficie verte tout en encourageant l'élargissement des intérêts des entreprises agricoles et de l'industrie minière dans les régions protégées de la jungle amazonienne».

    «Les incendies sont liés à la politique anti-écologique du gouvernement Bolsonaro, et les informations sur les incendies indiquent que quelqu'un a vraiment besoin de réduire la zone forestière», a déclaré l'une des participantes au forum, Ane Alencar, collaboratrice de l'Institut de recherche environnementale d'Amazonie (Belém) dont les propos ont été rapportés par le site d'information colombien Interferencia.cl .

    D'après la spécialiste, «l'absence d'investissements du ministère de l'Environnement illustre clairement la réticence du gouvernement à s'occuper du problème des incendies de forêt, et les déclarations du président ne font que confirmer le bien-fondé de ces conclusions».

    Les héros-incendiaires

    Un autre participant de la «Semaine», le climatologue brésilien de renommée mondiale Carlos Nobre, a été plus concret et moins politiquement correct dans une interview à la Deutsche Welle.

    «Je ne peux pas dire que l'été actuel dans la région de l'Amazonie se distingue par une sécheresse particulière ou extraordinaire. Non, tout est dans un intervalle habituel. Les vents de cette partie du continuent ne sont pas si forts, il est donc incorrect de dire que la nature même contribue les incendies à se propager rapidement.

    On pourrait dire plutôt que c'est l'homme qui a contribué aux incendies: les fermiers et les propriétaires de ranch cherchent à accroître la superficie des terrains sans forêt pour utiliser ce territoire à leurs fins professionnelles. De plus, l'ampleur de la déforestation a considérablement augmenté cette année: de 20-30% par rapport à la même période l'an dernier», a noté Carlos Nobre.

    © AFP 2019 Victor Moriyama/Greenpeace
    Feux de forêt en Amazonie brésilienne.

    L'expert estime que les agriculteurs et les éleveurs ont un très bon prétexte pour mettre leurs actions sur le compte d'un «concours de circonstances»: l'usage du feu est un moyen traditionnel de déblayer le territoire pour l'agriculture tropicale. Ils mettent le feu au chaume de l'année précédente et à l'herbe sèche des pâturages, sans maîtriser les flammes par la suite. Les transgresseurs reçoivent des amendes, mais la menace des sanctions ne les arrête pas pour autant.

    «Le nouveau gouvernement du Brésil promeut un modèle de développement de l'agriculture empiétant sur le territoire de la jungle. Le président déclare pratiquement tous les jours que le secteur agricole est un pilier de l'économie brésilienne, c'est pourquoi le territoire agricole du pays doit s'élargir. Ces déclarations sont un signal clair pour les fermiers et les propriétaires de ranch: vous êtes des héros qui doivent élargir leurs champs, vous contribuez au progrès et aux revenus du pays», souligne le climatologue.

    Le scientifique indique qu'une telle tactique de développement de l'agriculture est dangereuse et que ses résultats pourraient être catastrophiques non seulement pour le Brésil, mais également pour toute la planète. «Au rythme actuel de la déforestation, dans 20 ou 30 ans il restera moins de 50% de la superficie actuelle de la forêt au Sud et à l'Est de l'Amazonie. La jungle se transformera en savane dégradée, et cette situation deviendra irréversible», prédit le spécialiste.

    Jair Bolsonaro réagit à tout cela dans son style révolutionnaire provocateur habituel: il n'assume aucune responsabilité pour les incendies.

    «Par le passé, on m'accusait d'être le capitaine de la tronçonneuse; à présent ils m'accusent de l'incendie de l'empereur Néron (qui aurait incendié Rome - ndlr)», a ironisé le dirigeant brésilien en tentant de briller par sa connaissance de l'histoire mondiale.

    © REUTERS / Ueslei Marcelino
    Zone de la forêt amazonienne en proie aux flammes.

    Après ces propos du président, la discussion entre lui et les participants à la Semaine de l'Amérique latine, sous la forme d'un échange de piques via la presse, s'est résumée à des accusations réciproques et au rejet total de la position opposée.

    «Il n'y a pas de feu naturel en Amazonie. Et il n'existe aucun facteur extraordinaire cet année, comme l'ouragan El Nino en 2016, pouvant expliquer la hausse du nombre d'incendies», a déclaré Ane Alencar.

    Le président brésilien, selon la sagesse militaire affirmant que la meilleure défense est l'attaque, n'a pas hésité à réagir. Avec la droiture d'un soldat, Jair Bolsonaro a déclaré à ses critiques et au reste du monde que «les forêts [étaient] incendiées par les membres d'ONG qui se qualifient de combattants pour l'écologie et de défenseurs de l'environnement. Le gouvernement a réduit le financement de ces cellules et elles ont décidé de réagir par des incendies afin de montrer leur importance et d'obtenir des fonds supplémentaires».

     Une «vague de froid» noire

    Le ministre brésilien de l'Environnement Ricardo Salles, qui a été hué pendant la réunion à Salvador, a remis en question l'objectivité des informations présentées par l'INPE concernant les pertes de forêt, même si ces informations sont facilement confirmables par des centaines d'instituts de recherche internationaux qui procèdent à la même analyse à l'aide d'observations par satellite.

    Malheureusement, la réalité pourrait être encore plus sombre. Selon une étude de l'université de l'Oklahoma, la déforestation de l'Amazonie depuis 2000 pourrait porter sur le double du territoire enregistré par l'INPE. L'accroissement du déboisage, selon les spécialistes de l'institut, avance à un rythme record: en juillet 2019 les données étaient supérieures de 270% par rapport à la même période en 2018.

    © REUTERS / Lucas Landau
    Zone de la forêt amazonienne brésilienne ravagée par le feu.

    Lundi dernier, les habitants de São Paulo qui, du fait de leur éloignement, se sentaient protégés des problèmes des incendies de l'Amazonie, ont découvert tout à coup que la distance élevée n'était pas une garantie de sécurité. Un immense nuage noir a recouvert le ciel au-dessus de la ville, et les experts, sans en douter une seconde, ont pointé son origine dans les incendies. Néanmoins, le ministre Salles a qualifié cette affirmation de fake news en l'expliquant par l'air froid. Et il a suggéré aux participants à la conférence de ne pas susciter la panique et de «regarder plutôt les curiosités de la ville» au lieu de faire des déclarations hâtives et fausses.

    «Rien qu'en une semaine, le nombre de foyers a augmenté de 9.702. Les incendies ne se propagent pas seulement dans les zones sauvages, mais essentiellement dans les zones protégées de l'Amazonie, dans les États de Mato Gross (sur le territoire du parc national de Chapada dos Guimaraes notamment) et de Para»,

    a déclaré à l'Agence France Presse Paulo Moutinho, collaborateur de l'Institut de recherches environnementales sur l'Amazonie (IPAM).

    Le rétablissement durera une éternité

    La jungle tropicale de l'Amazonie est la plus grande forêt tropicale sur Terre. Elle représente un peu plus de la moitié de la forêt humide de la planète. C'est pourquoi elle est surnommée «poumons verts du monde»: avec les plantes maritimes la jungle amazonienne constitue la base de la «machine» à fabriquer de l'oxygène. La forêt tropicale dans le bassin du plus grand fleuve de l'Amérique du Sud s'étend sur 7,4 millions de km², soit l'équivalent de 5% de la superficie totale de la Terre ou presque 25% du continent américain. 60% de ce territoire se trouve au Brésil.

    De plus, cette région abrite près de 20% des réserves d'eau douce de la planète, et le biome de l'Amazonie contient près de 30.000 espèces de Trachéophytes, dont beaucoup possèdent d'immenses propriétés nutritives et médicales. Selon l'Organisation du traité de coopération amazonienne, dans cette région vivent également 2,5 millions espèces d'insectes, 2.500 espèces de poissons, plus de 1.500 espèces d'oiseaux, 550 espèces de reptiles et 500 espèces de mammifères.

    «Dans le bassin de l'Amazonie la flamme agit au niveau planétaire, elle ne se propage pas sur les sommets, comme c'est souvent le cas des incendies de forêt propagés par le vent. Mais c'est suffisant pour provoquer la mort de très grands arbres.

    Souvent pas immédiatement, mais deux ans après l'incendie. Les arbres morts perdent leurs feuilles, la forêt devient plus accessible (pénétrable, comme disent certains spécialistes brésiliens), la végétation devient plus inflammable. En l'absence de nouveaux incendies, il faudra plusieurs décennies pour atteindre la même densité de végétation. Cependant, il y a un autre problème: les régions de forêt disparues sont occupées par d'autres types de flore caractéristiques des espaces plus secs, appelés savanes brésiliennes», conclut Paulo Moutinho. En d'autres termes, il est fort probable que la jungle puisse ne jamais se rétablir.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

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