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Avec Le Jeu de la dame, la nouvelle série Netflix qui cartonne en France et à l’international, les échecs sont redevenus à la mode. Un beau succès qui ferait presque oublier l’entreprise intellectuelle menée par la plateforme auprès de ses abonnés. Le géant de la fiction en ligne n’est en effet pas sans arrière-pensées idéologiques. Analyse.

Elle est officiellement la série la plus regardée de Netflix. Le Jeu de la dame (The Queen’s Gambit en anglais), disponible depuis le 23 octobre sur la plateforme de diffusion –et de création– de fiction, affiche 62 millions de téléspectateurs au compteur.

Lancée sans grand bruit, dans un silence monacal digne d’une salle de tournoi d’échecs, la mini-série narre en sept épisodes l’ascension chaotique et fulgurante d’une jeune prodige du «noble jeu», Beth Harmon (interprétée par Anya Taylor-Joy), dans l’Amérique des années 60 et une atmosphère de Guerre froide. Un contexte et un personnage qui sont loin d’être innocents, comme nous le verrons.

Depuis sa diffusion sur Netflix, les ventes des jeux d’échecs explosent (+150% pour certains magasins) et, confinement oblige, les inscriptions sur les jeux en ligne se multiplient (près de 200% pour certains sites). Et sur Google, les recherches du mot «chess» (échecs) ont doublé. Bref, les échecs sont devenus tendance:

«Ce sont six milliards de parties d’échecs qui sont jouées par an dans le monde. C’était deux milliards en 2019. On avait déjà observé un net rebond au cours de l’année en raison du confinement, mais cette augmentation a été très clairement nourrie par la diffusion de la série à la mi-octobre», juge Bachar Kouatly, président de la Fédération française des échecs, au micro de Sputnik.

La crise sanitaire, qui a contraint les clubs d’échecs à fermer boutique, empêche de parier sérieusement sur une confirmation de cette tendance dans les inscriptions des clubs à la sortie du confinement. Depuis l’an 2000, en France, les échecs sont reconnus comme un sport à part entière par le ministère de la Jeunesse et des Sports.

Les échecs pour répondre à une société déstructurée?

La réouverture des clubs devrait donc avoir lieu à la même date que celle (encore inconnue) des salles de sport (c’est-à-dire pas avant le 20 janvier 2021), mais la situation inquiète beaucoup moins le président de la Fédération française des échecs que les patrons de salles de fitness:

«Beaucoup de contacts ont été pris avec les clubs en ce moment fermés, et je peux vous dire que ceux qui ont ouvert en ligne ont vu, eux aussi, leurs inscriptions augmenter. Il y aura très certainement un impact à la rentrée, lors de la réouverture», estime Bachar Kouatly.

Cette découverte, ou redécouverte par un nouveau public, du monde des échecs a déjà quelques précédents dans l’histoire, dont le plus emblématique remonte à 1972, date du célébrissime duel qui opposa en terre d’Islande l’Américain Bobby Fischer et le Russe Boris Spassky. Un effet de mode renouvelé dans les mois suivants par les duels au sommet entre Kasparov et Karpov, mais qui est retombé depuis. Faut-il donc s’attendre, une fois cet élan essoufflé, à voir ces plateaux à damiers tout neufs remisés dans le grand placard des modes oubliées? «Je ne suis pas Nostradamus et il va de soi que l’impact médiatique ne durera qu’un temps», admet Bachar Kouatly, avant de souligner la portée éducative de ce jeu:

«En revanche, ce succès risque d’être plus tenace, car il s’explique aussi par une attente de fondamentaux qu’incarnent de nos jours les échecs. Ils proposent à tout nouveau venu un espace structuré et structurant par des règles qu’il est obligatoire de s’approprier pour s’accomplir et réussir. C’est l’une des formes de ritualisations sociales qui manquent terriblement à notre époque.»

Un besoin de rite qui se double d’une exigence morale: «elle confronte les plus jeunes (la majorité des inscrits, au passage) à l’échec et à la réussite par l’effort et le dépassement de soi». Autre effet sociétal en lien avec la série, cette dernière aurait également participé à l’élévation du taux d’inscription des femmes, qui est aujourd’hui de 22% en France. Un taux qui semble faible, mais qui est parmi les plus importants du monde.

Le soft Power de Netflix joue sur «l’effet moutonnier»

Joli coup de filet, donc, pour Netflix qui poursuit avec ce nouveau succès sa mainmise sur le monde des services de vidéo à la demande. La multinationale, qui comptait en France au mois de janvier plus de six millions d’abonnés, a vu ses chiffres s’envoler à l’international, gagnant 25 millions de nouveaux abonnés sur les deux premiers trimestres de l’année.

Un gain exponentiel qui participe au phénomène d’internationalisation d’une offre de contenus vidéos identiques, avec pour conséquence la standardisation des goûts et des attentes de par le monde. Avec Netflix, l’habitant de la Creuse en vient à partager la même culture télévisuelle, bientôt le même imaginaire, que l’habitant du centre-ville new-yorkais.

«Netflix, comme l’ensemble des GAFA et des NATU (Netflix, Airbnb, Tesla et Uber), n’est pas une entreprise neutre et défend des valeurs. Des valeurs engagées dans l’air du temps, celles du progressisme mondialisé, du multiculturalisme, de la lutte pour la représentation et la défense desdites minorités», dénonce au micro de Sputnik Sami Biasoni, chargé de cours en finance de marché à l’ESSEC de Cergy-Pontoise, et doctorant en philosophie à l’École normale supérieure de Paris, auteur de l’essai «Français malgré eux» (Éd. L’Artilleur).

Cette promotion de valeurs culturelles par les grands groupes américains, situés de nos jours dans la Silicon Valley, ne date bien sûr pas d’hier. Elle est amorcée dès l’après-guerre avec l’expansion mondiale du cinéma américain, dans une volonté politique de glorification de l’American Way of Life auprès des populations tentées par l’Est soviétique. Rien de neuf sous le soleil de Californie, donc?

Faire passer le marginal pour le normal

Si, car plus précisément, comme le détaille Sami Biasoni, «une mutation de la lutte d’influence américaine» s’est opérée. Une évolution «du soft Power originel, qui était celui du cinéma», qui aujourd’hui «s’exprime au travers de plateformes comme Netflix.» Des armes redoutables donc, «au cœur de ce que l’auteur de la Psychologie des foules, Gustave Le Bon, avait diagnostiqué il y a plus d’un siècle», théorise notre interlocuteur avant de préciser: «à savoir que les enjeux de demain seront des enjeux autour de l’influence et du pouvoir qu’on peut avoir sur des groupes de personnes, car plus manipulables qu’un individu.»

Des instruments d’unification et de conformisme ayant recours à «l’effet moutonnier». En clair, de faire croire à un groupe d’individus qu’ils devraient adopter une idée parce qu’elle serait déjà dans l’air du temps, inéluctable et surtout normale. «Comme chacun commence à se dire la même chose, l’idée devient normale», constate Sami Biasoni.

Netflix peut donc agir sur les consciences par le contenu de ses productions culturelles, à travers la mise en avant de personnages, de leurs origines ethniques, de leurs identités sexuelles et de leurs appartenances communautaires, de même que par la surreprésentation de certaines thématiques.

«Aujourd’hui, les nouvelles luttes minoritaires ne doivent pas être niées dans leur réalité politique, mais elles ne sont pas le quotidien de la majorité et donc la normalité», estime Sami Biasoni.

Si aujourd’hui, une marginalité est présentée comme normale, elle sera demain avalisée par les téléspectateurs. Notamment, et là est le plus dangereux, auprès d’un public jeune, comme l’étude de l’Ined l’a révélé. L’Institut national d’études démographiques s’est penché sur une soixantaine d’épisodes de six séries récentes de la plateforme et a relevé une surreprésentation des relations amoureuses et sexuelles (100%), et surtout de la question de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre (72%), principalement dans deux d’entre elles, les Chroniques de San Francisco et Sex Education. Si les Inrocks ou Le Monde se sont réjouis du message de libération sexuelle véhiculé par cette dernière, d’autres se sont faits plus critiques. C’est notamment le cas de la sociologue Thérèse Hargot, auteur d’Une jeunesse sexuellement libérée (Éd. Albin Michel), qui dénonçait sa vision consumériste de la sexualité.

À cet égard, Le Jeu de la dame est pour le moins ambivalent. La série semble s’inscrire en rupture avec cette démarche configuratrice de nouveaux comportements. Le scénario est un éloge rendu sans ambiguïté à un jeu millénaire et une révérence élégante à la créativité de l’esprit humain. Pourtant, le récit, malgré la noblesse du sujet, conserve la marque de fabrique de Netflix, qui s’incarne dans une héroïne encore adolescente, au comportement instable émotionnellement, accroc à l’alcool et aux drogues.

«Ce n’est tout de même pas la plus belle histoire autour du sujet des échecs» tacle Sami Biasoni, avant de prédire: «L’effet de contagion est aussi puissant qu’il sera éphémère.»

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Tags:
sexualité, jeu d'échecs, Netflix
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