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    La Russie absente des célébrations du D-Day: «le rideau de fer médiatique n’est toujours pas tombé»

    © AFP 2019 LUDOVIC MARIN
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    Les commémorations du 75e anniversaire du débarquement se sont effectuées sans les Russes. Un faux-pas diplomatique qui s’inscrit dans la volonté des Occidentaux de minimiser le rôle de l’URSS dans la victoire contre le nazisme. Décryptage avec Raphaëlle Auclert, docteur à l’université de Sheffield, spécialisée dans la diplomatie culturelle.

    C’est le D-Day des commémorations. Il y a tout juste 75 ans, le commandement allié lançait l’opération Neptune, le débarquement en Normandie, clef de voûte de l’opération de plus grande ampleur Overlord («Suzerain» en Français), visant à établir une tête de pont en Europe de l’Ouest pour la défaire du joug nazi.

    Dans la pâleur de l’aube de ce 6 juin 1944, des milliers de navires alliés obscurcissent l’Océan et un déluge de feu et d’hommes s’abat sur les défenses allemandes du maréchal Rommel.

    Américains, Anglais, Canadiens, Polonais, Tchécoslovaques, Norvégiens, Belges, Néerlandais, Australiens, Français… beaucoup vont tomber, sur les plages ou dans le bocage normand, pour transformer un succès militaire en succès logistique, faisant du Débarquement un moment clef de la Seconde guerre mondiale. Un débarquement pour ouvrir un second front longuement réclamé par l’Union soviétique, qui durant trois années supporta la très large majorité de l’effort de guerre contre l’Allemagne nazie.

    75 ans plus tard, si Angela Merkel était conviée aux célébrations en Grande-Bretagne, aux côtés notamment de la Reine Élisabeth II, de Donald Trump, d’Emmanuel Macron, Justin Trudeau ou encore du Prince Albert II de Monaco, aucune invitation n’a en revanche été adressée à leur homologue russe, Vladimir Poutine. Tout comme en France, où l’Élysée assume sa décision de n’avoir adressé une invitation qu’à la seule représentation diplomatique russe, le troisième «Grand» n’apparaîtra pas sur la photo de famille d’une Europe réconciliée.

    Raphaëlle Auclert, docteur en études russes à l’université de Sheffield, spécialisée dans la diplomatie culturelle, revient pour Sputnik sur cette séquence, entre enjeux mémoriels et politiques.

     

    Sputnik: Les Russes n’étaient certes pas directement impliqués dans le débarquement allié, mais celui-ci aurait-il pu avoir lieu sans le front de l’Est?

    Raphaëlle Auclert: «Clairement non. La porte-parole du Kremlin Maria Zakharova a rappelé hier à juste titre que “la victoire n’aurait pas eu lieu sans les efforts titanesques de l’Armée rouge.” De fait, dans son livre sur les pertes militaires allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale, l’historien allemand Rüdiger Overmans estime que 75% d’entre elles furent causées par les Soviétiques. Mais à quel prix! En juin 1941, ils ont reçu la charge allemande de plein fouet, alors qu’ils n’étaient pas du tout prêts. L’Armée rouge s’est battue dans des conditions extrêmement difficiles, voire désespérées, parfois avec un fusil pour deux soldats. Les pertes civiles et militaires sont estimées à 27 millions de morts.

    Concernant précisément la question du débarquement, il convient de rappeler que l’ouverture d’un front à l’Ouest était une demande de Staline lui-même et que cet enjeu envenima longtemps les relations entre les coalisés: dès septembre 1941, l’ambassadeur soviétique à Londres en fait part à Churchill. Il se voit essuyer un refus, les Britanniques et les Américains étant alors persuadés que les Soviétiques ne tiendraient pas le front contre l’armée nazie, préférant donner la priorité à un débarquement en Méditerranée.

    Amer, le leader soviétique soupçonne ceux-ci “de vouloir que nous soyons saignés à blanc pour plus tard nous imposer leurs conditions.” En 1943, lorsque Roosevelt exclut toute invasion de la France avant le printemps 1944, Staline fulmine: “la confiance de l’Union soviétique envers ses alliés est mise à rude épreuve”, rétorque-t-il, acrimonieux, au Président américain. Peu de temps après, il rappelle ses ambassadeurs à Londres et Washington. Lorsque le 5 juin 1944, Churchill lui annonce qu’un débarquement est imminent, il n’y croit pas. Non seulement les Soviétiques avaient appelé de leurs vœux ce débarquement, mais ils l’ont rendu possible en retenant 228 divisions allemandes sur le front de l’Est par l’opération Bagration, lancée deux semaines plus tard, tandis qu’Eisenhower et Montgomery en affrontaient 58. Snober les Russes pour cette célébration, c’est faire preuve, à tout le moins, d’une mémoire sélective.»

    En reprenant plusieurs sondages IFOP, on remarque que si en mai 1945, les Français étaient 57% à considérer l’URSS comme la nation «qui a le plus contribué à la défaite de l’Allemagne en 1945», contre 20% pour les États-Unis, ce rapport s’était totalement inversé 60 ans plus tard, avec en 2004 58% de Français considérant la participation américaine comme étant la plus significative, contre 20% pour celle de l’URSS. En 2015, cet écart se serait encore creusé à en croire un sondage britannique, relevant que 61% des Français estiment que ce sont les États-Unis et 8% pour l’URSS, derrière la Grande-Bretagne (9%).

    Sputnik: N’a-t-on pas tendance à minimiser la participation des Russes à la victoire contre le nazisme?

    Raphaëlle Auclert: «En effet, on oublie souvent que la Russie était l’un des trois “grands” à la conférence de Yalta, qui a décidé du partage du monde après la guerre. On peut ajouter qu’elle était même “le plus grand”, car elle a commencé la conférence en position de force en annonçant que l’Armée rouge était à moins de cent kilomètres de Berlin. Je pense que les programmes scolaires ne présentent pas toujours le rapport de forces de manière objective et insistent sur l’éclosion des instances internationales telles que l’Onu, sans doute pour gommer la réalité de la défaite française en juin 1940.

    Vous évoquez le prestige soviétique dans la France d’après-guerre, mais c’était le cas aussi en Italie. Il faut savoir que toute la stratégie des Américains a consisté à contrer cette popularité pour éviter que l’Europe ne soit gagnée à la cause du communisme. Le Vieux Continent, après avoir subi les bombardements, s’est transformé en champ de bataille idéologique et culturel entre les blocs Est et Ouest. Dans cette guerre, les munitions étaient des livres et des films.»

    Emmanuel Macron
    © REUTERS / Pascal Rossignol
    En France, deux films phare américains traitant du débarquement sont régulièrement diffusés sur les écrans: «Le Jour le plus long» (1962) et «Il faut sauver le Soldat Ryan» (1998). Ces deux films sont d’ailleurs diffusés cette semaine. Dans le premier, la représentation des participants au débarquement est large, incluant Britanniques, Canadiens, mais aussi Français (commando Kieffer), et retrace chronologiquement les évènements du débarquement allié. Dans le second, l’histoire ne se concentre plus que sur les Américains, avec une trame narrative centrée sur les aventures d’une compagnie à la recherche d’un soldat, dont les frères sont tous morts au combat.

    Sputnik: Est-ce significatif de l’évolution du message que l’on veut faire passer, ou simplement d’une évolution du cinéma?

    Raphaëlle Auclert: «Absolument, le choix des réalisateurs de présenter les Américains en grands libérateurs du territoire français n’est pas innocent. Dans le premier film que vous mentionnez, la participation française est marginale et grotesque (Bourville joue un soldat français alcoolique), dans le second elle est absente. C’est un exercice de formatage des mémoires. Orwell disait déjà: “Qui contrôle le passé contrôle l’avenir”.

    Le spectateur a l’impression d’un récit historique alors que ces œuvres présentent une vision partisane du conflit. Étrangement, on ne passe jamais le film franco-soviétique Normandie-Niémen (1960) relatant les exploits du fameux régiment de chasse ni d’autres, comme Un foyer bruyant (1946). Ce dernier raconte l’histoire d’un groupe de soldats soviétiques qui, aidés d’un pilote français du régiment Normandie-Niémen, font “exister” un faux aérodrome pour détourner l’attention de l’armée nazie du véritable aérodrome dissimulé non loin de là. À cet égard, le rideau de fer médiatique n’est toujours pas tombé.»

    S’il était présent le 5 juin à Portsmouth, Emmanuel Macron ne sera pas présent sur les plages du débarquement (la cérémonie ayant lieu cette année à Juno Beach, en secteur canadien) l’Élysée prétextant «un problème d’agenda».

    Une décision du chef de l’État critiquée, notamment vis-à-vis des vétérans que l’on voit probablement pour la dernière fois. Pourtant, c’est oublier que Charles de Gaulle avait toujours refusé de se plier à l’exercice, dénonçant l’attitude de conquérants des libérateurs: «Le débarquement du 6 juin, ç’a été l’affaire des Anglo-Saxons, d’où la France a été exclue. Ils étaient bien décidés à s’installer en France comme en territoire ennemi! Comme ils venaient de le faire en Italie et comme ils s’apprêtaient à le faire en Allemagne!» expliquait-il à son ministre de l’Information, Alain Peyrefitte.

    Sputnik: Que signifie cette absence d’Emmanuel Macron à la cérémonie internationale de Juno Beach?

    Raphaëlle Auclert: «La teneur des cérémonies est sans équivoque. Elles sont une ode au libérateur anglo-américain. Cette célébration en “club restreint” est un double déni: historique et politique.

    Historique, car elle exclut volontairement le contributeur principal à la victoire contre les nazis, nous l’avons vu. En outre, la venue des sauveurs est largement mythifiée. Sur les petits écrans, émissions spéciales, documentaires et films (américains) sur le débarquement rythment les prime-time des chaînes tant privées que publiques. Dans tous les grands médias, les hommages aux “troupes libératrices” anglo-saxons fleurissent. Pourtant, un certain nombre d’études et de films pointent les exactions de soldats américains au moment du débarquement et qui tranchent avec le cliché des GI’s qui distribuent du coca et des chewing-gums sous les sourires conquis des Parisiennes.

    Fin mai, Le Point publiait quant à lui un long article sur un épisode “méconnu” de la libération, en l’occurrence les pillages, viols et assassinats en série commis durant des mois par les troupes américaines dans une Normandie transformée en base logistique US. On peut aussi citer La face cachée des Gi’s de J. Robert Lilly, What Soldiers Do: Sex and American GI in World War II France de Mary Louise Roberts. À cet égard, il faut reconnaître la transparence dont font preuve les Américains sur les épisodes les moins glorieux de leur histoire. À l’opposé, les Français ont tendance à concentrer leur attention sur les crimes des soldats soviétiques en Allemagne. Ce sont deux réalités, mais, une fois encore, elles font preuve d’un traitement différent.

    Ces cérémonies sont aussi un déni politique, car, comme le disait le théoricien de la politique Carl Schmitt, “il n’y a pas de légitimité politique sans la relation réciproque entre protection et obéissance.” D’où sa maxime: “protego ergo obligo est le cogito ergo sum de l’État”. Ainsi, ce 6 juin, ce n’est pas la liberté de la France qui est célébrée, mais une nouvelle allégeance, comme le reflète le nom de l’opération (Overlord, qui signifie suzerain). Le lancement des célébrations en Angleterre avec la présence de Donald Trump est révélateur sur l’identité du véritable patron de l’Europe. Dans ce contexte, l’absence du “vassal”, en la personne du Président, ne doit pas étonner. Les prétextes de protocole et d’agenda ne trompent personne.»

    Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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    Raphaëlle Auclert, Rideau de fer, Troisième Reich, Allemagne, guerre froide, libération, Charles de Gaulle, Winston Churchill, Franklin Roosevelt, Joseph Staline, URSS, Tchécoslovaquie, Pologne, Australie, Royaume-Uni, Canada, Portsmouth, Vladimir Poutine, Angela Merkel, Justin Trudeau, Theresa May, reine Elisabeth II, Emmanuel Macron, France, Normandie, États-Unis, débarquement
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