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Petit événement politique et intellectuel, la publication du 'Dictionnaire du conservatisme' ne passe pas inaperçue. Mais de quoi cet événement est-il le signe ? Entretien avec trois des 104 auteurs de cet ouvrage.

Chers auditeurs, bonjour, ici Edouard Chanot pour ce nouveau numéro d'« à Vos Marques pages. « Marques pages », au pluriel, car aujourd'hui, il va nous en falloir un certain nombre… En effet notre livre de la semaine est un dictionnaire, et lire un dictionnaire, c'est toujours décousu. Les entrées, les pistes à suivre, les relectures sont innombrables, bref, tout cela peut manquer d'ordre malgré quelques repères alphabétiques. Mais fort heureusement, peut-être pourrons-nous compter sur nos invités du jour, car le désordre n'est pas un trait caractéristique du conservatisme.

Un peu d'ordre

Peut-être voyez-vous où je veux en venir: je veux en venir à un dictionnaire qui fait parler de lui depuis quelques jours, à savoir le Dictionnaire du conservatisme, publié aux éditions du Cerf. Et j'en viens donc aussi à nos invités — qui nous l'espérons sauront nous inculquer l'ordre. Je suis donc en studio avec le Professeur Olivier Dard, spécialiste des droites radicales, qui a donc codirigé cet ouvrage volumineux, et avec Charles de Meyer, attaché parlementaire et fondateur d'une association, SOS Chrétiens d'Orient. Et puis au téléphone, avec Thibault Isabel, Rédacteur en chef de la revue Krisis et auteur de l'essai Pierre-Joseph Proudhon: L'anarchie sans le désordre.

Diversité & cohérence du conservatisme

« Diversité et cohérence », c'est la volonté affichée des directeurs de cette publication. Diversité, c'est le moins qu'on puisse dire: 104 auteurs ont contribué à ce « dico », qu'ils soient historiens, philosophes, critiques littéraires, journalistes, ou politiques. Ce dictionnaire, c'est d'ailleurs un peu un « bottin » du conservatisme, puisqu'il rassemble tout ou presque ce que la France compte de plumes conservatrices.

Nous avons aujourd'hui réuni trois d'entre elles qui reflètent cette diversité… mais nous allons vérifier si elles reflètent aussi cette cohérence. Et, plus encore, en quoi cette publication reflète les temps présents.

L'intention de l'ouvrage

Olivier Dard: « C'était une idée plutôt de Frédéric Rouvillois. Nous avions réfléchi sur ce projet et commencé à le monter en janvier dernier. Nous sommes allés assez vite, nous avons eu l'appui des éditions du Cerf et réussi à proposer un certain nombre d'entrées et à trouver des auteurs, en nombre, pour éviter que ce dictionnaire soit rédigé par un petit groupe, et faire appel à une diversité d'auteurs — universitaires mais aussi journalistes, essayistes, en tenant compte de leur domaine de spécialité. Les gens qui ont rédigé une ou plusieurs notices ont été choisis en fonction de leurs compétences. »

Charles de Meyer: « La publication de ce dictionnaire constitue en soi un événement politique. Une famille de pensée, dans sa diversité, dans sa capacité à avoir des débats en interne, a été capable d'assembler 104 auteurs autour d'une réflexion, sur ce qui fait l'histoire du conservatisme, sur ce qui fait ses différences, à quel point il peut entrer en consonance ou divergence avec des thématiques actuelles, qu'elles soient le libéralisme, le populisme, la réaction. Ce genre d'événement politique permet aujourd'hui de mener le combat des idées: l'hyperconcentration des médias de gauche, l'hypoproduction des intellectuels progressistes, nous laisse un champ très vaste. Ce champ pourrait être l'occasion pour nous de ne répondre que par la facilité. Le grand mérite de nos codirecteurs a été de proposer une alternative intellectuellement fondée: c'est un signe de vigueur de la pensée conservatrice aujourd'hui mais également de sa capacité à influer les débats contemporains. »

​Expliquer le conservatisme en France

Olivier Dard: « La Révolution française joue un rôle absolument essentiel [dans l'émergence du conservatisme, ndlr.] mais on voit bien que le conservatisme se constitue avec le temps de la Restauration, le rôle de Chateaubriand. Le mot conservateur, pendant tout le XIXè est un terme qui peut être employé positivement. Après l'échec électoral de l'union conservatrice de 1885, ce terme va être de plus en plus employé sur un mode péjoratif mais surtout ne va plus être employé par ceux qui pourraient ou devraient s'en réclamer. Ceci nous a amené à réfléchir sur un « conservatisme caché »: si le mot n'existe plus, est-ce que la chose n'existe-t-elle pas? Il est évident que dans l'histoire politique et intellectuelle du XXè siècle, il y a des conservateurs. Je pense qu'on pourrait opérer le même constat à propos du refus d'employer le terme avec ce que l'on a observé avec le terme « de droite ». Une revendication « de droite » peut se faire: dans les années 70/80, aucun des dirigeants appartenant aux droites ne se seraient réclamés d'elle, sauf aux marges. Il y a là un événement historiquement important. Tout l'intérêt de [ce dictionnaire, ndlr.] est de montrer que ce conservatisme a une histoire. »

​Un socialisme conservateur?

Thibault Isabel: « [être à la fois socialiste et conservateur] serait certainement contradictoire aujourd'hui, mais le sens n'est pas du tout le même qu'on leur donnait au début du XIXè, par exemple. C'était beaucoup plus complexe: le socialisme, c'était une réaction à la modernité naissante. Les socialistes étaient profondément imprégnés d'anti-modernisme. Le socialisme était une idéologie qui entendait résister au progrès de la société capitaliste: le développement des usines, l'aliénation des travailleurs, l'abandon des campagnes, le développement de villes tentaculaires et d'un Etat bureaucratique. Il y avait une réaction et beaucoup de liens entre les socialistes et les conservateurs. Dans la première moitié du XIXè siècle, le principal représentant du socialisme en France était Pierre-Joseph Proudhon. Il se trouve que Proudhon a été très attaqué par Marx: celui-ci reprochait au premier d'être conservateur! Le socialisme de l'époque était à certains égards une version radicale du conservatisme. »

​Charles de Meyer: « Le fait que les conservateurs et une certaine conception du socialisme puissent s'unir marque quoi? Il marque le retour à une possibilité de refaire de la politique, des volontés, des manières d'agir, de s'unir, sur de grands sujets et plus seulement sur des étiquettes, sur des interdits, ou sur des diabolisations. Nous sommes une génération qui a la nécessité absolue de refaire de la politique pour redevenir maîtres de notre destin, à la condition de redevenir Français, c'est-à-dire donc de s'aimer en tant que peuple, que nous pourrons retrouver cette force-là. ‘Quand les Français ne s'aimaient pas', ils ne supportaient plus quoi que ce soit qui vienne de leurs mains. S'ils redécouvrent l'amour de leur pays, et une sorte d'amitié politique, celle-ci traversera les libéraux, les socialistes, les réactionnaires… »

Le conservateur, « mauvais lutteur »?

Olivier Dard: « Le conservatisme est au carrefour de différents projets. Les conservateurs sont considérés comme des gens qui ne savent pas lutter. On les a souvent associés aux modérés. Ces derniers ont souvent été des pragmatiques, pas forcément hostiles à l'idée de progrès, et ce double processus les a conduits à envisager des compromis pour exercer le pouvoir. De ce point de vue, il y a à distinguer sans doute la lutte politique et l'exercice du pouvoir. Ce dernier impose un certain nombre de compromis nécessaires. Exercer le pouvoir est effectivement beaucoup moins simple que ne le pensent ceux qui ne sont qu'arrimés à la défense des idées. »

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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Tags:
conservatisme, dictionnaire, France
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