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Les rodéos sauvages se multiplient. Un phénomène qui a généré de violentes émeutes, en dépit de la loi de 2018 qui devait les prévenir, mais qui peine à être mise en œuvre. Pourquoi? Sputnik s’est entretenu avec Isabelle Florennes, l’une des parlementaires à l’origine du texte, et des policiers chargés de l’appliquer. Enquête.

Un «loisir» dangereux à plus d’un titre. Sur les réseaux sociaux, ces délinquants en moto s’appellent eux-mêmes les «cabreurs». Le 18 mai dernier, à Hem dans les Hauts-de-France, l’un d’entre eux a grillé un feu rouge, sans casque et sur sa roue arrière. Percuté par une voiture, il a été transporté aux urgences. Pour la plupart, ces drames se font à peine remarquer dans la presse locale. Mais quelquefois, ces faits pas si divers prennent des proportions dangereuses, comme en témoignent les émeutes à Argenteuil (95) ou Villeneuve-la-Garenne (92) au mois d’avril.

Rodéos motorisés et nuits de violences urbaines: ces phénomènes semblent devenus les deux faces d’une même pièce. 15.000 rodéos sauvages avaient été comptabilisés en 2017 par les forces de l’ordre, police et gendarmerie confondues. La majorité LREM/Modem s’était alors saisie du sujet. La loi du 3 août 2018, défendue notamment par Isabelle Florennes, députée des Hauts-de-Seine (92) et membre de la commission des lois, était venue renforcer l’arsenal juridique des forces de l’ordre. Le texte prévoit entre autres un an d’emprisonnement et 15.000 euros d’amende, deux ans et 30.000 euros d’amende si les faits sont commis en réunion. La confiscation du véhicule et la suspension du permis pour trois ans figurent aussi dans l’arsenal répressif du texte. Des peines fermes donc, écartant tout laxisme.

​Deux ans après la promulgation de la loi contre les rodéos urbains, la députée Isabelle Florennes (Modem) défend toujours le texte: «la loi est une bonne loi, elle était très demandée par la police de proximité. Chaque commissaire avec lequel je fais des points en loue les bienfaits», plaide-t-elle au micro de Sputnik, avant d’ajouter:

«C’est une loi d’application directe, le procureur [de Nanterre, ndlr] l’a mise en application immédiatement. Il cherchait les moyens de prévenir les rodéos.»

Une justice plus rapide et plus dissuasive, donc? Désormais, «[les délinquants] sont globalement au courant qu’ils vont se faire prendre», estime la parlementaire. Et c’est avant tout la confiscation, «compliquée» avant la loi, qui aurait, selon Isabelle Florennes, un «effet préventif indéniable». Dernier exemple en date dans sa circonscription? «Il y a eu l’arrestation d’un quad à Suresnes la semaine dernière.» Conformément à la loi, le véhicule a pu être confisqué.

Le nombre de rodéos ne semble pas avoir diminué

Mais deux ans après la promulgation, les chiffres manquent pour mesurer le déclin des rodéos sauvages, et donc l’impact réel de la loi. Or, selon des fonctionnaires de police que nous avons pu consulter, rien n’indique que ces pratiques aient diminué de manière sensible, bien au contraire. Un jugement à vue d’œil, bien sûr, mais qui reste difficile à contredire: sur les réseaux sociaux, l’émulation entre cités joue à plein.

«Il faut que l’on obtienne des chiffres», nous dit l’élue avec combativité.

La loi de 2018 était donc une nouvelle arme dans un arsenal, mais ne pouvait résoudre tous les problèmes, de l’aveu même d’Isabelle Florennes: «nous n’avions pas cette prétention quand on a fait voter la loi,» admet-elle. L’élue espérait au moins aider la police au quotidien. Un besoin d’autant plus pressant, alors que le déconfinement lui fait aujourd'hui craindre le pire. Ainsi appelle-t-elle à la prudence dans les quartiers sensibles en cette période.

«Quand il n’y a pas de lycée, où sont-ils?» se demande-t-elle, en connaissant pertinemment la réponse: de nombreux lycéens se transforment en «cabreurs». La députée reçoit régulièrement des SMS des habitants de sa circonscription, qui comprend Nanterre et Suresnes. Elle les dit autant exaspérés par les nuisances sonores des motos stridentes que par les interventions policières. Cinq jours de confrontations avec les forces de l’ordre ont eu lieu à Nanterre après l’intervention d’une brigade pour s’assurer du respect des règles sanitaires. La députée s’en énerve:

«L’intervention n’a pas été bien gérée par la brigade qui s’est déplacée sur la zone», accuse-t-elle avant d’ajouter: «on ne rentre pas comme ça dans un quartier avec des lacrymos et des grenades de désencerclement!»

Le supermarché du coin a été incendié dans la foulée et un policier suspendu. Une illustration de la «différence entre une police locale qui connaît son terrain et une autre qui intervient en cowboys», selon Isabelle Florennes, qui souligne que la brigade en question avait été dépêchée en renfort par la préfecture de police. Ainsi voudrait-elle que les commissariats locaux gèrent eux-mêmes la menace des rodéos. Et l’élue centriste de répéter: «en ce moment, il faut être prudent…»

Côté flic, l’ordre de ne pas prendre en chasse?

En off, les policiers avec qui nous nous sommes entretenus s'accordent pour juger en effet la loi utile et bien rédigée. Mais tous soulignent que le texte repose sur la possibilité de poursuivre les rodéos urbains et de confisquer les véhicules. Deux actions rares, si ce n’est impossibles, pour ces agents:

«Cette loi est intéressante dans le fond, très bien faite, mais elle n’est pas applicable. En soi, elle serait très dissuasive… si on nous donnait les moyens de l’appliquer!» a confié à Sputnik un fonctionnaire de police, sous couvert d’anonymat.

Pour ces policiers, le constat est sans appel: «on n’a aucun moyen d’intercepter ces rodéos.» Le quotidien des flics dans les zones sensibles fait frémir: «les instructions sont très claires: la chasse est interdite, à partir du moment où il y a un refus d’obtempérer suivi d’une fuite, on ne va pas insister sur la chasse en elle-même.» En clair: laisser filer pour éviter l’accident et l’émeute. En sachant qu’il sera impossible de retrouver les fuyards et leurs motos, bien souvent volées et dépourvues de plaques.

Pire: «la motocross a une mobilité supérieure à nos voitures, on a tendance à se ridiculiser plus qu’autre chose.» Les images des petites frappes narguant la police ne manquent en effet jamais d’atterrir sur les réseaux sociaux. Alors, du côté des policiers, la lassitude gagne: «la plupart des collègues abandonnent ces missions humiliantes», poursuit l’agent. À ceci s’ajoute la crainte du lynchage, omniprésente dans les esprits: en cas d’accident, le policier serait jugé plus responsable que le délinquant à moto. «Les conséquences sont dévastatrices sur une carrière», constate notre interlocuteur avec amertume.

En Grande-Bretagne, les policiers peuvent tamponner les délinquants fuyards

Alors, les missions des policiers sont réduites au strict minimum: «même si les riverains nous appellent à 23h pour dire que dix motocross tournent depuis 14h, qu’ils n’en peuvent plus, les instructions sont clairement de ne pas prendre en charge, de faire une physionomie…» Une physionomie? En jargon policier, une simple reconnaissance, pour constater le rodéo et rentrer au bercail, impuissants. Sans même la satisfaction d’avoir acheté la paix sociale.

​Et quand ils obtiennent les moyens d’agir, les policiers observent une réponse pénale bien trop légère à leur goût, révélant ce qu'ils vivent comme un abandon de la part de certains juges. Un agent raconte à Sputnik avoir transmis au parquet le dossier d’un rodéo urbain, avec des images de vidéosurveillance, plusieurs centaines de PV et une vingtaine de mis en cause admettant les faits. La sanction ne fut qu’une poignée d’amendes délictuelles. Comme si un rodéo motorisé n’était, pour certains magistrats, qu’une insignifiante infraction routière: «le parquet ne se rend pas compte du risque pris par les policiers.» Le 7 mai à Vénissieux (69), un motard qui avait pris en chasse un délinquant a été roué de coups par une groupe de voyous. Il a été hospitalisé en urgence.

Pourtant, d’autres pays se révèlent moins pusillanimes. En Grande-Bretagne, les policiers ont le droit de renverser volontairement les voleurs qui s’échappent en deux-roues. Filmés par leur caméra embarquée et formés à cette technique dite «de contact», les agents britanniques ont procédé à 63 interpellations de ce type à Londres en 2018, sans provoquer de blessures sérieuses.

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police, banlieue
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