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«Ensauvagement»: si l’expression divise au sein du gouvernement, une majorité de Français sont d’accord avec son utilisation. Les dernières statistiques de la délinquance confirment d’ailleurs une montée de la violence. Michel Thooris, à la tête de France Police – Policiers en colère, demande la démission du garde des Sceaux.

Gérald Darmanin se voit conforté dans sa position par l’opinion publique. Le ministre de l’Intérieur, qui a déclenché une polémique au cœur de l’été en employant le terme d’«ensauvagement» pour qualifier la montée de l’insécurité en France, a dû apprécier les résultats du récent sondage de l’IFOP pour Avostart. L’étude montre en effet que 70% des personnes interrogées affirment trouver l’emploi du terme «justifié» pour «désigner l’évolution de la violence et de la délinquance en France». 42% des Français jugent qu’il est employé à la juste mesure et 30% d’entre eux ne le jugent pas assez dur.

«L’ensauvagement, c’est un mot qui développe le sentiment d’insécurité. Pire que l’insécurité, il y a le sentiment d’insécurité», avait rétorqué indirectement Éric Dupond-Moretti, ministre de la Justice, créant ainsi une polémique au sein même de l’exécutif. La sortie avait poussé le chef du gouvernement, Jean Castex, à éteindre le début d’incendie: «Fermez le ban: il n’y a aucune polémique.»

​Même Emmanuel Macron y est allé de son commentaire ce 8 septembre, alors qu’il était en déplacement à Clermont-Ferrand: «Vous avez fait le Kāma sūtra de l’ensauvagement depuis 15 jours, tous ensemble. Donc je vous laisse à votre Kāma sūtra. Ce qui m’importe, c’est le réel! […] Les gens, ils n’en ont rien à faire.»

Le terme est-il justifié, comme semble le penser le ministre de l’Intérieur et une majorité de Français? C’est clairement le cas pour Michel Thooris, secrétaire général du syndicat France Police – Policiers en colère:

«Il l’est quand on voit le niveau de violence que connaît la France. Nous ne sommes plus dans une criminalité de droit commun, mais bien dans des violences totalement banalisées. Une partie de la criminalité s’est déshumanisée. Des agresseurs trouvent aujourd’hui normal de torture ou d’ôter la vie à leurs victimes», affirme au micro de Sputnik Michel Thooris, secrétaire général du syndicat France Police – Policiers en colère.

Dans le détail, les électeurs de la République en marche (85%), des Républicains (85%) et du Rassemblement national (83%) sont ceux chez qui le pourcentage grimpe le plus dans le sondage de l’IFOP. C’est moins chez les sympathisants écologistes (61%) et socialistes (59%), qui approuvent tout de même en majorité l’emploi du terme, ce qui n’est pas le cas chez les sympathisants des Insoumis de Jean-Luc Mélenchon (47%).

«Une banalisation de la violence»

La récente analyse conjoncturelle des crimes et délits enregistrés par la police et la gendarmerie à la fin du mois d’août 2020 montre clairement une augmentation de l’insécurité. Si sur trois mois, les chiffres explosent par rapport à la période mars-avril-mai, confinement oblige, il convient de noter que beaucoup d’indicateurs sont supérieurs à leur niveau d’avant confinement. C’est notamment le cas des coups et blessures volontaires sur les personnes de 15 ans ou plus. Elles sont nettement en hausse au mois d’août (+8%) après une hausse de 1% au mois de juillet.

«En août 2020, le nombre de coups et blessures volontaires enregistrés dépasse le niveau d’avant confinement sanitaire, se replaçant ainsi dans le prolongement de leur tendance d’avant confinement», note le ministère de l’Intérieur, qui souligne que «la plupart des indicateurs conjoncturels des crimes et délits enregistrés augmentent au mois d’août 2020 par rapport au mois de juillet 2020.»

Michel Thooris dit rester «extrêmement prudent» face à des «statistiques à qui l’on peut faire dire ce que l’on veut.» Une méfiance vis-à-vis des chiffres que partage le criminologue Xavier Raufer, qui a récemment pointé du doigt sur LCI la minimisation de certains délits qu’opérerait le gouvernement:

​Michel Thooris note cependant «une banalisation de la violence pour des motifs futiles» et l’actualité récente semble lui donner raison. Poignardé pour un mauvais regard à Strasbourg, attaqués au couteau pour avoir défendu leurs petites amies à Toulouse, blessé à l’arme blanche pour un défi lancé sur les réseaux sociaux à Sedan, passé à tabac pour une histoire de masque dans le Val-d’Oise, lardé au couteau pour une cigarette à Lille ou encore poignardé pour avoir pris la défense d’une femme importunée à Avignon, l’été 2020 aura été émaillé de nombreuses agressions gratuites et ultraviolentes.

​Certains, comme Philippe Monguillot –chauffeur de bus lynché par ses agresseurs à Bayonne– ou Axelle Dorier –renversée par une voiture et traînée sur près de 800 mètres à Lyon– n’ont pas survécu aux attaques de leurs bourreaux.

Des juges «pas assez sévères»

Le Figaro relevait récemment les chiffres de l’«état 4001», fichier recensant les plaintes des victimes et les constats de crimes et de délits réalisés par la police et la gendarmerie et transmis à la justice.

Pour les mois de juin et juillet, le résultat est sans appel, comme le souligne le quotidien: «Dans le détail, toutes zones confondues, les coups et blessures volontaires ont grimpé de 8,5%, avec plus de 54.000 faits déclarés en deux mois, soit une moyenne de 900 agressions par jour.»

Les violences sexuelles explosent également: +6% en août, après une augmentation de 7% en juillet. «En août 2020, le nombre de violences sexuelles enregistrées dépasse son niveau d’avant confinement sanitaire, se replaçant ainsi dans le prolongement de leur tendance d’avant confinement», souligne le ministère de l’Intérieur.

L’affaire de l’adolescente de 15 ans violée et assassinée à Nantes par un multirécidiviste de 45 ans a secoué le pays. Ce dernier avait été libéré de prison en 2016 après avoir été condamné à 18 ans de réclusion criminelle en 2005 pour neuf viols, trois tentatives et une agression sexuelle, commis entre 2001 et 2003. Bénéficiant d’une remise de peine avec suivi sociojudiciaire pendant dix ans, son cas pose la question du bon fonctionnement de la justice.

​L’inspection générale de la justice a été saisie pour faire la lumière dans cette affaire. «Après un drame comme celui-là, on doit se taire. Et on n’est pas obligé de faire dans la surenchère populiste», a lancé Éric Dupond-Moretti. Des propos insupportables pour Michel Thooris, qui appelle à ce que le ministre de la Justice soit démis de ses fonctions: «Nous connaissons le parcours d’Éric Dupond-Moretti et sa vision politique de l’insécurité. Nous espérions qu’une fois le costume de garde des Sceaux endossé, il mettrait de côté son idéologie mortifère qui consiste à victimiser les auteurs et à criminaliser les victimes. Ce n’est pas le cas.»

«Le ministre de la Justice continue à considérer les auteurs d’infractions graves comme des victimes de la société qu’il ne faut pas incarcérer, mais qu’il faudrait comprendre», ajoute-t-il.

D’après l’enquête de l’IFOP pour Avostart, 73% des Français estiment que les juges en France ne sont «pas assez sévères». C’est notamment le cas pour les crimes sexuels (87%), les agressions physiques contre les personnes (86%) et la récidive (85%).

«Nous sommes arrivés à un tel niveau d’ensauvagement de la société française parce qu’il n’y a pas eu de répression de la part de l’État et de la justice. Les individus qui commettent ces exactions savent qu’ils vont bénéficier de la clémence d’une justice extrêmement laxiste», souligne Michel Thooris.

Pour le policier, c’est un tel contexte qui permet aux criminels de laisser libre cours à leur violence. Invité le 1er septembre d’Europe 1, le garde des Sceaux s’est pourtant attelé à rassurer les Français sur l’efficacité de la justice et le niveau d’insécurité. «La France, ce n’est pas un coupe-gorge», a-t-il lancé, avant de rappeler que le taux de réponse pénale est «de plus de 90%». Pour le ministre de la Justice, «on ne peut pas dire que la justice ne fonctionne pas». Des propos qui ne convainquent pas Michel Thooris:

«Les déclarations d’Éric Dupond-Moretti occultent la réalité des violences. C’est une insulte aux familles des victimes, que l’on assassine une deuxième fois.»

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Michel Thooris, police, délinquance, France, coronavirus SARS-CoV-2, Covid-19
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