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Alors que les cultes publics sont toujours interdits en raison de la crise sanitaire, de nombreux catholiques se rassemblent contre une mesure qualifiée d’«injuste», voire de «liberticide». La fronde gagne en intensité et le gouvernement semble sur le point de fléchir. Analyse.

À quand un retour des célébrations religieuses publiques en France?

Depuis le début du deuxième confinement le 30 octobre dernier, les lieux de culte sont fermés, au grand dam de nombreux catholiques, qui se rassemblent depuis plusieurs jours aux quatre coins du pays pour réclamer l’ouverture des messes au public. Ce dimanche 22 novembre, ils étaient ainsi 500, d’après les estimations de la police, à se retrouver devant l’église Saint-Sulpice à Paris. Des rassemblements du même type ont eu lieu à Saint-Quentin-en-Yvelines, Versailles, Bordeaux, Nantes, Toulouse, Nancy ou encore Strasbourg.

Selon Le Monde, Emmanuel Macron devrait annoncer, lors de son allocution prévue ce 24 novembre au soir, la réouverture au public des lieux de culte, le Conseil d’État s’étant prononcé pour un assouplissement des contraintes qui pèsent sur eux. Saisie à de nombreuses reprises, la plus haute juridiction administrative a donc arbitré en faveur des catholiques qui réclament la réouverture des messes au public.

En déplacement à Dijon ce 21 novembre, Jean Castex, Premier ministre, a préparé le terrain en annonçant que le gouvernement «devrait rouvrir les lieux de culte autour du 1er décembre», «parce que le Conseil d’État nous y a invités.» De quoi apaiser la colère de certains catholiques? Dans une tribune collective parue dans Le Figaro le 2 novembre dernier, plusieurs intellectuels et évêques s’étaient indignés de ce «que l’on ne respecte pas la liberté de culte à travers cette interdiction de la pratique religieuse.»

Une interdiction du culte disproportionnée?

Les signataires, dont Mgr Rey, évêque de Fréjus-Toulon, l’ancien ministre de la Défense Charles Millon et son épouse la philosophe Chantal Delsol, ou encore Rémi Brague, font partie de ceux qui ont «déposé plusieurs recours devant le Conseil d’État» afin que le gouvernement prenne «des mesures mieux proportionnées aux risques sanitaires encourus.»

Interrogé par Sputnik, le philosophe Thibaud Collin, également signataire de cette tribune et auteur de La République, les religions, l’espérance (co-écrit avec Nicolas Sarkozy et Philippe Verdin, Éd. du Cerf), considère que l’interdiction du culte est une «manière de bafouer les libertés fondamentales.»

​Une affirmation corroborée par René Boustany, avocat au barreau de Paris et fondateur du Cercle Droit et Liberté, un réseau de juristes qui penche à droite de l’échiquier politique. Pour ce dernier, on peut réellement parler de «mesures liberticides» avec la fermeture des lieux de culte au public.

«La liberté de culte est affirmée et protégée par différents textes fondamentaux, notamment la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et la Convention européenne des droits de l’Homme. C’est donc une liberté fondamentale à laquelle l’État porte atteinte en interdisant la messe au public», signale Me Boustany au micro de Sputnik.

La crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19 permet-elle toutefois une suspension provisoire de cette liberté de culte? «La vraie question, c’est celle de la proportionnalité», explique l’avocat, avant de plaider: «L’interdiction est-elle proportionnelle au risque sanitaire? La réponse est non: cette décision ne tient pas compte des mesures d’hygiène prises dans les églises. Le gouvernement a décidé de manière profondément autoritaire et arbitraire d’interdire les cultes sans justifier cette décision du point de vue sanitaire. […] C’est totalement disproportionné et abusif.»

«La santé devient prioritaire sur tout le reste»

Ainsi, les détracteurs de l’interdiction pointent-ils l’injustice dans le traitement réservé aux lieux de culte, quand «les supermarchés restent ouverts». «Cette interdiction démontre une volonté de traiter le culte comme un loisir, à l’image des cinémas ou des salles de sport qui sont fermés eux aussi», poursuit René Boustany.

Joint par Sputnik, Monseigneur Rey, évêque de Fréjus-Toulon, partage ce constat:

«On met sur un même plan la consommation personnelle de biens et la consommation de ressources spirituelles. Si la société ne prend pas en compte ce besoin de spirituel qui s’exprime au niveau le plus personnel, mais aussi social pour le croyant, cela peut devenir extrêmement destructeur», s’inquiète Mgr Rey au micro de Sputnik.

Thibaud Collin voit lui dans cette décision une forme d’omniprésence du pouvoir politique, l’État ayant pour le philosophe tendance à interférer dans tous les aspects de l’existence des individus. Y compris quand celle-ci relève de la croyance ou de la sphère privée:

«Au nom de l’ordre public et sanitaire, notre société privilégie la santé au détriment de la question existentielle et spirituelle. Au nom de l’État-providence, la santé devient prioritaire sur tout le reste et le culte devient quelque chose d’accidentel, au même titre que les librairies ou la vie culturelle.»

Mais l’État n’est-il pas précisément dans son rôle en refusant de reconnaître la dimension sacrée d’un office?

«L’État sort de son rôle, car il empêche la jouissance et l’exercice paisible du culte»

L’article 2 de la loi de 1905 dispose, comme chacun sait, que «La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte». Si René Boustany concède volontiers que «ce n’est pas à l’État de reconnaître ou non la dimension sacrée d’une messe ou d’une cérémonie religieuse», il souligne que «c’est à l’État de permettre aux croyants de pouvoir exercer leur religion de manière paisible. Or, c’est impossible dans les conditions actuelles.»

​Mgr Rey rappelle à ce titre que la célébration de la messe, qui suppose la communion des fidèles, est pourtant le fondement même de la vie spirituelle des catholiques. L’ecclésiastique souligne ainsi qu’«il y a un droit pour tout fidèle de pouvoir s’abreuver à l’Eucharistie, qui est source et sommet de la vie chrétienne.»

«C’est un droit fondamental conféré à tout chrétien en vertu de la liberté de culte, laquelle est fondée constitutionnellement. Il y a aujourd’hui une offense faite aux chrétiens dans l’exercice de leur liberté. Les contraintes sanitaires, qu’il faut bien entendu respecter, ne doivent pas mettre en péril ce principe de liberté de culte», avertit Mgr Rey au micro de Sputnik.

Pour l’évêque de Fréjus-Toulon, «ce n’est pas à l’État de définir ce qu’est le culte». Il est rejoint sur ce point par Thibaud Collin, lequel considère que «pour un catholique, il y a une obligation à rendre un culte à Dieu.» Sur le plan légal, le philosophe estime que «ce devoir est source d’un droit opposable à l’État, la liberté de culte étant un droit fondamental et non un droit subjectif qui serait l’expression d’un caprice.»

La désobéissance civile des catholiques

Pour Thibaud Collin, «ces manifestations ne sont pas une remise en cause de la séparation de l’Église et de l’État». «Il s’agit en revanche de dire que, si un catholique obéit à l’État dans tout ce qui relève du champ de l’État, pour ce qui en est du culte, il est en droit de désobéir à ce même État». Ainsi serait-il par exemple impossible pour un catholique de refuser l’impôt, mais encore peut-il contester l’absence de liberté de culte. «Cela pose la question de la désobéissance civile des catholiques, qui peut se faire uniquement sous le rapport du culte et non sur le reste», résume le philosophe.

Si l’exécutif ne donnait pas suite à cet appel des catholiques, ces derniers pourraient-ils alors décider de s’affranchir des normes sanitaires? Lors du dernier confinement, plusieurs messes «clandestines» avaient été organisées, par exemple dans l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet à Paris, dans laquelle le prêtre avait célébré une messe pascale en présence de fidèles. Prévenus par des riverains, les policiers avaient verbalisé le clerc pour non-respect du confinement.

Si les manifestants interrogés par Sputnik préfèrent parler d’«incompréhension» ou de «tristesse» devant l’interdiction de la messe au public, Mgr Rey conclut sur le paradoxe que suppose cette situation:

«Le risque, c’est que sans que l’on s’en aperçoive, l’État s’investisse dans le religieux. On donnerait alors un statut de transcendance à l’État, ce qui est une tentation à travers les siècles: quand l’État supplante le religieux, il a tendance à devenir lui-même une religion d’État.»

Réponse ce soir à 20h lors de l’allocution du Président de la République.

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Tags:
Église catholique, laïcité, Jean Castex, Emmanuel Macron, libertés fondamentales, liberté de culte, messe
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