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Plusieurs dizaines de millions de doses de vaccins seront distribuées aux Français dans les mois à venir. Une commande colossale passée auprès de l’industrie pharmaceutique qui inquiète une partie de l’opinion publique. Analyse.

200 millions de doses. C’est le nombre de vaccins commandés par la France à travers l’accord européen passé auprès des grands laboratoires pharmaceutiques. Une commande groupée pour réduire le prix d’achat. Lequel s’élève pour l’instant à 2,15 milliards d’euros pour toute l’Union européenne. Tenu secret par les fournisseurs, le prix à l’unité des vaccins reste aujourd’hui encore inconnu du grand public. Un manque de transparence qui alimente la méfiance des citoyens envers l’industrie pharmaceutique. Un secteur dont la réputation a déjà été entamée par plusieurs scandales sanitaires –entre autres, celui du Mediator. Une défiance redoublée aujourd’hui par les milliards mis sur la table par les gouvernements, la rapidité de production et de distribution du vaccin de par le monde, de même que l’envolée en bourse des grands noms de l’industrie pharmaceutique ces derniers mois.

Une dissimulation «stupide» dénuée de rentabilité

Le 17 décembre, la secrétaire d’État belge au Budget, Eva De Bleeker, divulguait sans autorisation sur son compte Twitter les prix de chaque vaccin produit par les grands labos AstraZeneca, Johnson & Johnson, Sanofi-GSK, CureVac, Pfizer-BioNTech et Moderna. Embarrassée par le tweet de la ministre, effacé dans la foulée, la Commission européenne, négociatrice des tarifs, déclarait «ne pas confirmer les prix», tout en rappelant l’existence de «clauses de confidentialité» que l’institution européenne «respecte strictement».

Une «absence de transparence» qui ne manque pas de nourrir «les inquiétudes des Français», de même que «les rumeurs les plus folles dans notre pays», regrette Bernard Bégaud, médecin et professeur de pharmacologie à l’université de Bordeaux.

«Le secret industriel a toute sa légitimité en temps normal, rappelle l’auteur de La France malade du médicament (éd. L’Observatoire). En revanche, lorsqu’il s’agit de santé publique, et qui plus est d’une crise sanitaire de cette ampleur, la transparence doit s’imposer de fait afin de lever tous les doutes et d’assurer le succès de la campagne de vaccination.» 

Les 19.500 premières doses du vaccin Pfizer-BioNTech sont arrivées, dimanche dernier, sur le sol français. La campagne de vaccination a démarré sur-le-champ! Les pouvoirs publics se veulent rassurants. Les images des premiers vaccinés, tout sourire et bien portants, ont été relayées à l’envi. Pourtant, c’est moins d’un Français sondé sur deux qui déclare être sûr de se faire vacciner.

Pour notre expert en sécurité des vaccins, qui a présidé quatorze ans durant la commission sur les essais cliniques de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), «l’obsession de ces industriels» pour le secret, en l’occurrence dans la négociation des accords passés auprès de la Commission, finit par «faire courir le bruit de malversations cachées». In fine, cela «nuit au nombre de vaccinés».

Ainsi en est-il, par exemple, de la crainte des effets secondaires en raison de l’utilisation à grande échelle de cette nouvelle biotechnologie qu’est l’ARN messager. Pour Bernard Bégaud, «il est stupide» de vouloir «cacher des effets secondaires s’il y en a». En outre, le «dissimuler maladroitement, comme c’est le cas actuellement» n’aidera pas à la commercialisation du vaccin. Une confidentialité problématique qui concerne également la clause qu’auraient incluse les entreprises pharmaceutiques dans leurs contrats avec l’Union pour se décharger de toute responsabilité en cas de problèmes. «Dans les accords, les laboratoires se sont défaussés de leur responsabilité individuelle», déclarait sur Europe 1 le président de la Ligue contre le cancer, Axel Kahn.

L’État, bailleur de fonds des labos?

Des soupçons pèsent aujourd’hui sur l’enrichissement des grands labos. Ont-ils profité de l’occasion mondiale offerte par la crise sanitaire et de la volonté des gouvernants d’en sortir au plus vite? Ces suspicions s’appuient sur quelques précédents. À l’exemple de la commercialisation du sofosbuvir par Gilead. Le coût de fabrication de ce médicament contre l’hépatite C a été évalué aux alentours de 100 dollars alors qu’il était commercialisé à plus de 42.000 dollars en  France! Une politique du «à prendre ou à laisser» devenue la marque de fabrique des grands groupes pharmaceutiques, aujourd’hui poussée à son paroxysme face à l’urgence de la situation sanitaire, selon Bernard Bégaud.

«La planète entière attend ce vaccin, donc chaque groupe pharmaceutique fixe son prix, ajoute-t-il. Le nombre de laboratoires en lice peut laisser l’illusion d’une concurrence, mais en raison de l’urgence, le premier à distribuer fixe son prix. C’est le cas de Pfizer-BioNTech actuellement, qui dispose d’une grande marge de manœuvre.» 

Ironie du sort, les États se retrouvent aujourd’hui dans l’obligation paradoxale de débourser des milliards dans l’achat de vaccins dont la création résulte, en grande partie, de leurs investissements passés dans la recherche. Les laboratoires universitaires ou les grands organismes de recherche, financés par la puissance publique et donc par les deniers du contribuable, voient leurs découvertes achetées, après obtention du brevet, par les gros industriels du secteur pharmaceutique. Ce que rappelle Bernard Bégaud à travers le célèbre exemple du produit contre l’hépatite C commercialisé par Gilead. Ce dernier «n’a mené aucune recherche», il a simplement «racheté la start-up Pharma 7, une société californienne» qui, elle-même, «avait acquis le savoir-faire de deux laboratoires universitaires».

Même circuit pour la vente du médicament le plus cher du monde, le Zolgensma, découvert en France grâce au financement du Téléthon, dont le brevet a été racheté par la start-up AveXis, elle-même engloutie par le laboratoire Novartis. Ce dernier obtiendra ensuite sa mise sur le marché aux États-Unis. «Même si le circuit n’est pas exactement le même avec l’ARN messager employé dans ces vaccins», précise Bernard Bégaud, il ne faut pas oublier que «l’État, au commencement, a mis la main à la poche».

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