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Tandis que le déconfinement se met en place en France, le débat sur les violences policières a repris de plus belle, entre tensions dans les banlieues et contestation sociale. Ancien sous-préfet chargé du maintien de l’ordre, Laurent Bigot, devenu Gilet jaune, insiste sur les responsabilités de la classe politique. Entretien.

Alors qu’Éric Ciotti et d’autres députés LR ont déposé cette semaine un projet de loi interdisant la diffusion d’images de policiers, le parquet de Rennes a annoncé le 28 mai l’ouverture de deux nouvelles informations judiciaires dans l’enquête sur l’opération policière controversée qui a conduit à la mort de Steve Maia Caniço, le 21 juin 2019, à Nantes.

Dans un contexte de violences urbaines dans les banlieues depuis plusieurs semaines, Sputnik a interrogé Laurent Bigot, ancien sous-préfet et diplomate, désormais engagé aux côtés des Gilets jaunes. N’estimant pas avoir changé de camp, il déplore le changement de doctrine du maintien de l’ordre.

Sputnik France: Que pensez-vous de la proposition de loi d’Éric Ciotti visant à interdire la diffusion d’images des forces de l’ordre?

Laurent Bigot: «Plutôt que de regarder le problème, on casse le thermomètre. En quoi la diffusion de la diffusion de vidéos d’agents de la police nationale, de douaniers, leur porte-t-elle préjudice? En revanche, ces vidéos ont bien souvent permis de révéler ce que les autres médias ne révèlent pas, c’est-à-dire des comportements qui ne sont pas acceptables de la part les forces de l’ordre dans un État de droit. Je ne comprends pas la motivation d’Éric Ciotti.»

Sputnik France: La chanteuse Camélia Jordana a déclaré le 23 mai sur France 2 qu’«il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic», estimant que de nombreuses personnes «se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau». Qu’en pensez-vous?

Laurent Bigot: «Je pense que cette prise de parole a été très courageuse de la part de Camélia Jordana, parce qu’elle va lui valoir de nombreux ennuis dans le monde du show-business. Elle n’a pas parlé en tant qu’artiste, elle a parlé en tant que citoyenne. À ce titre-là, elle a toute légitimité d’interpeller un ministre, d’interpeller l’État sur le fonctionnement de la police nationale.»

Sputnik France: Les manifestations de Gilets jaunes ont souvent été marquées par des accusations de violences policières. Comment vous situez-vous dans ce débat?

Laurent Bigot:«J’ai été victime à plusieurs reprises des violences policières pour la simple raison que je filmais. En juin 2019, à Bordeaux, un fonctionnaire de la BAC [Brigade Anti-Criminalité, ndlr] m’a donné un grand coup de matraque sur la main en m’intimant l’ordre d’arrêter de filmer, ensuite il m’a mis un coup de poing au visage et il a subtilisé mon téléphone pendant une dizaine de minutes.

Comme je suis allé le réclamer auprès du commissaire sur le terrain, qui au début d’ailleurs ne m’a pas écouté, je suis allé ensuite récupérer mon téléphone. J’ai pu identifier le fonctionnaire de la BAC, certes cagoulé, mais je l’avais reconnu physiquement. En récupérant mon téléphone, il m’a en plus menacé, en disant “on a aspiré tout ce qu’il y avait dedans, s’il y a quoi que ce soit, tu es mort”. Lors d’autres occasions, j’ai pris deux coups de matraque, je ne faisais que filmer, la CDI [compagnie départementale d’intervention, ndlr] avançait, un fonctionnaire de la CDI m’a donné deux coups de matraque et il m’a dit: “trou du cul, va bosser”.»

Sputnik France: Vous avez donc participé sur Twitter au hashtag #Moiaussijaipeurdevantlapolice. Pourquoi?

Laurent Bigot: «Je suis blanc, je suis CSP +, j’ai peur dans les manifestations, j’ai été témoin et j’ai subi des violences policières. Désormais, j’ai peur de la police. Lorsque j’étais sous-préfet en Dordogne, Corse et Martinique, j'étais directeur de cabinet du préfet. Dans l’ordre préfectoral, le directeur de cabinet du préfet est celui qui a la délégation du préfet pour gérer les services de police et de gendarmerie dans le département.

J’ai donc travaillé aux côtés des policiers et des gendarmes. Je connais les deux côtés. À cette époque, j’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec la police. Quand je vois ce que la police est devenue, je me dis qu’il y a un problème. Le débat mérite d’être posé. Cela éviterait d’ailleurs que toute l’institution soit malheureusement salie par le comportement d’une minorité de plus en plus importante.»

Sputnik France: La doctrine du maintien de l’ordre en France a-t-elle changé?

Laurent Bigot:«Elle a changé. A l’époque où j’étais directeur de cabinet de préfet, chargé du maintien de l’ordre, les policiers expérimentés m’ont expliqué les règles de l’ordre public: “il y a deux règles essentielles sur lesquelles on ne transige jamais. C’est toujours de faire baisser la tension et jamais de nasse, toujours offrir une porte de sortie aux manifestants”. Aujourd’hui, les deux consignes, c’est le contact –donc ne pas faire baisser la tension, mais au contraire l’augmenter– et des nasses à répétition.

Ce que me disaient ces policiers, c’était surtout de ne jamais faire de nasse, parce que ça provoque chez les manifestants des comportements complètement irrationnels et qu’on n’a aucun intérêt à ça. Qu’est-ce qui a changé pour qu’on inverse à ce point la doctrine? Sous le prétexte d’éviter de la casse matérielle –ce qui d’ailleurs ne fonctionne pas – le bilan humain est effarant, avec 27 personnes éborgnées, cinq mains arrachées, des milliers de blessés.

Quelles sont les infractions qui justifient de mutiler les gens? Aujourd’hui en France, les sanctions prévues dans le Code pénal sont des peines de prison ou des amendes. Ce n’est pas des châtiments corporels. Or la doctrine du maintien de l’ordre actuelle débouche sur des châtiments corporels, car de fait, elle octroie le droit aux policiers et aux gendarmes de désigner les coupables et de les châtier corporellement en les éborgnant, en leur arrachant les mains et en les blessant gravement à coups de matraque.»

Sputnik France: Pourquoi défilez-vous au côté des Gilets jaunes? Vous êtes donc passé de diplomate et de sous-préfet à Gilet jaune, avez-vous le sentiment d’avoir changé «de camp», comme dirait le préfet Didier Lallement?

Laurent Bigot: «Non, ce sont les mêmes valeurs qui m’animent, le désir de justice, le désir de protéger les uns et les autres, l’intérêt général, le droit fondamental de manifester et d’exprimer des opinions tout aussi dissidentes qu’elles puissent être du pouvoir. Si des personnes commettent des infractions dans une manifestation, les policiers sont chargés d’utiliser la force strictement nécessaire pour les interpeller afin de les déférer devant la justice. Je rappelle que les policiers et les gendarmes n’ont pas le pouvoir de sanctionner les gens.

Or aujourd’hui, ils les visent avec des LBD, ils les éborgnent et ils s’en vont. Cette nouvelle doctrine ne sert même pas à interpeller et à déférer des gens devant la justice, elle sert seulement à les châtier. Elle place dans les mains des policiers et des gendarmes le droit de châtier, de décider qui est coupable et qui ne l’est pas sur le champ de bataille.»

Sputnik France: Les manifestations de Gilets jaunes vont-elles bientôt reprendre?

Laurent Bigot: «Je n’en sais rien. Je constate seulement qu’il y a une dérive de l’ordre public qui s’est concrétisée pendant le confinement. A nouveau, nous avons assisté à de nombreuses vidéos de contrôles qui dégénéraient, de témoignages qui ont fait part de leur incompréhension face à l’attitude des forces de l’ordre. Ce n’est pas la majorité, mais les comportements arbitraires des forces de l’ordre, c'est déjà trop.

Cela interroge sur l’encadrement des forces de l’ordre. Quels sont les ordres qu’on leur donne? Comment se fait-il que des dérives soient possibles? Et surtout, comment se fait-il qu’il n’y ait pas de sanctions derrière? Si des comportements similaires se répètent, c’est qu’il n’y a pas de sanction. C’est assez inquiétant qu’on ne rétablisse pas l’ordre au sein des forces de l’ordre.»

Sputnik France: Une note confidentielle du renseignement territorial datant du 6 mai s’inquiète d’une éventuelle radicalisation de la contestation sociale. Croyez-vous à cette radicalisation?

Laurent Bigot:«Elle est tellement confidentielle que toute la presse mainstream s’en est fait l’écho. À qui profite le crime? L’opinion publique est préparée pour d’éventuelles manifestations qui seraient le fait de radicaux, ce qui justifierait la répression. S’il y a de la contestation sociale, aussi radicale soit-elle, si elle est sociale, en quoi la réponse policière est-elle appropriée? Si elle est sociale, la réponse doit être politique. Or que fait le pouvoir? Il envoie la police. Pour préparer l’opinion à ça, il fait fuiter des notes en affirmant qu’il y a une radicalisation, que ce sont les extrêmes en tout genre, droite, gauche, écologistes, en somme, les dangereux.

Quels que soient les comportements très condamnables de fonctionnaires de police et de gendarmes, il existe aussi une réalité. Le système dans lequel évoluent les forces de l’ordre est totalement toxique, c’est-à-dire qu’il y a une incohérence totale entre les discours politiques, les ordres qu’ils reçoivent, les moyens qu’ils ont pour exécuter leurs missions et cela provoque des comportements de fonctionnaires totalement désabusés.

Que fait un fonctionnaire quand il est désabusé, quand il comprend qu’on lui demande de régler des problèmes qui ne relèvent pas de lui? Parce que son quotidien est premièrement au contact de la misère humaine. Quand on leur demande de régler par du maintien de l’ordre des problèmes politiques et sociaux, beaucoup de fonctionnaires de police et de gendarmerie comprennent que ce n’est pas leur rôle. Parce que les politiques se défaussent, on leur demande de régler des problèmes qu’ils ne peuvent pas régler.

Cet environnement toxique fait que vous avez des fonctionnaires de police et des gendarmes totalement désabusés. Quand vous êtes désabusé, vous perdez votre discernement, vous faites des amalgames ce qui peut ensuite expliquer certains comportements, mais pas tous. Il est aussi vrai que les forces de l’ordre ne peuvent plus exercer leur métier correctement et cela, c’est la faute du pouvoir politique.

Donc aujourd’hui, que se passe-t-il? Les policiers et les gendarmes s’en prennent aux manifestants, les manifestants qui s’en prennent aux policiers et aux gendarmes alors que le responsable, la classe politique, personne ne s’en prend à lui.»

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Didier Lallement, Christophe Castaner, Emmanuel Macron
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