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La nomination de l'ex-président géorgien Mikhaïl Saakachvili au poste de gouverneur de la région ukrainienne d’Odessa ne peut que faire sourire. Analyse deFrançoise Compoint.

Personnalité odieuse détestée en Géorgie où il a laissé des empreintes sanglantes, agent de la CIA qui de par son activité sulfureuse n'a fait que noircir l'image des States dans son pays natal, le voilà qui renonce au passeport géorgien pour servir les mêmes maîtres mais ailleurs, en Ukraine, cette fois dans la ville hautement stratégique d'Odessa d'où il agite le drapeau rouge de la menace russo-transnistrienne. Plusieurs enjeux s'entremêlent.

Nous l'avions déjà compris suite au crash du MH17 et à l'enchaînement ultérieur des évènements, une manipulation en dissimule toujours une autre. Mais encore faut-il pouvoir faire la part des choses en distinguant les acteurs des marionnettes et la réalité du danger de la simple provocation. Le cas de la Transnistrie, république autoproclamée sur le territoire moldave, qui pour une raison tout à fait mystérieuse préoccupe le parlement ukrainien et Saakachvili plus que le sort d'une économie ukrainienne rongée par la dette et la corruption sous-tend en fait l'éventualité d'une alliance de l'Ukraine avec la Roumanie, un pays de l'OTAN dont la russo-phobie rabique des élites n'est pas à démontrer.

Qui plus est, cette alliance, si elle se concrétise, aura pour dénominateur commun les revendications nationales des deux pays: d'une part, celles de l'Ukraine galicienne, longtemps partie intégrante de la Rzecz Pospolita, puis sous domination austro-hongroise ce qui semble avoir déterminé le choix pro-européiste massif de l'Ukraine de l'Ouest Kiev ayant plutôt suivi par désespoir, d'autre part, celles de Bucarest nostalgique de la "Grande Roumanie" de 1918-1940 et qui ne se console donc pas d'avoir perdu cet appendice précieux qu'est la Transnistrie. La synthèse de ces revendications qui recèlent bien des complexes historiques ne peut que déstabiliser au-delà de ce qui a déjà été fait le climat aux frontières. C'est précisément l'effet recherché.

Un certain nombre d'éléments permet de supposer qu'on pourrait s'attendre non pas tant à une ingérence qu'à une provocation ukrainienne aux frontières de la Transnistrie. Les voici: abolition de l'accord prévoyant le transit par le territoire ukrainien des forces russes de maintien de la paix, déploiement à Balta, c'est-à-dire à 20 km de la frontière transnistrienne, de bataillons de la Garde nationale (préalablement entraînée par des instructeurs de l'Otan), nomination, on y revient, de Saakachvili, responsable en 2008 de la guerre éclair d'Ossétie du Sud. Reconnaissons-le, une expérience de ce type vaut quand même son pesant d'or!

Serions-nous en passe de revenir au même cas de figure la Transnistrie étant à la Moldavie (lire Roumanie) ce que le Donbass est à l'Ukraine? Ceci étant établi, l'économie défaillante de l'Ukraine lui permet à peine de poursuivre ses opérations de plus en plus insensées dans le Sud-Est! Pourquoi devrait-elle se ruiner à expédier le peu de forces qu'elle a entassé aux frontières dans un pays voisin en narguant davantage encore la Russie de laquelle elle continue à exiger des rabais sur le gaz tout en criant à l'agresseur russe?

On comprend dès lors mieux que cette double manipulation — et donbassienne et, en puissance, transnistrienne — n'est qu'un prétexte 2 en 1 pour, d'une part, confronter la Russie cette fois à ce pays de l'OTAN qu'est la Roumanie, d'autre part, faire déborder un conflit en état de semi-gel sporadique de ses frontières ukrainiennes en en dégelant un autre à proximité. Reste à savoir si Bucarest trouve véritablement envisageable une confrontation avec Moscou qui équivaudrait à un conflit entre l'Alliance et l'Eurasie. On en restera pour l'heure sur des points de suspension.

Bruno Drweski est universitaire, géostratège, directeur de publication de la revue "La Pensée Libre". Voici son analyse de la situation.

Radio Sputnik. Comment est-ce que vous expliquez la nomination de Saakashvili au poste de gouverneur d'Odessa? Est-ce qu'il s'agit d'une nomination de très mauvaise augure, au vu d'une part des exaspérations des tensions dans le Donbass et d'autre part de la volonté affichée par la Rada ces derniers temps d'aider la Moldavie de récupérer la Transnistrie?

Bruno Drweski. Je pense effectivement que c'est une très mauvaise nomination vu le passé et le passif de Saakashvili en Géorgie. Pour ce qui est du dossier ukrainien:

Odessa est très importante sur plusieurs points. Il y a la question de la Transnistrie qui est évidemment centrale et le passif de Saakashvili sur l'Ossétie du Sud laisse penser qu'il s'agit d'un scénario comparable. Il y a le fait qu'Odessa est le débouché de l'Ukraine sur la mer Noire et il est possible qu'il puisse essayer de réétablir des relations spécifiques avec son ancien pays, la Géorgie, cela dans une perspective de tension. Il y aussi la répression du mouvement des Odessites lié aux pogroms de l'année dernière et qui n'a toujours pas été éclairci. Vous avez un mouvement de résistance populaire à Odessa qui est quand même important! Il y a la répression du mouvement dans la Bessarabie du Sud, c'est-à-dire la partie de l'oblast d'Odessa où vous avez des minorités bulgares et gagaouzes qui n'aiment évidemment pas le nationalisme ukrainien au pouvoir à Kiev. S'y ajoute la privatisation du port d'Odessa au profit d'intérêts que l'on peut supposer plus ou moins douteux ce qui fait beaucoup de dossiers sur lesquels Saakashvili va certainement se pencher.

Radio Sputnik. Est-ce que vous pensez que Kiev ait la possibilité, on va se projeter dans un futur hypothétique, de faire la guerre sur deux fronts, c'est-à-dire dans le Donbass et en Transnistrie?

Bruno Drweski. Il a les moyens de gêner les choses. Il faut aussi souligner la volonté de prise en main de la Moldavie par l'OTAN qui résulterait d'une action éventuellement concertée des deux Etats ou du moins des deux fractions de gouvernement proche de l'OTAN à Chisinau et à Kiev. Dans ce contexte-là, on peut penser que mettre de l'huile sur le feu est la politique de fuite en avant de Kiev face à une situation intérieure désastreuse.

Radio Sputnik. Est-ce qu'il se pourrait que la Russie soit forcée d'intervenir en cas d'attaque sur Tiraspol? Si c'est le cas, est-ce qu'on pourrait s'attendre in fine à ce que la guerre se généralise quitte à devenir mondiale?

Bruno Drweski. Il est vrai que la Russie ne pourra pas laisser faire n'importe quoi en Transnistrie car il en va de sa crédibilité internationale! N'oublions pas qu'elle est l'une des garantes du cessez-le-feu qui dure depuis un certain temps bien sûr mais qui n'est qu'un cessez-le-feu, la situation de la Transnistrie n'ayant jamais été éclaircie depuis plus de 20 ans. Donc oui, la Russie sera amenée à réagir. Je ne sais pas s'il s'agira d'une guerre généralisée, espérons que non, mais il est clair que ça pourrait être un nouveau foyer de tensions à côté d'autres foyers de tension qui serviraient de prétextes pour maintenir la pression sur l'Etat russe partout où il peut être gêné ou dénoncé, agressé etc. Je pense, en conclusion, qu'il y a cet aspect des choses qui est un jeu américain de multiplication des zones de tensions avec la Russie pour essayer de les affaiblir partout où c'est possible».

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Tags:
OTAN, Bruno Drweski, Mikhaïl Saakachvili, Tiraspol, Transnistrie, Roumanie, Odessa, Moldavie, Géorgie, Ukraine, Russie
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