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    Epingle du Front National

    Quand les électeurs FN n'ont plus peur de faire leur coming out

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    Présidentielle 2017 en France (205)
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    Les électeurs du Front national n’ont plus peur d’afficher la couleur, constatent les instituts de sondage. Ils relèvent une diminution significative de l’écart existant entre les déclarations des sondés et les résultats effectifs du FN. Quand la parole frontiste se libère, témoignage et analyse.

    Les temps changent et l'époque où l'électeur Front national se cachait de ses pairs semble bel et bien révolue. Encore récemment, les sympathisants du parti frontiste avaient du mal à assumer leur couleur politique — notamment lors des enquêtes d'opinion — avec des résultats que l'on connait: une disparité considérable entre les sondages et les résultats électoraux.

    Ce qui avait le don de donner lieu à de belles surprises lors des soirées électorales et de discréditer au passage les instituts de sondage: nous avons pour la plupart d'entre nous en tête la déroute mémorable du PS en 2002, lorsque Lionel Jospin — Premier ministre sortant — avait été privé de second tour au profit de Jean-Marie Le Pen, un invité surprise qui avait défrayé la chronique…

    Mais aujourd'hui le magazine en ligne Slate relève que l'on assiste à une diminution significative de l'écart entre ce que l'on appelle communément dans l'univers des sondeurs le "brut" — soit le résultat obtenu auprès de l'échantillon de personnes sondées — et le "redressé", obtenu après application d'un coefficient prédéfini pour obtenir un résultat plus proche de ce que pourrait être la réalité.
    Un constat rendu également possible pour nous par la publication en ligne obligatoire des notices de sondages portant sur "des sujets liés, de manière directe ou indirecte, au débat électoral", suite à une loi votée en avril.

    En tout cas le résultat est sans appel: là où il fallait en moyenne multiplier le résultat issu des déclarations des sondés en faveur du Front national par 2,4 pour obtenir un résultat plausible, il ne faut plus aujourd'hui que le multiplier par 1,06. En clair, les déclarations des sondés sont de plus en plus proches de la réalité.

    Face au FN, Robert Ménard Oz sa droite
    © AFP 2019 BERTRAND LANGLOIS
    De nombreuses raisons sont mises en avant afin d'expliquer ce phénomène. En premier lieu la dédiabolisation entreprise par Marine Le Pen suite à sa reprise du parti. Des raisons techniques également, avec des sondages qui s'effectuent de plus en plus sur internet, venant ainsi limiter les interactions sondeurs-sondés, comme nous l'explique Erwan Lestrohan, Directeur d'études, BVA Opinion:

    ​"Ce qui est sûr, c'est que le vote FN est de mieux en mieux pris en compte, dans la mesure où il y a une généralisation des enquêtes pas internet. Du coup, lorsqu'on fait une enquête pas internet, il n'y a pas de problème de déclaration du vote Front national qu'on pouvait rencontrer par téléphone, dans la mesure où il n'y a pas de biais d'enquêteurs, de sélectivité sociale, de dire qu'on ne vote pas pour le Front national. Là, le vote se déclare d'autant mieux qu'il n'y a pas d'enquêteur."

    Un point de vue confirmé par Jérôme Fourquet, Directeur du département "Opinion et stratégies d'entreprise" de l'IFOP:

    "Ce mode de recueil, qui ne met en présence l'interviewé qu'avec son propre écran d'ordinateur, facilite apparemment aussi le déclaratif. Donc cet aspect technique dans la collecte de l'information vient encore améliorer les choses, mais une bonne partie de la réduction de cet écart, de cette distorsion historique, provient d'abord et avant tout du fait que les électeurs frontistes se cachent plus aujourd'hui ou du moins beaucoup moins que par le passé.

    On le voit par exemple dans nos enquêtes téléphoniques, par rapport à il y a une dizaine ou une quinzaine d'années, la proportion des Français qui déclarent avoir voté pour le Front national à la dernière élection de référence est aujourd'hui beaucoup plus proche de la réalité qu'elle ne l'était il y a 10 ou 15 ans."

    Cela est sans doute vrai dans les sondages, mais si la pression sociale à l'encontre du Front national a baissé, elle reste néanmoins assez forte. Les électeurs FN craignent encore souvent d'être étiquetés proches d'un parti ouvertement ostracisé dans les médias mainstream et par une partie de la classe politique. Cela rend parfois difficile leur "coming-out" en dehors du cadre familial ou des cercles amicaux, si l'on en croit Joseph, électeur Front national à Besançon:

    "Il y a quand même une image, même s'il y a une +dédiabolisation+. Si vous arrivez comme ça et que vous dite +j'ai voté Marine Le Pen+, subitement, en une demi-seconde, vous avez une tête de skinhead." Même s'il concède une amélioration de la situation ces dernières années.

    "C'est beaucoup plus facile de dire +je vote pour Marine+ que +je vote pour Jean-Marie Le Pen.+"

    Une stigmatisation qui a des conséquences socioprofessionnelles non négligeables, comme nous l'explique Thibault, un autre électeur frontiste, de Paris cette fois:

    "Une mise au banc social, ça aurait pu poser des ruptures d'amitiés… Dans le milieu professionnel, c'est encore difficile de s'afficher ouvertement Front national, même si on peut sortir des idées qui sont proches du FN, dire qu'on est électeur FN […] pourrait vraiment me porter préjudice dans mon travail.

    Je pense que depuis plusieurs années on sent un changement, il y a vraiment une libération de la parole, on sent que les gens sont assez excédés. Même s'ils n'osent pas dire qu'ils votent Front national, il suffit de dire quelque chose pour que les gens acquiescent ou ne soient pas choqués. Des idées qui il y a encore 5 ans n'auraient pas eu le droit de cité."

    Pour Erwan Lestrohan, qui tient à rappeler qu'il n'est pas si simple de "mesurer le poids social du vote FN", la principale explication d'une meilleure adéquation entre le vote déclaratif et les résultats électoraux demeure avant tout due au résultat des urnes:

    "C'est aussi dû à une poussée électorale et le vote Front national étant de plus en plus répandu, il est de plus en plus acceptable socialement, je pense que c'est surtout sur ce point qu'il faut insister."

    Notre sondeur souligne de plus que l'électorat du Front national s'est aussi considérablement élargi, avec un discours qui ne se limite plus aux seules questions d'ordre identitaire:

    "On va mesurer maintenant des profils d'électeurs qui sont très différents de ceux qu'on observait en 2002. Mais ça vient aussi du fait que le vote FN s'articule autour de deux grands axes aujourd'hui, à la fois l'identitaire, mais aussi l'économique, alors qu'il était plus centré sur l'identitaire, la sécurité et l'immigration par le passé. Là on voit qu'il a élargi sa base en élargissant la palette des thèmes sur lesquels le parti est présent, c'est ça qui va faire que le parti soit plus acceptable. Maintenant, le Front national n'est plus uniquement un parti qui a des positionnements rigides sur des questions identitaires, sécuritaires ou sur l'immigration, mais qui a aussi un programme économique et qui a pu lui rallier une partie de la population qui lui était aliénée jusqu'il y a un certain temps."

    S'il est d'accord avec son confrère de BVA pour souligner que les succès électoraux du Front national contribuent à son acceptation sociale, Jérôme Fourquet a aussi sa petite idée concernant le programme de la formation populiste.

    "Le climat d'opinion générale dans le pays a changé, on constate que les thématiques sur lesquelles le Front national fait campagne depuis très longtemps sont aujourd'hui au cœur du débat public, qu'il s'agisse de la place de l'islam, de l'immigration, de l'insécurité; sur des formes plus ou moins édulcorées, un certain nombre de positions peuvent être reprises par d'autres partis politiques, ce qui légitime, ou du moins décomplexe, ce vote. Je prendrais juste l'exemple de la déchéance de nationalité, qui a été portée pendant plusieurs mois par le Président de la République socialiste, qui est une proposition historique du Front national."

    Pour les électeurs FN, les succès électoraux et le programme de leur formation n'expliquent pas ne sont pas les seules raisons qui poussent depuis quelques années les électeurs frontistes à libérer leur parole. Pour Joseph de Besançon, le crédit de la réussite du parti frontiste reviendrait à ses figures fortes, aux sensibilités différentes, qui viennent incarner différentes au sein du Front national, permettant ainsi d'élargir son panel d'électeurs:

    "Il y a déjà le personnage de Marine Le Pen, une femme, qui a fait pas mal de ménage en interne; il y a Florian Philippot, qui gravite pas mal sur la gauche. Après il y a la partie Marion Maréchal-Le Pen, qui est plutôt dans la tendance de Jean-Marie. Elle a quand même plusieurs qualités: elle est jolie et elle parle bien, alors qu'avant les électeurs qui votaient Jean Marie Le Pen, on les prenait tous soit pour des skinheads soit pour de vieux abrutis complètement aigris."

    Pour Thibault, la libération de la parole s'accompagne d'un vrai ras-le-bol quant à la politique actuellement menée par François Hollande et le gouvernement de Manuel Valls, une politique mise à la rude épreuve du réel:

    "Il y a évidemment la stratégie de dédiabolisation du Front national, qu'a mise en place Marine Le Pen, mais il y a aussi la réalité qui a rattrapé la vie de chacun. On voit l'immigration, les Roms, les soi-disant Syriens alors qu'ils viennent d'Érythrée qui font la manche à côté de chez nous, dans le XXe arrondissement, on voit les bagarres, qui circulent sur internet, ainsi que l'émergence de médias comme Sputnik, qui nous permettent de voir que la soupe qu'on nous sert à la télé n'est pas la réalité."

    Bref, s'il est encore parfois difficile de s'afficher FN, la situation évolue favorablement pour les électeurs de Marine Le Pen. Mieux, aujourd'hui la honte a changé de camp. La notice technique d'un sondage portant sur la candidature d'Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017 nous livre deux enseignements édifiants:

    Slate relève avec amusement que 19,3% (en "brut") des sondés ont répondu avoir voté pour Marine Le Pen lors de l'élection présidentielle 2012, alors que le score de la candidate était de 17,9%, signifiant ainsi "qu'un certain nombre de gens qui n'ont pas voté Le Pen ont l'impression d'avoir voté pour elle, ou ont envie de dire qu'ils ont voté pour elle, alors qu'ils ne l'ont pas fait."

    "Il y a toujours une restitution des votes passés qui est meilleurs quand le candidat est dans une dynamique électorale […] C'est vrai que l'on trouve de meilleures restitutions de votes passés pour le Front national aujourd'hui dans nos enquêtes et c'est vrai que les gens qui ont voté François Hollande par le passé se le remémorent un peu moins."

    Explique Erwan Lestrohan, de BVA. Et de fait, sa seconde observation se vérifie dans la fameuse notice du sondage déjà évoquée. Elle indique que 25,3% (données "brutes") des sondés affirment avoir voté François Hollande au premier tour des présidentielles de 2012, alors que l'actuel président avait recueilli 28,63% des voix. Concrètement cela veut dire qu'aujourd'hui une partie des sondés ont trop honte d'avoir voté François Hollande en 2012 pour l'admettre, une tendance également observable concernant Jean-Luc Mélenchon, qui recueille 8.3% dans le sondage contre 11,11% dans la réalité.

    Un phénomène qui rappelle le débat régulier concernant le rôle joué par les instituts de sondages dans cette montée du FN. En effet, de nombreuses critiques ont fusé à l'égard des études abordant le Front national.
    Certains ont pointé du doigt les liens de parenté qui existent entre le directeur adjoint du Département opinion et stratégies d'entreprise de l'IFOP, Damien Philippot et son frère, Florian Philippot, cadre éminent du Front national… Il est en effet établi qu'il existe un lien entre les sondages et les votes, tout comme il en existe un entre-temps de parole et les votes. Ne serait-ce pas là une manière de briser ce miroir qui nous renvoie un reflet qu'on ne saurait accepter?

    "Dire que les sondages n'influencent pas du tout les intentions de vote serait faux. Pour autant, on peut aussi dire qu'il y a une diversité de facteurs qui influencent les intentions de vote, que le sondage est un facteur, mais comme tant d'autres. L'influence de ce facteur est certainement moins importante que celle du bouche-à-oreille, qui reste encore un vecteur très fort de conviction en politique. Et on ne parle pas encore ici du déterminisme social, de l'héritage du vote des parents, des préoccupations liées à des questions religieuses, il y a énormément de facteurs qui rentrent dans la construction des opinions politiques. Le sondage peut, peut-être, être un élément d'information, mais son influence est comparable à celle d'une très grande diversité de médias et d'influenceurs."

    Analyse Erwan Lestrohan. Pour Jérôme Fourquet, il est également très réducteur de s'arrêter aux instituts de sondage pour expliquer la libération de la parole frontiste.

    "Ce n'est pas que dans les sondages, lorsque vous voyez les résultats des dernières élections régionales: on a 28% au niveau national, c'est la première force politique du pays au plan électoral, certes pas en nombre d'élus. Dans certaines régions, je pense à la région PACA ou au Nord-Pas-de-Calais-Picardie, les candidats frontistes ont obtenu 40% au premier tour, ce qui veut dire que les opinions portées par ce parti sont largement partagées. Donc, ce n'est plus uniquement aux sondeurs qu'on a plus peur d'indiquer son vote, mais également aux journalistes, à ses proches qui souvent peuvent voter comme vous, ou à des gens que vous pouvez côtoyer dans votre environnement de proximité, parce que vous savez que votre vote et vos idées ne sont plus au plan national aussi minoritaires qu'elles pouvaient l'être il y a une dizaine ou une quinzaine d'années."

    Selon un sondage Ipsos pour Le Monde et le Cevipof, publié mercredi 1er juin, sur un échantillon où près de 12.700 personnes se disent certaines d'aller voter à l'élection présidentielle, Marine Le Pen rassemblerait 28% des intentions de vote lors du premier tour, soit deux fois plus que François Hollande, qui plafonne à 14%… au coude à coude avec Jean-Luc Mélenchon. Les hommes politiques feraient bien de prendre très au sérieux ces sondages, car comme nous l'avons vu, ils sont un reflet de plus en plus précis de la réalité des urnes: les électeurs frontistes ne se cachent plus pour aller voter. 

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    élections, sondage, Front national (FN), Jean-Marie Le Pen, France
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