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    Dmitri Medvedev

    La guerre des 5 jours en Ossétie du Sud: «la Russie a obtenu le plus important, la paix»

    © Sputnik . Ekaterina Shtukina
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    Kommersant
    Traduction de la presse russe (août 2018) (69)
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    La guerre a commencé en Ossétie du Sud dans la nuit du 7 au 8 août 2008, quand des militaires géorgiens sont entrés dans Tskhinval avant d'en être expulsés par l'armée russe, qui s'est finalement arrêtée près de Tbilissi. Cette guerre s'est soldée par la reconnaissance de l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie par Moscou.

    Le Premier ministre russe Dmitri Medvedev, alors Président du pays, explique dans une interview au quotidien Kommersant pourquoi les chars russes ne sont pas entrés dans la capitale géorgienne, ce que Moscou a gagné grâce à la reconnaissance des deux républiques et ce qui pourrait provoquer un nouveau conflit dans la région. Les extraits de l'interview:

    - Cette guerre d'août 2008, on avait l'impression qu'elle était inévitable avant qu'elle ne commence. Aviez-vous de tels pressentiments à l'époque?

    — Non, elle n'était pas du tout inévitable. Et je le pense toujours: cette guerre n'aurait pas eu lieu sans le comportement irresponsable, amoral et criminel de Saakachvili et de ses acolytes. En fait, elle n'a pas commencé en 2008, mais en 1991. Et les relations entre les différentes régions qui composaient à l'époque la République socialiste soviétique de Géorgie étaient déjà tendues avant cela.

    Le problème était que dans les années 1990, ni l'Abkhazie ni l'Ossétie du Sud ne participaient aux décisions prises à Tbilissi. Cela a débouché sur un conflit, et des casques bleus ont été envoyés. Mais jusqu'en 2008 on parvenait à contrebalancer tous ces processus négatifs et manifestations de violence, même sporadiques.

    En 2008, le gouvernement géorgien, président en tête, a donné le feu vert à l'agression. Et il s'est produit ce qui s'est produit. Ce n'était pas inévitable. C'était indéniablement le choix subjectif de Saakachvili et de son entourage.

    Nous avons besoin de relations normales et amicales avec notre voisin, la Géorgie. Nous y sommes prêts. Nous comprenons que vous faites face à un conflit intérieur, nous savons que le pays est divisé, mais nous sommes prêts à aider, à progressivement contribuer au processus de rapprochement, pour conserver la possibilité de l'existence de l'État-même dans ces frontières — qu'il s'agisse d'une fédération, d'une confédération ou d'une autre forme étatique.

    - Ce qui s'est produit s'est produit. Et après cela vous prenez la décision de reconnaître l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud. J'ai entendu que cette décision ne faisait l'unanimité, que certains s'y opposaient et pensaient qu'il ne fallait pas le faire. Comment tout cela s'est passé, comment la décision a-t-elle été prise?

    — Je peux raconter comment elle a été prise, cela n'a rien d'extraordinaire. Toute décision doit être réfléchie et nécessite de peser les avantages et les inconvénients. A l'issue de la composante militaire de la campagne d'«imposition de la paix à la Géorgie» s'est posée la question «Et après?» — naturellement, pour moi avant tout en tant que chef d'État.

    J'ai réfléchi pendant un certain temps et je suis arrivé à la conclusion qu'il n'y avait rien de mieux à faire que de reconnaître l'indépendance de ces deux entités. Je cherchais avant tout à préserver la paix durable, à préserver la stabilité en Transcaucasie, à maintenir la stabilité dans notre région. Et, d'après moi, c'était la seule démarche possible. Par la suite je me suis entretenu avec le premier ministre Vladimir Poutine. Et il m'a également soutenu.

    Après cela, la question a été débattue lors d'une réunion du Conseil de sécurité. Nous avons évoqué, évidemment, toutes les nuances de cette décision car nous savions quelle réaction nous attendait. Mais en l'occurrence d'autres collègues du Conseil de sécurité m'ont également soutenu. La décision a été prise. J'ai signé le décret en question le 26 août 2008 pour reconnaître l'indépendance, la souveraineté de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie. Et depuis, une nouvelle vie a commencé pour ces deux entités territoriales.

    Si ce sont des entités territoriales indépendantes, si ce sont des États avec lesquels nous passons des contrats et avec lesquels nous avons des accords pour le déploiement de notre contingent militaire, alors il est clair que personne ne tentera de faire quoi que ce soit contre eux. Tout le monde sait qu'il coûtera plus cher d'avoir affaire à la Fédération de Russie que de mettre en œuvre des idées utopiques. Et si c'est une situation en suspens, alors il est possible de commettre périodiquement des provocations, d'espérer que lors de nouvelles campagnes militaires stupides il sera possible de s'emparer de quelque chose, et ainsi de suite.

    Et étant donné qu'à cette période la Géorgie était dirigée par une personne aussi psychiquement instable que Mikhaïl Saakachvili, il n'y avait pas d'autres options. Peut-être que s'il s'était agi d'un autre gouvernement, il aurait été possible de discuter. Mais je suis certain qu'un autre gouvernement n'aurait pas pris l'odieuse décision d'attaquer des personnes âgées et des enfants, d'attaquer des casques bleus russes et, au fond, de déclarer la guerre à la Fédération de Russie.

    - A cette période, je me trouvais précisément en Géorgie et je me souviens que des chars russes se sont arrêtés à quelques dizaines de kilomètres de Tbilissi. Pourquoi ne sont-ils pas allés plus loin?

    - Parce que l'objectif consistait à repousser les forces géorgiennes de Tskhinval, à rétablir l'ordre. Il s'agissait aussi d'empêcher l'escalade de la violence, c'est-à-dire les actions militaires.

    Le but n'était pas de défaire la Géorgie ou d'exécuter Saakachvili. Je pense que j'ai bien fait de prendre la décision de faire preuve de retenue et de ne pas forcer la poursuite des opérations.

    Au final, cela nous a permis de calmer la situation non seulement en Géorgie, en Ossétie et en Abkhazie, mais également d'établir des relations assez apaisées avec l'UE et d'autres pays. Si vous vous souvenez, à cette période, malgré une première réaction assez dure, nous avons finalement réussi à trouver assez rapidement un terrain d'entente, et la commission de Heidi Tagliavini (diplomate suisse à la tête de la commission internationale pour enquêter sur les causes du conflit en Ossétie du Sud) a constaté que la frappe militaire avait été lancée par la Géorgie, que c'est elle qui avait initié l'agression.

    - A l'époque, certains ont été effectivement impressionnés par la vitesse avec laquelle les relations entre la Russie et l'Occident s'étaient normalisées. Il y a eu le «Partenariat pour la modernisation» avec l'UE, le redémarrage avec les USA, vos relations avec le président américain Barack Obama étaient assez bonnes…

    — Oui, juste après ces événements, nos relations avec George Bush meme étaient normales. Nous nous sommes rencontrés fin 2008. Pendant notre dernière conversation (la crise mondiale avait commencé, toute notre discussion avait porté sur l'économie) il n'avait même pas mentionné la situation en Géorgie et les problèmes de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie.

    - Aujourd'hui nous assistons à une nouvelle crise des relations entre la Russie et l'Occident, liée, cette fois, avant tout à l'Ukraine — ou qui a commencé avec l'Ukraine. Pourquoi, alors qu'à l'époque les conséquences avaient été si rapidement surmontées, et n'est-ce plus possible aujourd'hui et la Russie est en conflit avec l'Occident?

    — Ce sont des situations différentes. Et ce sont d'autres personnes qui travaillent: nos partenaires adoptent une position complètement différente. Surtout, ce sont des histoires foncièrement différentes. Même si, franchement, la position de la Russie se résume au fait qu'en ce qui concerne les événements qui ont eu lieu en Ukraine, si nos partenaires étaient plus coopératifs, s'ils n'essayaient pas de rejeter systématiquement la faute sur la Russie, faisaient preuve d'un plus grand équilibre, comme ce fut le cas en 2008, la situation serait bien plus simple.

    - Pour revenir à la reconnaissance de l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud: qu'a obtenu la Russie en reconnaissant ces deux républiques? Quels avantages a-t-elle tiré sur le plan stratégique et géopolitique?

    — La Russie a obtenu le plus important — la paix. Nous avons réussi à protéger nos citoyens, qui sont nombreux à vivre en Abkhazie et en Ossétie du Sud.

    Et nous ne nous demandons pas constamment quand aura lieu une nouvelle attaque, quand nous devrons intervenir pour protéger nos citoyens, protéger notre sécurité, riposter.

    Au final, dans la région, tout est transparent. Et c'est le plus important.

    - Vous avez déjà mentionné les États-Unis en lien avec les agissements du gouvernement géorgien de l'époque. Et après cela, vous avez dit à plusieurs reprises que les USA aidaient activement la Géorgie. L'un des points de vue sur cette situation est qu'en reconnaissant l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, la Russie a cassé le jeu de l'Occident dans cette région, en faisant référence aux tentatives d'accélérer l'intégration de la Géorgie à l'Otan. Et selon l'avis très répandu, c'est à cela qu'est due la reconnaissance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud, l'installation de bases militaires qui a suivi et tout ce qui se passe aujourd'hui. Dans quelle mesure est-ce que cela correspond à la réalité?

    — Je ne vais pas expliquer la situation en utilisant des termes tels que «le jeu de quelqu'un», «casser le jeu». Je vais évoquer autre chose. Nous avons assisté à l'effondrement de l'Union soviétique et du Pacte de Varsovie, alors que l'Otan est restée et cherche à encercler la Fédération de Russie. Il ne s'agit pas de savoir si quelqu'un apprécie ou non le gouvernement politique de la Russie, il ne s'agit pas de principes idéologiques ou d'une différence de valeurs, mais de choses simples et très évidentes pour tout le monde.

    Aujourd'hui, la situation n'est plus celle de deux blocs en confrontation, en conflit direct, comme ce fut le cas à l'époque du Pacte de Varsovie et de l'Otan. Or l'Otan continue d'agir. Et l'Otan ne continue pas simplement d'exister, elle s'élargit et cherche à aspirer de plus en plus de pays au sein de l'Alliance. Nous ne pouvons pas rester indifférents parce que la parité nucléaire reste en vigueur, parce qu'il est primordial pour les chefs des armées de comprendre le rapport entre les forces stratégiques nucléaires des différents pays.

    Or les pays de l'Otan, quoi qu'en disent nos collègues de cette alliance, considèrent tout de même la Fédération de Russie comme un ennemi potentiel. Et il est parfaitement évident que leurs capacités militaires, y compris la triade nucléaire, visent la Fédération de Russie. Malheureusement, c'est un fait.

    Par conséquent, nous devons nous aussi comprendre ce que nous pouvons opposer à cette situation. Et quand on constate que l'anneau autour de notre pays commence à se resserrer, et que le nombre de pays membres de l'Otan augmente constamment, cela nous préoccupe forcément. Parce qu'en l'occurrence il n'est plus seulement question de forces stratégiques nucléaires, mais également de l'arme nucléaire tactique qui acquiert les propriétés d'une arme nucléaire stratégique en se rapprochant des frontières russes, ainsi que des moyens non nucléaires qui, compte tenu de leurs capacités technologiques de pointe, sont capables d'infliger des dégâts colossaux.

    En d'autres termes, l'expansion de l'Otan est une menace indéniable pour la Fédération de Russie. C'est un défi indéniable.

    Assez récemment a été décidé que la Géorgie serait attendue et admise au sein de l'Otan. Comment le commenter? C'est une position complètement irresponsable. C'est tout simplement une menace pour la paix. Nous comprenons tous que, sur le territoire géorgien, il existe une certaine tension, que la Géorgie considère certains territoires adjacents ou, de notre point de vue, des États à part entière, comme lui appartenant. Par conséquent, il existe un conflit territorial non réglé indépendamment de notre position.

    Et un tel pays, un tel État serait admis dans l'alliance militaire? Comprenons-nous quel risque cela représente? Cela pourrait provoquer un terrible conflit. On ignore pourquoi c'est nécessaire. Si c'est simplement une ruse diplomatique du genre «nous vous accepterons, ne vous inquiétez pas», sans rien faire réellement — c'est une autre histoire. Dans ce cas, que nos collègues de l'Otan regardent sur les côtés, qu'ils inventent encore quelque chose d'intelligent. Par exemple, on pourrait accepter aussi le Kosovo au sein de l'Otan. Ou encore la République de Chypre du Nord. Est-ce que cela améliorera la situation dans le monde?

    - Vous avez anticipé ma question. Je voulais préciser: bien que l'Otan n'ait pas défini les délais, ils ont seulement dit «oui, nous accepterons». Même en imaginant que cela arrivera théoriquement, que la Géorgie sera admise au sein de l'Otan sans l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, avec la situation actuelle, est-ce que cela représente un potentiel de conflit avec la participation de la Russie?

    — Cela pourrait entraîner un conflit potentiel, sans aucun doute, parce que pour nous l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud sont des États indépendants avec lesquels nous avons des relations amicales, des États où nous avons nos bases militaires. Et nous comprenons que si un autre pays les considère comme son territoire, cela pourrait entraîner des conséquences très graves. C'est pourquoi j'espère que la direction de l'Otan aura suffisamment de bon sens pour ne rien entreprendre dans ce sens.

    - En parlant de la Géorgie, la reconnaissance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud a-t-elle tiré à jamais un trait sur le rétablissement des relations avec ce pays? Parce que pour eux, c'est une pierre d'achoppement.

    — Je pense que ce n'est pas un problème qui a prédéterminé pour toujours le caractère des relations entre la Russie et la Géorgie. Je rappelle que le gouvernement est différent aujourd'hui. En parlant de la carrière de Saakachvili, de toute évidence elle est terminée en Géorgie, ce qui, je pense, est une très bonne chose pour ce pays. Et nous sommes prêts à construire des relations avec le nouveau gouvernement (indépendamment de sa composition et des partis qu'il représente). Les relations diplomatiques peuvent être rétablies — ce n'est pas nous qui les avons détruites. Si les collègues géorgiens étaient prêts à les rétablir, évidemment, nous n'y serions pas opposés.

    Ces dernières années a eu lieu une sérieuse intensification de la coopération commerciale et économique, ainsi que de la communication touristique: les avions volent, les gens partent en vacances en Géorgie. Dans l'ensemble, tout cela est un plus. Au final, j'espère que cela contribuera également à la normalisation des contacts politiques et à la reprise du dialogue à part entière entre Moscou et Tbilissi.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

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    Traduction de la presse russe (août 2018) (69)

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    Tags:
    Dmitri Medvedev, Ossétie du Sud, Tskhinvali, Géorgie, Russie
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