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    Opération nature morte pour dénoncer activités mortifères de Bayer-Monsanto

    La mort dans le potager: l’herbicide cancérigène, clé du succès de Monsanto malgré ses procès perdus

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    Izvestia
    Traduction de la presse russe (mai 2019) (13)
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    Quand les époux Pilliod de Californie, ont appris qu'ils étaient atteints du cancer, ils étaient certainement loin d'imaginer que quelques années plus tard ils remporteraient leur procès contre Monsanto. Leur affaire n'est pourtant que la pointe de l'iceberg, car des milliers d'Américains seraient prêts à déposer des plaintes similaires.

    Le quotidien Izvestia a cherché à savoir ce que les multinationales étaient prêtes à faire pour engranger des milliards de dollars de bénéfices.

    Le fabricant n'avait pas averti des dangers

    C'est en 1975 qu'Alberta et Alva Pilliod ont commencé à utiliser l'herbicide Roundup fabriqué par Monsanto pour éliminer les mauvaises herbes. Le Roundup était une nouveauté: le collaborateur de Monsanto John Franz n'avait synthétisé l'agent actif de l'herbicide, le glyphosate, qu'en 1970. Le couple a acheté du Roundup pendant presque quarante ans, jusqu'à ce qu'en 2011 Alva apprenne qu'il était atteint d'un lymphome non hodgkinien — un cancer du système lymphatique atteignant les os, y compris la colonne vertébrale. Quatre ans plus tard, un lymphome non hodgkinien a été diagnostiqué chez sa femme Alberta, affectant son cerveau.

    En 2017, les époux ont déposé plainte contre Monsanto en s'appuyant sur la déclaration du Centre international de recherche sur le cancer auprès de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) de 2015 concernant la nature cancérogène du glyphosate. D'autant qu'il ne s'agissait pas de la première plainte: plusieurs procès identiques étaient déjà en cours à l'époque.

    Le procès a été accéléré en raison de l'état de santé des plaignants, qui avaient déjà plus de 70 ans à l'époque, et le 14 mai 2019 les jurés, après 5 semaines de délibérations, ont prononcé leur verdict: la compagnie Monsanto a enfreint la loi en n'avertissant pas les acheteurs des risques éventuels liés à l'utilisation de ce produit, et doit verser aux plaignants 2 milliards de dollars (un milliard chacun) auxquels s'ajoutent 55 millions de dollars accordés aux époux à titre compensatoire. Il s'agit de la huitième plus grande amende de toute l'histoire des États-Unis.

    Les représentants du propriétaire de Monsanto, le groupe allemand Bayer, ont déclaré qu'ils contestaient cette décision et qu'ils feraient appel parce que «toutes les plus grandes organisations du secteur de la santé étaient d'accord sur le caractère inoffensif du glyphosate et sa nature non cancérigène».

    Il semblerait que la justice ait triomphé, que les industriels avares aient eu ce qu'ils méritaient, et que les gens ordinaires qui ont été touchés par leurs actes soient sortis vainqueurs. Mais premièrement, la victoire au tribunal ne sauvera pas la vie des malades. Deuxièmement, les époux Pilliod ne recevront pas leur indemnité à court terme ni à hauteur de la somme accordée.

    Le fait est que conformément au décret de la Cour suprême américaine de 2016, la somme de l'amende ne peut pas dépasser celle de la compensation du préjudice de plus de 9 fois. Ainsi, même si le tribunal d'appel réduisait la somme de l'amende au maximum, le couple Pilliod ne recevrait, outre la compensation de 55 millions, que 495 millions de dollars. C'est l'issue la plus favorable pour les plaignants.

    Durant tout le procès, les avocats de Monsanto affirmaient que leurs produits étaient inoffensifs, comme le confirment les études de l'Agence de protection de l'environnement (EPA), l'agence fédérale qui élabore et veille au respect des normes pour la protection de l'environnement et de la santé.

    De plus, en avril, l'EPA avait réaffirmé ses conclusions initiales en déclarant que bien que l'usage du glyphosate entraînait effectivement certains risques environnementaux, les conclusions de l'agence concernant l'impact sur la santé de l'homme étaient en accord avec les résultats des études d'autres agences fédérales.

    «Si nous avons l'intention de nourrir 10 milliards de personnes d'ici 2050, nous aurons besoin de tous les outils à notre disposition, y compris du glyphosate», a déclaré le ministre américain de l'Agriculture Sonny Perdue, qui a salué les résultats du travail de l'EPA.

    La défense de Monsanto se basait essentiellement sur les résultats des études de l'EPA, et après le verdict Bayer a déclaré que cette décision n'aurait pas été aussi sévère si les conclusions des scientifiques avaient été prises en compte. D'après l'avocat de la compagnie, Alva et Alberta Pilliod ont longtemps souffert de différentes maladies, qui ont été le facteur principal de développement du cancer.

    Le groupe a noté également qu'en l'absence de glyphosate utilisé pour éliminer les mauvaises herbes dans les champs, le sol aurait dû être régulièrement labouré, ce qui est coûteux et néfaste pour l'environnement car le retournement de la terre produit une forte émission de CO2.

    Pendant le procès, il s'est avéré que les conclusions de l'EPA auxquelles se référait la compagnie une nouvelle fois pour justifier le caractère inoffensif du Roundup pouvaient être remises en question.

    CNN a mis la main sur la correspondance d'un collaborateur de Monsanto avec Jess Rowland, un fonctionnaire de l'agence. Ce dernier note qu'il «mériterait une médaille» s'il parvenait à rayer les recherches sur le glyphosate menées à l'Agence du registre des substances toxiques et des maladies. Les collaborateurs de Monsanto indiquent dans une correspondance interne une faible probabilité que Jess Rowland et l'EPA parviennent à empêcher l'étude d'un autre département, tout en précisant qu'il y avait un espoir.

    Étant donné que l'Agence du registre des substances toxiques et des maladies n'a pas publié son étude sur le glyphosate, Jess Rowland, qui a déjà pris sa retraite, a visiblement rempli sa mission.

    Un préjudice pour la réputation de la compagnie

    L'affaire du couple Pilliod est le troisième procès auquel Bayer est confronté à cause des produits de Monsanto, notamment à cause du glyphosate contenu dans le produit Roundup. Dans les trois procès les jurés ont plaidé en faveur des plaignants souffrant d'un cancer contracté à cause d'un contact prolongé avec des herbicides.

    La première plainte contre Monsanto a été étudiée par un tribunal l'an dernier. En août, les jurés de San Francisco avaient condamné la société à verser 289 millions de dollars à un ancien jardinier d'école en phase terminale. Mais quelques mois plus tard, le juge a réduit cette somme à 78 millions de dollars. L'affaire ne s'est pas arrêtée là, car Bayer a fait appel. Et presque un an plus tard le plaignant atteint du cancer n'a toujours pas reçu l'indemnité qui lui était due.

    En mars 2019, un Californien a reçu 80 millions de dollars de dédommagements de Monsanto après s'être vu diagnostiquer un lymphome non hodgkinien. Bayer a fait appel et on est encore loin du dénouement.

    Ainsi, à l'heure actuelle, le groupe attend une décision sur trois appels simultanés à cause des produits de Monsanto. De plus, près de 130.000 plaintes similaires sont en cours d'examen aux États-Unis. Et même pour un géant tel que Bayer, c'est un coup assez dur.

    Bayer a acquis 100% des actions de Monsanto en 2018 pour 63,5 milliards de dollars, devenant ainsi le plus grand groupe de l'industrie agroalimentaire au monde. Depuis le premier verdict sur la nature cancérogène du Roundup, le conglomérat a perdu presque 46% de sa valeur marchande et le prix des actions a chuté jusqu'à leur niveau de 2012. Selon l'information de The Fortune, les actionnaires de Bayer ont exprimé leur désapprobation au directeur général de la compagnie Werner Baumann, qui avait supervisé la fusion avec Monsanto. Ils lui ont accordé un délai de neuf mois pour prouver qu'il méritait son poste.

    Le glyphosate est actuellement l'herbicide le plus populaire dans le monde, même si après le rapport de l'EPA la France, puis d'autres pays européens, ont remis en question l'usage de cette substance pour lutter contre les mauvaises herbes, avant de commencer à la retirer de la vente. En 2017, les pays de l'UE ont tout de même prolongé de cinq ans la licence d'utilisation du glyphosate dans l'agriculture.

    En Russie, Monsanto fournit des semences de sélection traditionnelle de maïs, de légumes, et propose aux agriculteurs différents moyens de protection des plantes, sachant qu'une partie des produits est fabriquée en Russie depuis 2015. Il est également possible d'acheter dans le pays l'herbicide Roundup en gros et au détail. De plus, les sociétés russes fabriquent une centaine de produits à base de glyphosate (le brevet de Monsanto sur la molécule de cette substance s'est écoulée en 2000). Les ventes de cette substance proposée sous les marques Ouragan, Taïfoun, Tornado et d'autres sont estimées à 15.000-20.000 unités par an.

    À grands pas

    Monsanto est habituée aux scandales: depuis les années 1980 la société est attaquée dans le cadre de procès liés au préjudice causé à la santé par la dioxine, les diphényles polychlorés, l'herbicide alachlore interdit en UE et l'agent orange qui a été utilisé pendant la guerre du Vietnam. De plus, en 2005, plusieurs hauts responsables de la compagnie ont été reconnus coupables de corruption; la compagnie a reconnu qu'entre 1997 et 2002 elle avait soudoyé de hauts fonctionnaires indonésiens.

    Alors pourquoi les États-Unis, l'UE et d'autres pays s'obstinent-ils à prolonger la licence d'utilisation des herbicides à base de glyphosate? Grâce aux plus de 4 millions de dollars par an dépensés, selon OpenSecrets, par Monsanto pour le lobbying? Ou parce que dans le cas contraire il faudrait recourir à des méthodes plus coûteuses pour combattre les mauvaises herbes, ce qui réduirait l'efficacité d'utilisation des sols?

    Chacune de ces raisons semble juste. L'agriculture mondiale dépend des engrais chimiques; les anciennes méthodes de traitement des sols paraissent déjà peu efficaces. Les gouvernements et les dirigeants mondiaux songent à nourrir des millions de personnes, tout en oubliant probablement qu'ils nuisent à leur santé. D'autant que la nuisibilité du glyphosate n'est pas prouvée, ce qui leur permet de dormir tranquille.

    Pendant ce temps, la compagnie la plus infréquentable du monde, l'ennemi principal de tous les partisans d'un mode de vie sain, avance vers le succès à grand pas. La fusion avec Bayer a engendré le plus grand conglomérat agroalimentaire à la force et aux capacités inégalables dans le secteur. La licence d'utilisation du glyphosate en UE expire en 2023, et les pays qui ont voté contre ont encore le temps de préparer le terrain pour le nouveau vote. Alors que la Russie devrait sérieusement songer à l'admissibilité de l'utilisation de produits à base de glyphosate sur son territoire.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

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    Traduction de la presse russe (mai 2019) (13)

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    Tags:
    maladies, santé, agriculture, glyphosate, herbicides, procès, cancer, Roundup (herbicide), Agence américaine du registre des substances toxiques et des maladies (ATSDR), Bayer, Bayer-Monsanto, Monsanto, Agence américaine de protection de l’environnement (EPA), OMS, Sonny Perdue, John Franz, San Francisco, Vietnam, États-Unis
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