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Les déclarations racistes d’Alexeï Navalny refont surface, lui coûtant son statut de «prisonnier d’opinion» auprès d’Amnesty International. Un coup des médias d’État, selon les partisans du blogueur. Pourtant, ses propos sont connus de longue date. Revue de détail de cette phase éludée ou abordée avec une certaine gêne par les médias occidentaux.

L’image de chevalier blanc d’Alexeï Navalny, brossée depuis près d’une décennie par la presse occidentale, serait-elle en passe d’être écornée? Un mois après lui avoir accordé le statut de «prisonnier d’opinion», l’ONG britannique de défense des droits humains est revenue sur sa décision.

«Amnesty International n’est plus en mesure de considérer Aleksei Navalny comme un “prisonnier d’opinion” étant donné qu’il prônait la violence et la discrimination et qu’il n’a pas rétracté de telles déclarations», explique l’ONG au journaliste américano-canadien Aaron Maté dans un courriel qu’il a relayé le 23 février sur Twitter.

Alexeï Navalny lors d'un procès à Moscou (archive photo)
© Sputnik . Service de presse du tribunal Babouchkinski de Moscou
Un «fake» pour nombre de commentateurs pro-Navalny. Mais, dans la foulée de ce post d’Aaron Maté, le responsable relation presse d’Amnesty en Europe de l’Est confirme à Mediazona (un média en ligne russe fondé par deux membres des Pussy Riot) que leur «service juridique et politique, après avoir étudié les déclarations de Navalny au milieu des années 2000, est parvenu à la conclusion qu’elles atteignaient le niveau du discours de haine.»

Admettant que cette décision représente un «coup dur» pour l’ONG, celle-ci ne perd pas le nord, son responsable communication précise en effet qu’elle continuera d’appeler à la libération immédiate d’Alexeï Navalny, dont la «seule et unique raison» de l’emprisonnement serait sa «critique franche» à l’égard des autorités russes.

Pourtant, l’ultranationalisme qui était sa carte de visite pendant une période de sa carrière politique lui a coûté l’appartenance au parti de centre gauche Iabloko, dont il a été exclu en 2007.

Les Tchétchènes, ces «cafards» «trop agressifs» pour être tués à la pantoufle

Les anciennes vidéos d’Alexeï Navalny, qui ont refait surface à l’occasion de l’engouement politico-médiatique occidental pour l’opposant russe, sont présentes depuis plus de treize ans sur sa chaîne YouTube et font polémique depuis autant d’années en Russie.

La plus connue a été postée en septembre 2007: pour promouvoir la légalisation des armes à feu, il y compare les Tchétchènes (voire les migrants) à des «cafards» et des «mouches» contre lesquels pantoufle et tapette ne sauraient être aussi efficaces qu’un pistolet.

Pistolet à la main, après avoir tiré sur un musulman, Alexeï Navalny déclare: «dans ce cas, je recommande le pistolet.»

Un mois plus tard, dans une autre vidéo estampillée NaROD («Le Peuple» en français et abrégé de «Mouvement national de libération de la Russie»), un étonnant mélange de bolchévisme et d’ultra-nationalisme, parti dont il est cofondateur, Navalny habillé en dentiste dresse un parallèle sans ambiguïté entre la déportation des clandestins et l’arrachage d’une dent cariée. Une comparaison dépourvue de tact dans un pays au passé stalinien où «déportation» est un mot lourd de sens.

Vidéo promotionnelle de NaROD; «Pensez à l’avenir – devenez nationaliste!»

En 2008, sur son blog (compte LiveJournal), il qualifie les Géorgiens de «rongeurs». Bien qu’il se soit par la suite excusé de l’emploi de ce qualificatif, le contexte de ces propos est détonnant. Nous sommes en effet le 8 août, quelques heures après l’assaut lancé «en signe de légitime défense» par les forces armées géorgiennes contre l’Ossétie du Sud. Une attaque durant laquelle une vingtaine de soldats des forces de maintien de la paix de la CEI, très majoritairement des Russes, seront tués sous les bombardements de l’armée géorgienne.

Ayant suivi la réunion d’urgence convoquée par la Russie au Conseil de sécurité de l’Onu dans la nuit, Navalny fulmine face aux «appels à la retenue» et au manque de soutien de la communauté internationale à l’égard de la position russe. Le blogueur semble alors en symbiose avec la ligne du représentant de la Russie aux Nations unies, qui constate l’impuissance de l’organisation internationale et dénonce des «connivences» de certains États en faveur de Tbilissi.

Navalny suggère alors quatre pistes d’actions aux autorités russes: 1. armer et financer l’Abkhazie ainsi que l’Ossétie du Sud afin de combattre les Géorgiens 2. décréter le blocus total de la Géorgie 3. instaurer une zone d’exclusion aérienne et 4. expulser tous les ressortissants géorgiens de Russie. Pas mal du tout pour un homme qui, il y a encore quelques semaines, était pressenti pour le (contestable) prix Nobel de la paix!

En octobre 2011, deux mois après sa participation annuelle à la «Marche russe», la «grand-messe fascisante des ultranationalistes», comme la décrivait cette année-là Le Figaro, Navalny lance sa campagne «Arrêtons de nourrir le Caucase!». «Nous savons qu’il y a des filles là-bas dont l’ambition de la vie n’est pas d’être emballée dans une burqa et d’avoir 25 enfants, mais de mener une vie décente comme les humains», déclarera-t-il notamment.

Les médias occidentaux à la rescousse

Heureusement pour lui, d’autres sont là pour excuser ses errements, notamment dans les médias français, où l’on souligne qu’«il est le seul homme politique russe à se déclarer favorable au mariage homosexuel». Dans une tribune publiée dans Le Monde, média dont la rédaction a ouvertement appelé l’Union européenne à sanctionner la Russie dans l’affaire Navalny, Michel Eltchaninoff tente tant bien que mal de déminer le terrain.

Faisant mine de jouer la transparence, celui qui se présente comme un philosophe justifie ce «flirt» de Navalny avec «certains milieux» par un «calcul politique», à une époque où le «nationalisme agressif» n’avait pas encore été «capté» par Vladimir Poutine «pour guider sa volonté de revanche russe contre l’Occident.» Pourtant, il utilisait «systématiquement des insultes raciales» et «fondait ses relations avec les gens sur leur appartenance ethnique», selon Engelina Tareyeva, une membre du parti libéral Iabloko.

«Il comprend rapidement que la lutte contre la corruption est un angle d’attaque bien plus efficace que le nationalisme», reprend Michel Eltchaninoff. Bref, Navalny n’aurait que souhaité, selon lui, lever un «tabou» à l’égard d’une immigration incontrôlée en provenance des pays d’Asie centrale (il n’y a plus de régime de visa entre la Russie et des pays tels que le Tadjikistan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan).

C’est rapidement oublier que le rattachement de la Crimée qui aurait permis au Président russe de susciter une «vague d’enthousiasme nationaliste» n’a pas été remis en cause par Navalny, qui a précisé en octobre 2014 lors d’une interview à la radio Écho de Moscou que la Crimée ne serait pas restituée à l’Ukraine, car ce n’est pas un «sandwich à la sauсisse». Une sortie qui lui aurait valu une inimitié certaine dans le pays. Quant aux fameuses vidéos de NaROD, «c’était une licence artistique» justifiera-t-il en 2017, lors d’une interview à The Guardian, maintenant ne rien regretter.

Sempiternelle victimisation

La vocation de «militant anticorruption» de Navalny survient en 2010, à son retour des États-Unis, où il aurait étudié six mois à Yale (le Yale World Fellows Program, qui vise à développer un réseau de leaders connectés à Yale et impliqués dans «l’amélioration du monde»). Suite à la publication de documents révélant une affaire de corruption impliquant Gazprom et Transneft, il obtient le titre d’«Assange russe» et devient la coqueluche des médias occidentaux, qui l’érigent immédiatement en leader de l’opposition. Un leadership qui lui fera pourtant défaut les années suivantes, jusqu’à sa candidature malheureuse à la mairie de Moscou.

Navalny n’a d’ailleurs pas que des déboires électoraux. Il a également des antécédents judiciaires troubles. En 2013, il fut condamné pour le détournement, en 2009, de 400.000 euros au détriment de Kirovles, une exploitation forestière, alors qu’il travaillait pour le gouverneur local. Rebelote l’année suivante dans le cadre de l’affaire Yves Rocher, celle-ci concernant avant tout son frère qui, alors qu’il était haut fonctionnaire à la poste, aurait conseillé en 2008 le groupe français de faire appel à la concurrence au service public, en l’espèce à l’entreprise familiale des Navalny, dont la holding se trouve à Chypre. Dans les deux cas, Alexeï évita la prison, en écopant simplement de sursis. C’est finalement la violation répétée de sa conditionnelle qui l’a conduit à être envoyé en prison à son retour d’Allemagne.

Ces affaires précèdent son changement d’étiquette ainsi que sa notoriété en Occident, mais qu’à cela ne tienne, ces procès et condamnations sont systématiquement dénoncés comme «politiques» aux yeux des soutiens de Navalny et des médias occidentaux. En France, les journalistes iront jusqu’à accuser Yves Rocher d’avoir joué le jeu des autorités russes. Une rhétorique victimaire qui ressort donc sans surprise aujourd’hui. En 2017, déjà, les partisans du blogueur accusaient les pro-Kremlin de vouloir le «faire passer pour un fasciste».

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Russie, Alexeï Navalny
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