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Le 24 juillet prochain sort sur les écrans français «Factory», de Youri Bykov, un film brut et particulièrement masculin. Histoire de kidnapping qui tourne mal, opposition d’idées ou drame social? Lors d’un entretien avec le réalisateur, Sputnik a essayé voir au-delà de l’étiquette de «thriller» que donne le réalisateur à son film.

«Là, ou les problèmes de relations entre riches et pauvres sont d’actualité, où il y a les oppositions entre les classes fortunées et les miséreux, entre le capital et les ouvriers, de tels évènements sont possibles», explique à Sputnik Youry Bykov réalisateur de «Factory».

Un thriller, Factory? Assurément. Mais pas que: il est certains films qui tiennent de la parabole du monde moderne et celui-ci en est un. On se rappelle effectivement une affaire qui est sortie du lot des «inévitables» délocalisations, comme on les a qualifiées en France. En janvier 2010, quatre cadres du groupe métallurgique suédois Akers, à Fraisses, ont étés séquestrés dans une salle de réunion de l’usine par les salariés en désaccord avec leurs conditions de licenciement. Hélas, cela n’a fait que retarder la liquidation du sidérurgiste, en mars 2016.

© Photo / Presse BAC Films
Les héros de "Factory", Le Gris (Denis Chvedov) et Kalouguine (Andreï Smoliakov)

Une preuve de plus qu’à l’heure de la globalisation, il n’y a pas de frontières pour les phénomènes économiques… et les drames qui les accompagnent. Le sujet de Factory, le nouveau film de Youry Bykov qui sort sur les écrans français le 24 juillet prochain, en est la preuve: pour contrecarrer la vente frauduleuse de leur usine, plusieurs ouvriers décident d’enlever l’oligarque propriétaire des lieux. L’initiative en revient au ténébreux Le Gris (Denis Chvedov), un ancien des forces spéciales. L’enlèvement tourne à la prise d’otage et rapidement la garde personnelle du patron encercle les lieux. L’intrigue ne fait que commencer…

«Le sujet du film se déroule dans l’actualité, ça se passe “ici et maintenant”. Je n’ai jamais fait de films “retro” dans ma carrière et je n’en ai pas l’intention», précise Youri Bykov.

Youri Bykov est bien connu du public français. Le Major a été présenté à Cannes, lors de la Semaine de la Critique et au Festival du cinéma russe à Honfleur. Son L’Idiot!, sorti en 2014, est passé sur ARTE il y a tout juste trois semaines. Cette fois-ci, il signe une coproduction avec Kinovista, une société française. Le réalisateur, ayant fait ses armes dans le cinéma «social», a l’habitude des coproductions, puisque «cela fait un moment que l’État ne soutient pas de films avec une problématique [sociale, ndlr]».

«Contrairement à mes films précédents, le côté “commercial” a été prévu. Bien sûr, c’est un thriller, affirme Youri Bykov, mais c’est également un drame criminel, un drame humain.»

Dans ce film «d’action», celle-ci passe non seulement dans les séquences visuelles, mais également dans l’intrigue et les mouvements de l’âme du protagoniste central, Le Gris. Certaines scènes évoquent le film culte de Robert Enrico, Le vieux fusil, surtout qu’à la fin d’une fusillade, l’un des gardes, après la mort de ses deux collègues, lance: «On n’arrivera pas à l’avoir, il est comme chez lui!»

«Effectivement, c’est la quintessence des sens et des émotions contenus dans le personnage de Le Gris. On a forcé la porte de sa maison. Et il se bat pour sa maison. Et comme la maison n’existe plus, il périt», confirme Youri Bykov.

Est-ce Le Gris est un héros? Un héros moderne qui peut affronter le système de face? Un héros existe-t-il encore dans ce monde moderne où, comme le soutient l’écrivain Zakhar Prilepine, «on entend dans ce mot une sorte de rictus intérieur […] et le mot “héros” est remplacé par le mot “newsmaker”?» Dans le film de Youri Bykov, deux héros s’affrontent, puisque la figure de Le Gris est équilibrée non par la figure de Kalouguine (Andreï Smoliakov), le propriétaire de l’usine, mais par La Brume (Vladislav Abachine), chef de la garde rapprochée de Kalouguine.

© Photo / Presse BAC Films
Une image du film de Youri Bykov "Factory"

Pour le réalisateur, La Brume prend parti pour la seule possibilité d’exister dans le système russe actuel: «pour que l’homme se sente plus ou moins libre, sans avoir de remords dans le futur, il doit rester en marge du système.» Un comportement béotien et humain, une position de mollesse, néanmoins normale pour La Brume, qui est différent dans son essence profonde de Le Gris.

«La Brume n’est ni un fanatique ni un romantique, assène Youri Bykov. Il est incapable d’agir au même niveau que Le Gris. Tout ce dont il est capable, c’est de cerner l’importance du suicide de Le Gris. Il peut compatir, mais ces deux personnages ne peuvent pas se retrouver dans leurs actions, puisque l’un a une famille et l’autre non.»

La famille des personnages reste un facteur déterminant de leurs actions. Entraînés par Le Gris dans une aventure de kidnapping, ses camarades agissent au nom de leur famille, mais l’existence même de cette famille fragilise leur détermination. L’éclat et l’éclair d’un acte désespéré des héros sont soufflés par le risque qu’encourent leurs proches.

«Bien sûr, un romantique ou un fanatique peut avoir une famille, mais si l’idée qu’il suit est plus forte que son attachement à sa famille, c’est tout comme s’il n’en avait pas, affirme Youri Bykov. Pour moi, La Brume est l’incarnation d’une partie de notre société, qui étant obligée de vivre à l’intérieur du système, ne trouve comme seule forme d’opposition que de se mettre en marge du régime.»

Tout en se distanciant des idées de Le Gris, le réalisateur estime que la société actuelle est incapable de reproduire ses actes et que «la société n’est pas mûre encore pour ce niveau de conscience». Le scénario l’illustre sans équivoque et les ouvriers qui ont suivi Le Gris dans son initiative, dans laquelle «il les entraîne par une ruse» ne sont pas mûrs pour cela non plus.

© Photo / Presse BAC Films
Une image du film de Youri Bykov "Factory", scène d'annonce de la vente de l'usine

Dans cette fresque d’existences vaines en apparence, fatalistes, une étincelle d’opposition ouverte entraîne la dislocation de l’action commune. On n’arrive pas à trouver de ciment pour relier les pierres des destins humains de ces protagonistes: le «temps pour ramasser des pierres» n’est pas venu.

© Sputnik . Presse BAC Films
Une image du film de Youri Bykov "Factory", les ouvriers qui ont suivi Le Gris dans son initiative

Pour le réalisateur, «la compréhension du système de valeurs ou du processus démocratique à elle seule est insuffisante à l’homme pour défendre sa dignité, c’est catastrophiquement peu.»

«L’opposition est possible si elle s’appuie sur un esprit fort, détaille Youri Bykov. Quand la dignité devient une valeur plus grande que la vie humaine –consciemment–. Peu de gens en sont capables. Ce n’est pas le cas de La Brume.»

Le Gris et La Brume se font face, tournoient autour de thèmes profonds, comme des gladiateurs dans une arène, en touchant par leurs répliques des sujets de fond. En regardant attentivement, on trouve presque –derrière le côté commercial et spectaculaire du film– les Dialogues de Platon, où les deux personnages permettent d’observer simultanément une idée pure dans ses habits étincelants et son reflet dans le quotidien humain, le concept et son incarnation.

Et Youri Bykov propose également une transformation circulaire des deux personnages centraux:

«Si Le Gris est venu dans l’usine, La Brume la quitte. Il n’y reste pas. Il part sur la route déserte, dans le vide, dans l’aube. Il ne monte pas dans la voiture avec tout le monde, il part à pied, tout seul. C’est le seul acte dont il est capable, mais je ne le lui reproche pas. Je ne suis pas Le Gris, je suis plutôt La Brume.»

La problématique profonde ne dessèche pas pour autant l’image et les amateurs de spectaculaire en auront pour leurs yeux. Le réalisateur abandonne dans la photographie ce qu’il détermine comme son «style d’avant» –le pseudo-documentaire, avec des imperfections délibérées et des «défauts» dans l’image qui assurent un effet de présence. Il part dans une nouvelle aventure avec le chef opérateur Vladimir Ouchakov, avec qui il a depuis créé un nouveau film, Le Gardien.

«Je l’ai pris pour changer de langage cinématographique, raconte à Sputnik Youri Bykov. Nous avons voulu pour Factory quelque chose de plus réglé esthétiquement, de plus marqué, plus visuel, même. Notre travail commun nous a donné une parfaite occasion de tester le cinéma commercial, d’essayer de rendre évidents les sens profonds via le commercial.»

Une expérience osée, puisque les gens ont pris l’habitude, soufflée par Internet et YouTube, d’«osciller dans un abîme entre un langage visuel très cru et documentaire et l’art house très esthétique.» «Mais malgré tout, cette tentative m’a plu,» affirme le réalisateur. Les spectateurs jugeront sur pièce cette expérience artistique à partir du 24 juillet prochain.

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Tags:
film, Thriller, cinéma, Factory, Youri Bykov
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