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    Un soldat français à Paris

    Acte 19: «Si les émeutiers veulent se faire tirer dessus, c'est leur choix»

    © REUTERS / Philippe Wojazer
    France
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    Oxana Bobrovitch, Fabien Buzzanca
    Mouvement des Gilets jaunes après 18 semaines de mobilisation (102)
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    Le gouvernement a décidé d'appeler l'armée à l'aide pour l'acte 19 des Gilets jaunes. Un choix vivement critiqué par l'opposition. Pour le général Dominique Trinquand, «cela permettrait à la police d'être plus efficace et mobile», l'un des anciens conseillers de campagne d'Emmanuel Macron sur les questions de Défense. Entretien.

    Tout le monde a en tête les images des Champs-Élysées saccagés par les casseurs en marge de l'Acte 18 des Gilets jaunes. Pour l'Acte 19 du 22 mars, le gouvernement a annoncé des mesures fortes. «Des moyens spécifiques seront déployés dès le week-end prochain», a annoncé Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement. Les autorités promettent l'emploi de brigades anticasseurs, l'usage de drones, de marqueurs indélébiles, ainsi qu'une zone de filtrage en amont. Mais c'est surtout la mobilisation renforcée du dispositif Sentinelle —en clair, l'armée- «conformément à sa mission» et afin de garder «des points fixes» qui fait réagir manifestants et opposition politique.

    Un cas sans précédent sur le territoire national depuis la guerre d'Algérie comme l'affirment certains? «Non, il y a eu plusieurs cas d'utilisation de l'armée depuis», certifie le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission française auprès de l'Onu et l'un des conseillers d'Emmanuel Macron pendant sa campagne sur les questions de Défense.

    «Ce n'est pas une nouveauté. Je ne citerai que 1992, lors de la grève des chauffeurs routiers, où elle [l'armée, ndlr] avait été utilisée pour dégager les barrages», rappelle à Sputnik le général Trinquand.

    La polémique autour de l'emploi de militaires lors de l'Acte 19 n'est pas étonnante au vu de l'Histoire. Sans remonter plus avant, la mémoire collective française a été marquée par l'intervention tragique de l'armée pour réprimer la grève des mineurs (qualifié d'«insurrectionnelle») en 1948.

    Le cas de figure actuel est bien différent. L'opération Sentinelle a remplacé l'opération Vigipirate qui déployait des soldats dans les rues depuis 1995 en France. De plus, «la protection des points fixes» est à l'origine des missions attribuées à Sentinelle, surtout autour des lieux de culte et des bâtiments publics. D'après Dominique Trinquand, d'une manière progressive, Sentinelle a été réorientée vers les patrouilles, sans oublier sa mission première: la lutte contre le terrorisme, non contre les manifestants.
    «Notre ennemi, ce n'est pas les Gilets jaunes. Notre ennemi, c'est les terroristes. Soyons clairs: les militaires ne vont pas se mettre à arrêter les Gilets jaunes, ils ne vont pas foncer dedans ou ouvrir le feu. Ils ne seront pas en première ligne», a confié une source gouvernementale à l'AFP.

    «Ce qu'il y a de nouveau aujourd'hui, ce n'est pas l'utilisation de Sentinelle, c'est la menace qui existe au sens où nous n'avons pas affaire à des manifestants, mais à des émeutiers», insiste Dominique Trinquand.

    Le général souligne le choix d'utiliser l'armée pour mieux gérer les effectifs. «Les militaires vont se poster devant les bâtiments habituellement gardés par les policiers pour permettre à ces effectifs de maintenir l'ordre», rappelle-t-il, balayant d'un revers de la main les accusations d'«escalade» et de «ligne jaune franchie» lancées par les détracteurs du gouvernement. Benjamin Griveaux a affirmé à l'Obs qu'«évidemment, les militaires Sentinelle n'assureront pas une mission de maintien de l'ordre».

    ​Pour Dominique Trinquand, l'«escalade» et «l'utilisation de la violence» ne viennent «non pas des forces de l'ordre, mais des émeutiers.» Il considère comme «totalement intolérables» les épisodes de violence qui ont eu lieu dans la capitale française le 16 mars et à propos desquels il ne mâche pas ses mots: «Il ne s'agit plus d'une manifestation réclamant quelque chose, il s'agit de nihilistes voulant attaquer la République et détruisant tout ce qui leur passe sous la main.»

    Pour de nombreux observateurs, les violences qui ont eu lieu sur les Champs-Élysées étaient en grande partie le fait d'anarchistes et de Black Blocs. De nombreuses photos et vidéos ont circulé, montrant des individus masqués, habillés de noir, sans gilet jaune sur le dos et s'adonnant à des violences. La journaliste Natacha Polony s'en est fait l'écho sur Facebook même si, sur son «post», une des images n'a pas été prise le 16 mars, ce qu'elle a reconnu par la suite.

    ​Selon des chiffres diffusés le 17 mars par le journaliste indépendant David Dufresne, 2.280 civils ont été blessés depuis le début du mouvement, dont plusieurs très grièvement. Du côté des forces de l'ordre, on compte 1.500 blessés.

    La question d'éventuelles ripostes

    Pour Dominique Trinquand, «autant faire appel à l'armée, qui a une valeur symbolique très importante, d'autant que les missions que l'armée remplira le 23 mars ne sont pas nouvelles pour elle.»

    ​Néanmoins, l'inquiétude demeure quant à la riposte des militaires en cas d'attaque, eux qui seront postés devant ces fameux «points fixes» qu'ils seront censés protéger. Tireront-ils? À quelles conditions? Quels ordres seront donnés?

    «Je ne suis pas inquiet», rétorque le général avant de poursuivre: «Le problème, c'est les émeutiers. Ils le savent. S'ils veulent attaquer les militaires pour se faire tirer dessus, c'est leur choix. Ce qui m'inquiète, c'est l'attitude des émeutiers, pas l'attitude des militaires.»

    Du côté du député Les Républicains (LR) Éric Ciotti, c'est la préoccupation qui prédomine: «Contrairement à la police et la gendarmerie, les militaires de la force Sentinelle ne sont pas formés ni équipés pour maintenir l'ordre. En cas de problème, que feraient les militaires? Recourir à leurs armes? Ce serait irresponsable.»

    ​Même chose du côté de Jean-Luc Mélenchon. Le leader de la France insoumise a lourdement critiqué l'emploi de la force Sentinelle lors d'un débat avec les chefs des principaux grands partis politiques organisé le 20 mars sur BFMTV. «Vous êtes devenus fous! Un militaire, c'est pas un policier», a-t-il notamment tempêté.

    ​Benoît Hamon, patron de Génération. s a affirmé sur RMC le 21 mars que «le gouvernement sort un arsenal de mesures sécuritaires et martiales pour masquer l'incompétence du ministre de l'Intérieur.»

    Selon Dominique Trinquand, mobiliser des effectifs militaires revient à avoir plus d'unités mobiles de la police. Pour lui, la relation entre les militaires et la police est extrêmement importante. Il assure que le système de commandement et de communication par radio de cette dernière lui permettrait d'intervenir très rapidement là où les militaires indiqueraient avoir des problèmes.

    ​La crainte d'une riposte disproportionnée évoquée par Éric Ciotti est partagée par Philippe Capon, secrétaire général du syndicat Unsa-Police: «Ce qui m'inquiète, c'est la riposte en cas d'attaque.» Une question largement abordée sur les réseaux sociaux. Pour Dominique Trinquand, il pourrait s'agir de «légitime défense»:

    «Si un militaire est attaqué pour qu'on lui prenne son arme et c'est déjà arrivé, alors oui, il y a autorisation de tirer. Il faut être clair.»

    La question de l'utilisation d'armes à feu par les forces de l'ordre a déjà été discutée après les scènes de violence du 1er décembre 2018 qui ont fait le tour du monde. «La réalité, c'est que nos forces de sécurité ont été attaquées», se justifiait à l'époque Christophe Castaner. Déjà, un éventuel emploi de l'armée par les autorités était à l'origine de rumeurs discutées sur les réseaux sociaux.

    «C'est de la manipulation politique, affirme Dominique Trinquand. Jamais il n'a été question de retourner l'armée contre le peuple. Quand j'entends dire "on ne voit pas un soldat français tirer sur un citoyen français", je voudrais rappeler certains terroristes qui étaient des citoyens français, ce qui n'a pas empêché qu'on leur tire dessus.»

    Pour le général, il faudrait surtout voir la nature de la menace, précisant que le 16 mars, on a assisté aux actions de «gens qui sont là pour détruire la République», citant également l'exemple de la plaque commémorative en hommage à Xavier Jugelé, policier assassiné en avril 2017 par un terroriste sur les Champs-Élysées. Elle a été taguée d'un «A» pour «anarchie». Ce symbole est très repris par une certaine mouvance d'extrême gauche que beaucoup dissocient des Gilets jaunes.

    «Ce sont des nihilistes qui veulent détruire l'État, dit le général. Qu'ils se gardent de vouloir détruire l'État, sinon l'État se défendra. Ça me paraît normal. Ceux qui font augmenter la violence, ce sont les émeutiers. Remettons les fautes là où elles sont!»

    Le gouvernement promet des interpellations massives lors de l'Acte 19. «Nous partirons du principe qu'il s'agit de rassemblements d'émeutiers», a prévenu le Secrétaire d'État auprès du ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez le 19 mars. Il parlait précisément des mobilisations du 23 mars. Malgré l'avertissement, de nombreux Gilets jaunes appellent à battre le pavé, notamment à Nice. Tout porte à croire que la journée sera chaude.

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    Mouvement des Gilets jaunes après 18 semaines de mobilisation (102)
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    routiers, gilets jaunes, arme à feu, mineurs, peuple, blessés, armée, police, Natacha Polony, Christophe Castaner, Benoît Hamon, Philippe Capon, Laurent Nuñez, Eric Ciotti, Dominique Trinquand, Jean-Luc Mélenchon, Paris, France
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