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Ségolène Royal tiendra une chronique régulière dans l’émission dominicale «En toute franchise» sur LCI. Si l’ex-ministre socialiste n’est pas la première personnalité politique à rejoindre un média, la pratique soulève des interrogations: la porosité entre monde politique et sphère médiatique est-elle souhaitable?

Indéniablement, il s’agit d’une belle prise. L’arrivée prochaine de Ségolène Royal sur l’antenne de LCI, comme chroniqueuse dans l’émission du dimanche En toute franchise, est un joli coup médiatique pour la chaîne du groupe TF1, que révèle le JDD dans son édition du 27 septembre.

En 2017, c’était un autre socialiste bien connu, Julien Dray, qui débattait tous les mercredis avec le journaliste Nicolas Beytout sur la même antenne. Les socialistes sont pourtant loin de détenir pas le monopole de la chronique médiatique. Parmi les personnalités politiques, bien d’autres s’y sont essayés avant eux.

Citons pêle-mêle, ces dernières années, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin dans l’émission 19h le dimanche sur France 2, Henri Guaino, ancienne plume de Nicolas Sarkozy, sur Sud Radio, Jean-Louis Debré, ex-président du Conseil constitutionnel, sur Paris Première et Europe 1 ou encore Daniel Cohn-Bendit, sur Europe 1 également. Rares sont en revanche les personnalités d’extrême droite à suivre un chemin identique, à l’exception notable de Jean Messiha, membre du RN, qui a son rond de serviette à Balance ton post, une émission de débats animée par Cyril Hanouna sur C8.

Interrogé par Sputnik, Claude Chollet, président de l’Observatoire des journalistes et de l’information médiatique (OJIM), rappelle néanmoins que Jean Messiha avait été écarté de l’antenne d’Europe 1 en août 2017 en raison de tweets jugés «problématiques»:

«Que Ségolène Royal rejoigne l’antenne de LCI en tant qu’éditorialiste n’est pas en soi choquant, mais il y a quand même une forme de deux poids, deux mesures: l’annonce de l’arrivée de Jean Messiha sur Europe 1 avait suscité un tollé, ce qui avait d’ailleurs empêché sa venue», souligne Claude Chollet.

La collusion se ferait donc davantage «entre les sociaux-libéraux des deux côtés», si l’on en croit Claude Chollet.

Plus récemment, c’est Gaspard Gantzer, l’ancien conseiller en communication de François Hollande, qui a fait parler de lui en rejoignant à son tour l’équipe de Balance ton post.

Politique, médias, de fréquents allers-retours

Comment expliquer de telles reconversions médiatiques pour des hommes et des femmes politiques ayant eu par le passé de hautes responsabilités? S’agit-il d’une volonté de couper avec un milieu hostile, éreintant, où les rivalités sont permanentes?

Gaspard Gantzer apporte un début d’explication, lui qui avait présenté sa candidature à la mairie de Paris avant de se rallier à Agnès Buzyn en février dernier. En juillet, il justifiait ainsi son choix au Parisien: «J’ai décidé de prendre du champ vis-à-vis de la politique partisane et surtout de reprendre ma liberté et mon indépendance.»

Même chose pour Roselyne Bachelot, ancienne ministre de la Santé et précurseur en la matière, qui avait quitté le monde politique en 2012 pour faire carrière dans les médias. Celle qui est passée par D8 (devenu C8), I-Télé (devenu CNews), Europe 1, RTL, RMC, LCI ou encore France 2 affirmait ne pas envisager un retour en politique… avant d’être nommée ministre de la Culture en juillet dernier dans le gouvernement Castex:

«Je ne reviendrai pas, c’est une décision irrévocable que j’ai prise […] La politique est une drogue, les gens le savent. Ils pensent que je suis gravement intoxiquée et que si on me fait une proposition, je l’accepterai. Eh non!», confiait Roselyne Bachelot au Grand Journal en 2016.

Claude Chollet avance aussi une explication très prosaïque: le besoin pour des politiques en perte de vitesse de faire bouillir la marmite ou d’assurer leur autopromotion:

«La peur du chômage explique aussi ces allers-retours: en janvier 2020, Ségolène Royal se fait débarquer de son poste d’ambassadrice des pôles et espère ensuite un poste lors du dernier remaniement ministériel, qu’elle n’obtient pas. Rejoindre aujourd’hui LCI est pour elle une manière d’exister politiquement», analyse Claude Chollet pour Sputnik.

Le besoin «d’exister politiquement» est-il pour autant la clé de voûte des immixtions des politiques dans la sphère médiatique? Certains s’en défendent.

«Une frontière floue entre le monde politique et médiatique» 

L’autre explication invoquée par les politiques est la nécessité de contribuer de manière plus directe aux débats de société. Qu’est-ce qui pousse un énarque comme Gaspard Gantzer à accepter de rejoindre l’équipe folklorique de Cyril Hanouna, par exemple? Les audiences de Balance ton post, qui réunit en moyenne 500.000 téléspectateurs par jour, jouent sans doute une large part… Pour expliquer son choix, l’intéressé avance ainsi la «volonté de créer un espace de débat quotidien sur C8, qui s’adresse notamment aux jeunes et à un public varié et populaire.» Un argument que reprenait déjà à son compte Julien Dray à son arrivée sur LCI en 2017: «Ça fait partie de notre travail de faire vivre le débat d’idées et la confrontation.»

Une question se pose néanmoins: lorsqu’ils interviennent en tant que chroniqueur dans les médias, au nom de qui les politiques s’expriment-ils? Du média en question, de leur parti politique d’origine, d’eux-mêmes? La question n’est pas toujours tranchée et soulève un certain nombre d’ambiguïtés. En mars 2018, Henri Guaino a par exemple été contraint d’arrêter sa collaboration avec Sud Radio en qualité d’éditorialiste après avoir défendu sur BFMTV Nicolas Sarkozy, impliqué dans différentes affaires judiciaires.

Le propriétaire de Sud Radio de l’époque, Didier Maïsto –qui a annoncé mercredi 30 septembre qu’il quittait la radio–, justifiait ainsi sa décision d’écarter l’ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy:

«La frontière est parfois floue entre le monde médiatique et politique. Ça ne me dérange pas que des hommes politiques deviennent des éditorialistes ou, inversement, que des éditorialistes ou journalistes veuillent embrasser une carrière politique, mais on ne peut pas faire les deux en même temps. Il faut savoir qui s’exprime, il faut toujours savoir d’où l’on parle et qui parle», théorisait Didier Maïsto dans une chronique sur Sud Radio en mars 2018.

Car le mélange des genres est en effet ce qui guette ces politiques reconvertis. Rien ne permet d’affirmer que ces derniers, à l’image de Roselyne Bachelot, ne reviendront pas aux affaires politiques après leur passage dans les médias.

Entrisme politique

À ce titre, le cas de Raquel Garrido est édifiant. Lorsqu’elle débarque, à la rentrée 2017, sur le plateau de Les Terriens du dimanche sur C8, une émission animée par Thierry Ardisson, celle qui était jusqu’alors porte-parole de La France insoumise ne cache pas sa volonté d’entrisme politique dans les médias:

«Les chaînes publiques et privées ont intérêt à donner la parole à des Insoumis, car ils représentent 20% des électeurs et une certaine culture politique, qui est désormais implantée dans le pays. […] Il faut rayonner pour convaincre davantage et passer de 20 à 50%!», expliquait Raquel Garrido à Europe 1 en 2017.

Une volonté d’influence que n’a pas manqué d’épingler le CSA, qui a décidé de décompter ses prises de parole sur C8 du temps de parole attribué à LFI… Résultat des courses: l’avocate chilienne a été contrainte de renoncer à son engagement politique. Pour un temps seulement, puisque cette dernière sera tête de liste aux élections municipales pour la mairie de Bagnolet, avec le soutien de… LFI. Le temps de faire campagne, celle-ci avait mis en pause sa participation à l’émission Balance ton post, sur C8 toujours.

Interrogée par Europe 1 en août 2017 sur ce risque de collusion entre médias et politiques, Roselyne Bachelot mettait en garde contre une «confusion des rôles» périlleuse entre médias et politiques. Le témoignage ne manque pas de sel quand on connaît la trajectoire de l’actuelle ministre de la Culture:

«Il faut vraiment avoir quitté la vie politique pour que la mayonnaise prenne, c’est une condition sine qua non. Si c’est juste une parenthèse, les personnes que vous avez en face de vous ne savent pas si elles s’adressent à un chroniqueur ou à un militant. La confusion des rôles est un risque réel», professait Roselyne Bachelot en 2017, trois ans avant de rejoindre le gouvernement Castex.

Dans l’autre sens, les exemples de journalistes ayant déchiré leur carte de presse pour entrer en politiques ne manquent pas non plus. Les deux plus «anciens» sont sans doute Noël Mamère (qui a fait une grande partie de sa carrière de journaliste sur Antenne 2) et Robert Ménard, qui a cofondé l’association Reporters sans frontières en 1985, avant de se rapprocher de l’extrême droite et du Front national.

Le processus s’est dernièrement accéléré: Bruno Roger-Petit, passé par à peu près tous les médias français, est devenu porte-parole de l’Élysée puis «conseiller mémoire» auprès d’Emmanuel Macron; Laurence Haïm, ex-correspondante de Canal+ à Washington, a sporadiquement contribué à la campagne de LREM en tant que porte-parole; Audrey Pulvar, ex-compagne d’Arnaud Montebourg et présentatrice entre autres pour France 3 et CNews, s’est engagée auprès d’Anne Hidalgo en tant qu’adjointe à la mairie de Paris; Bernard Guetta, longtemps spécialiste des questions géopolitiques sur France Inter, est devenu eurodéputé sur une liste LREM.

Ce décloisonnement entre les deux milieux peut-il jeter le discrédit sur la profession de journaliste? Pour Claude Chollet, ces affinités étaient «évidentes» et ne devraient par conséquent surprendre personne:

«Les gens devraient ouvrir les yeux sur ces pratiques. […] Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner leurs sympathies lorsqu’ils étaient journalistes. Mais ils auraient dû être discrédités depuis bien longtemps déjà!», assène Claude Chollet, président de l’Observatoire du journalisme, au micro de Sputnik.

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Tags:
Rassemblement national (RN), Mairie de Paris, Bolloré, Anne Hidalgo, Robert Ménard, médias français, Raquel Garrido, François Hollande, Roselyne Bachelot, Touche pas à mon poste (TPMP), Cyril Hanouna, Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal
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