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Emmanuel Macron a accusé son homologue turc de vouloir peser sur l’élection présidentielle de 2022. Constantin Pikramenos, spécialiste de la Turquie, estime que l’intention d’ingérence d’Ankara est réelle, mais son champ d’action limité. Il considère surtout que l’Élysée exagère cette menace à des fins électorales.

«Évidemment. Il y aura des tentatives d’ingérence pour la prochaine élection.» Emmanuel Macron a directement accusé le Président turc Recep Tayyip Erdogan de vouloir influencer le vote de 2022.

Les deux hommes n’en sont pas à leur première passe d’armes musclée: en septembre dernier, le dirigeant français avait affirmé que «le peuple turc, qui est un grand peuple, mérite autre chose» qu’Erdogan. Ce à quoi l’intéressé avait rétorqué en décembre «Macron est un problème pour la France

L’invective a toutefois atteint de nouveaux sommets: pour la première fois, l’un accuse ouvertement l’autre d’ingérence. Lors d’une élection présidentielle, qui plus est. «C’est écrit, et les menaces ne sont pas voilées», a ajouté le Président de la République, interrogé dans le cadre d’un documentaire de l’émission C Dans l’Air, diffusée sur France 5.

«Ce à quoi Macron fait référence lorsqu’il dit “c’est écrit”, ce sont les sites contrôlés par Ankara qui font de l’ingérence sur les réseaux sociaux et discréditent Macron», estime au micro de Sputnik Constantin Pikramenos, spécialiste de la Turquie et coauteur du livre «MIT – Le service secret turc» (VA Éditions, 2021).

Les réseaux sociaux seraient donc l’un des moyens de pénétration d’Ankara dans la vie politique française. À travers ceux-ci notamment, la Turquie tenterait de mobiliser les Turcs vivants en France, les citoyens français d’origine turque et plus largement les Français de confession musulmane. Il pourrait pour cela compter sur les réseaux fréristes, ses alliés idéologiques.

Solide assise communautaire

Ces communautés s’entremêlent, mais il est statistiquement possible de se faire une idée de leurs poids démographique en France. Ainsi, entre 600.000 et 800.000 Turcs d’origine vivent dans l’Hexagone, dont près de la moitié possède la nationalité française. Concernant la population de musulmans en France, autre cible potentielle du Président turc, les chiffres varient, mais l’Observatoire de la laïcité la situe dans une étude publiée en 2019 à 4,1 millions d’individus, soit près de 6% de la population totale. En 2017, dans son livre Les véritables enjeux des migrations (Éd. du Rocher, 2017), Jean-Paul Gourévitch, spécialiste de l’Afrique et des migrations, estimait quant à lui cette population à 8,5 millions de personnes, soit 12,7% de la population.

Une force de frappe politique considérable dans un pays de 67 millions d’habitants. Erdogan dispose de solides relais en France, notamment à travers la mouvance des Frères musulmans*, organisation islamiste transnationale dont le dirigeant turc est proche et qui est solidement implantée dans le pays. En atteste la récente polémique autour des subventions octroyées par la maire de Strasbourg (EELV) pour la construction de la mosquée Eyyub Sultan.

Ce 24 mars, Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a d’ailleurs dénoncé au micro de RMC le fait que l’État subventionne le chantier de la plus grande mosquée d’Europe dont la Confédération islamique Milli Gorus (CIMG), une organisation islamique et politique réputée proche du pouvoir turc, et des Frères musulmans*, est à l’origine. Constantin Prikramenos ne croit pourtant pas que les velléités d’ingérence turques puissent avoir un impact électoral décisif à court terme.

«Les quelques centaines de milliers de Franco-Turcs en France ne représentent pas une masse électorale importante. Si on enlève les Turcs d’origine kurde, les Alévis, les Kémalistes, les marxistes, les sociodémocrates, les libéraux, on tombe à des nombres très bas au sein de la communauté turque», clarifie le chercheur.

Et cette logique, le coauteur de plusieurs ouvrages sur la Turquie et le Moyen-Orient, qui publie régulièrement dans la presse grecque et turque, l’applique aussi à la communauté musulmane:

«En France, la communauté musulmane est majoritairement d’origine maghrébine. Les Algériens sont en général plutôt hostiles à Erdogan, les Marocains aussi dans une moindre mesure et il ne reste que les musulmans d’origine tunisienne qui, eux, seraient plus enclins à répondre à ses appels du pied. Ça ne fait pas non plus une montagne de votes. D’autant que les musulmans ne sont pas ceux qui votent le plus.»

Un propos qui peut toutefois être nuancé par le fait que de nombreux musulmans immigrés, notamment ceux de deuxième ou troisième génération, ne calquent pas leurs lectures idéologiques et politiques sur celles des habitants de leur pays d’origine. En d’autres termes, tous les Franco-Marocains n’ont pas les mêmes réflexes politiques que les nationaux marocains.

«Pour qui vont voter les pro-Erdogan? Ni Marine Le Pen ni Emmanuel Macron»

D’après Constantin Pikramenos, l’impact électoral d’une ingérence resterait donc limité. D’autant que celui-ci interroge: «Et s’ils vont voter? Pour qui vont voter les pro-Erdogan? Ni Marine Le Pen ni Emmanuel Macron. C’est sur une partie des écolos et des mélenchonistes. Ce que certains appelleraient les “islamogauchistes”. Tous ces gens votent déjà pour ces mêmes figures depuis des années et l’on voit les résultats que ça donne

Ainsi, «l’idée qu’Erdogan puisse faire de l’ingérence en mobilisant les communautés turques et musulmanes de France, ça ne tient pas», considère le spécialiste de la Turquie et expert en Intelligence économique.

Ce dernier estime d’ailleurs qu’Emmanuel Macron en serait conscient et essayerait en réalité de tirer des dividendes politiques de la situation.

«Ces propos du Président Macron sur l’ingérence d’Erdogan, c’est de la communication. C’est plus une stratégie de Macron pour mobiliser sa propre base et grappiller des voix à droite. Il veut faire passer le message qu’il est contre Erdogan et les Frères musulmans*. Macron survend cette menace pour se positionner en rempart contre l’islam politique», analyse Constantin Prikramenos.

Celui-ci pense d’ailleurs que si le Président turc s’intéresse autant à la France, c’est surtout pour faire avancer ses intérêts en dehors du sol français:

«Il y a environ six millions de musulmans en France. Pour Erdogan c’est stratégique. Il peut jouer de cette francophobie pour gagner des parts de marché militaires en Afrique, se positionner en protecteur de la Oumma [communauté de croyants musulmans, ndlr] et pour travailler sa base électorale en interne. C’est un théâtre d’opération low cost, il n’a rien besoin d’investir, il peut juste insulter ou critiquer et en tirer un bénéfice.»

Demeure toutefois une réalité politique: les petites batailles font les grandes victoires. En cas de scrutin extrêmement serré les «quelques» dizaines de milliers, voire centaines de milliers, sous l’influence du message d’Erdogan pourraient toujours faire basculer dans un scénario dramatique une élection. Lors de l’élection présidentielle de 2012 par exemple, François Hollande a remporté le scrutin du deuxième tour d’une courte tête de 1,3 million de voix. Dans de tels cas de figure, chaque voix compte. Cela dit, en 2017, Recep Tayyip Erdogan avait appelé à voter la très importante communauté turque d’Allemagne, contre Angela Merkel. Sans que cette démarche ne connaisse le succès escompté.

* Organisation terroriste interdite en Russie

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Bozkurtlar (Loups gris), islamisme, Frères musulmans, ingérence, élection présidentielle, Emmanuel Macron, Recep Tayyip Erdogan
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