Opinion
URL courte
Par
2920112
S'abonner

Alors qu’une tribu de l’est de la Syrie lance un ultimatum pour que les États-Unis et les Forces démocratiques syriennes quittent la zone, le politologue franco-syrien Bassam Tahhan, joint par Sputnik, dépeint une situation explosive et complexe, entre rivalités, allégeances, pétrole et stratégie de long terme.

Ça bouge dans l’est syrien. Les cheikhs de la tribu al-Akidat sont à bout de patience. Le 11 août, ils se sont réunis dans le gouvernorat de Deir ez-Zor et ont jugé que la coalition internationale dirigée par les États-Unis, ainsi que ses alliés des Forces démocratiques syriennes (FDS), largement dominées par les Kurdes, étaient selon eux à l’origine de plusieurs assassinats de représentants de tribus dans la région.

Un ultimatum a été fixé: la coalition et les FDS ont un mois pour «laisser la région arabe aux Arabes». Le compte à rebours a démarré dès la fin de la réunion: «Nous exhortons la coalition internationale à transmettre la gestion du gouvernorat à sa population arabe, sans intermédiaire tout en respectant l’intégrité territoriale de la Syrie et les droits de ses citoyens», détaille leur déclaration.

«Cette tribu est de loin la plus nombreuse de la région. Ses membres sont répartis sur une partie de la Syrie et de l’Irak. Elle a ses titres de gloire. Ses membres ont dans le passé combattu les Anglais et les Français. Elle a une longue histoire qui remonte au XVIIe siècle et s’est depuis répandue tout au long de l’Euphrate et de ses affluents. Si la tribu al-Akidat s’en prend aux Américains et aux Kurdes, ses branches présentes en Irak pourraient décider d’en faire de même», explique au micro de Sputnik Bassam Tahhan, politologue franco-syrien spécialiste de la région.

Un front commun pour libérer l’est de l’Euphrate

Une série de meurtres, notamment de figures des tribus dans la région et de nombreuses arrestations considérées comme arbitraires, ont mis le feu aux poudres. D’après les chefs de la tribu al-Akidat, les récents assassinats du cheikh Moutchar al-Hafl et de son proche Daar Mikhlef al-Khalaf sont imputables aux FDS. L’événement a notamment déclenché des manifestations et des attaques contre la coalition et ses alliés des FDS.

Les responsables de la tribu demandent également à la coalition et aux FDS de livrer les individus coupables selon eux des meurtres de cheikhs locaux. De plus, ils souhaitent que des otages et autres captifs soient libérés, notamment femmes et enfants.

«Les Kurdes font preuve de trop de triomphalisme dans l’est de la Syrie. Donald Trump, qui avait annoncé se retirer de Syrie, ne l’a finalement pas fait. Il a envoyé des dizaines de blindés et de l’armement lourd aux Kurdes. Cela pourrait avoir pour but de fonder le noyau dur d’un futur État kurde, pro-occidental et opposé à Damas, à la Russie, à l’Iran et éventuellement à la Turquie. Trump se sert de cette carte de la création d’un État kurde comme un moyen de pression sur Ankara», analyse Bassam Tahhan.

D’après l’expert, «un tel contexte mène à un excès de confiance chez les Kurdes, qui se pensent les “patrons” à l’est de l’Euphrate et se livrent à des pratiques très peu démocratiques».

L’agence iranienne Press TV rapporte que neuf civils de la région ont récemment été enlevés par des miliciens kurdes des FDS. «Des milices kurdes ont pris d’assaut les maisons des habitants de la cité de Sawaidan Jazirah, dans le sud-est de la province de Deir ez-Zor», selon des sources locales citées par l’agence.

«Lors de cet assaut, les supplétifs des États-Unis ont enlevé neuf personnes et les ont transférées vers un endroit inconnu», précisent ces mêmes sources.

La région est connue pour abriter de nombreux champs pétrolier, une donnée essentielle selon Bassam Tahhan pour comprendre ce qui se joue là-bas:

«C’est précisément pourquoi les Américains et les Français jouent la carte kurde dans cette zone. Contribuer à démanteler la Syrie et fonder un État kurde au nord du pays pourrait être très lucratif et leur apporter de grandes richesses en gaz et en pétrole.»

Les cheikhs de la tribu al-Akidat ont fait part de leur volonté de former une armée tribale afin de lutter contre la coalition et les FDS, selon Press TV: «Cette armée sera constituée d’hommes de toutes les tribus syriennes. Elle agira dans le cadre d’une parfaite coordination avec l’armée syrienne pour libérer la Syrie.»

«Damas arme déjà en partie la tribu al-Akidat. Elle a déclaré de longue date son allégeance à l’État syrien», explique Bassam Tahhan.  

Toujours selon Press TV, le leader de la tribu Baqara, le cheikh Nawaf al-Bachir, originaire du nord de la Syrie, a demandé à Damas la formation d’une armée tribale, également pour faire face à la coalition internationale et aux FDS.

Ce dernier appelle à mener un combat d’ampleur afin de libérer l’est de l’Euphrate en agissant de concert avec d’autres tribus et l’armée régulière syrienne.

L'ennemi de mon ennemi est mon ami

D’après Bassam Tahhan, ancien maître de conférences en arabe à l’École polytechnique, la situation est «très complexe» à l’est de l’Euphrate: d’autres tribus moins nombreuses sont présentes dans la région et certaines d’entre elles sont alliées à Ankara, adversaire de Damas et ennemi suprême des Kurdes, car elles ont des comptes à régler avec eux.

«Si une flamme contestataire embrase la région, il est possible qu’elles forment une alliance de circonstance avec les tribus soutenus par Damas, afin d’affronter les Kurdes quand bien même Ankara reste un ennemi de l’État syrien. Il faut rappeler que la Turquie lutte à la fois contre Bachar el-Assad mais aussi contre les Kurdes, qui sont eux-mêmes opposés à Damas», analyse-t-il.

Le spécialiste évoque la possibilité d’une aide apportée aux tribus sunnites pro-syriennes en provenance des forces chiites d’Irak, malgré «des différences confessionnelles». En attendant, Bassam Tahhan ne met pas en doute la capacité de la tribu al-Akidat à poser de sérieux problèmes à la coalition internationale et aux FDS:

«L’histoire a prouvé que ses membres sont des combattants nés. Les armées françaises et anglaises s’en souviennent très bien.»

Lire aussi:

Brûler vif une personne n’a pas été reconnu comme un acte barbare par la cour d’assises de Douai
Appelés pour des cris et des insultes provenant d’un appartement, les policiers découvrent une drôle de situation
Marine Le Pen dévoile le nom de son ministre de la Justice en cas de victoire en 2022
Tags:
Donald Trump, Bassam Tahhan, Irak, Kurdistan syrien, conflit syrien, dossier syrien, crise syrienne, Syrie
Règles de conduiteDiscussion
Commenter via SputnikCommenter via Facebook