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De la fonte du pergélisol, susceptible de cacher d’anciens virus, à celle de l'Arctique, pouvant menacer des animaux marins, quels sont les enjeux de la «question climatique» en Russie? Des scientifiques et professeurs russes livrent leurs avis à Sputnik.

La pandémie mise à part, en Russie l’année 2020 s’est avérée particulière également sur un autre plan: il s’agit de l’année la plus chaude dans l’Histoire météorologique du pays.

Ainsi, en faisant le bilan de l’année écoulée, le centre météorologique russe a début janvier indiqué qu’en 2020 «pour la première fois en 130 ans d'histoire d'observations météorologiques régulières», «le maximum absolu a été atteint» dans sept des huit districts fédéraux de la Russie.

Un récent rapport du service fédéral russe pour l'hydrométéorologie et le contrôle de l'environnement, Rosguidromet, fait état de constats au premier regard plus que préoccupants: le taux de réchauffement en Russie est nettement supérieur à la moyenne du globe, l'épaisseur de la couche du pergélisol décongelée de façon saisonnière augmente, il existe une tendance stable à la réduction de la calotte glaciale dans l'Arctique.

Quels sont les enjeux derrière ces tendances? Qu’en dit la science? Que doit faire la Russie pour y répondre? Sputnik a recueilli des avis d’experts en la matière.

Le pergélisol dégelé… en vue de futures pandémies

Selon les données scientifiques, le pergélisol, couche du sol qui normalement ne dégèle jamais, représente de 60 à 65% du territoire russe, principalement en Sibérie de l’est et dans la Transbaïkalie. La couche du pergélisol décongelée de façon saisonnière, certes, augmente, mais cette fluctuation «n’est pas catastrophique», estime Pavel Konstantinov, chercheur principal de l’Institut de géocryologie du département de la Sibérie de l’Académie des sciences de Russie, basé à Iakoutsk, la plus grande ville du monde construite sur la merzlota.

Selon lui, ce phénomène, historiquement naturel mais aggravé par des facteurs anthropogènes à l'ère du développement industriel des régions nordiques, présente plusieurs dangers. Parmi eux figurent ceux qui semblent plus ou moins évidents, comme des risques d'accidents dans les bâtiments résidentiels et industriels basés sur des fondations sur pieux, conçus à l'origine pour des conditions de préservation du pergélisol ou une «hausse des accidents sur des structures linéaires» telles que les routes, les gazoducs, les lignes électriques… Mais aussi ceux qui ne viennent pas forcement toujours à l’esprit.

Ainsi, avec la pandémie en toile de fond, le phénomène a fait parler de lui de plus belle, des virus potentiellement dangereux y étant présents. Pour le moment, ces nombreux microbes et bactéries restent alors «bloquées» dans le pergélisol, pourtant leur future «libération» peut être envisageable, estime, dans un commentaire à Sputnik, Pavel Konstantinov.

«Effectivement, le scénario d'une possible "libération" d'anciens microbes et virus pathogènes ne peut pas être exclu. Ce problème est actuellement activement étudié par des microbiologistes en collaboration avec des chercheurs du pergélisol», confirme M.Konstantinov.

La fonte de l’Arctique: la faute aux humains?

Contacté par Sputnik, Vasiliï Smolianitskiï, directeur du laboratoire du Centre mondial de données sur la glace de mer de l'Institut de l'Arctique et de l'Antarctique, affirme qu’en premier lieu il s’agit d’un processus «naturel et multiséculaire».

Sur le plan de l’Histoire, la fonte de l’Arctique n’a «rien de nouveau», le dernier millénaire étant une période postglaciaire caractérisée par un réchauffement de fond des régions polaires. Pourtant, précise-t-il, la diminution de la glace de mer dans cette région a atteint dans la deuxième décennie du XXIe siècle un niveau «qualitativement nouveau», «inhabituel» pour les derniers siècles d'activité humaine.

«Peut-il [le processus de la fonte de l’Arctique, ndlr] être qualifié de naturel? Certainement oui. Des facteurs anthropiques, l’ont-ils influencé en termes de préservation et/ou de renforcement de cette tendance? C’est tout à fait possible, compte tenu des concepts modernes du changement climatique», explique le chercheur.

Vu la particularité de ce processus, d’ailleurs susceptible de provoquer des difficultés dans la navigation ainsi que des changements perceptibles dans le cycle de vie des animaux y habitant, «il n'y a pratiquement aucun moyen de le ralentir». Dans le même temps, des mesures visant à réduire des émissions de dioxyde de carbone peuvent être prises à cette fin.

«La réduction des émissions de dioxyde de carbone est certes une stratégie nécessaire dont les États arctiques ont besoin, mais il ne faut pas oublier que la circulation atmosphérique est modulée à la fois dans les zones polaire, tempérée et tropicale», poursuit-il.

Dans ces deux dernières, «la déforestation et la désertification» ainsi que «les émissions industrielles» produites afin d’assurer le niveau actuel de consommation affectent le changement climatique dans l'Arctique beaucoup plus que les activités humaines dans la région arctique elle-même, détaille M.Smolianitskiï. La Russie étant dans le top 5 des plus grands émetteurs de CO2 dans l’atmosphère, qu’en est-il de la politique climatique?

La politique climatique en Russie, ce n’est que «le début»

Pour la spécialiste en la matière, la professeure du Département d’études des problèmes internationaux complexes d’exploitation des ressources naturelles et de l’écologie du MGIMO Ekaterina Bliznetskaia, la hausse record des températures annuelles en Russie est un signe que ce pays, tout comme chaque autre État sur la Terre, doit renforcer sa politique en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Se référant à l’Accord de Paris, Mme Bliznetskaia souligne que c’est le niveau national qui importe le plus dans cette «bataille».

Elle explique par ailleurs qu’en général la lutte contre le changement climatique se traduit par deux processus principaux.

«Le premier est la prise de mesures visant à s'adapter au changement climatique déjà en cours et une planification de la politique en tenant compte du fait que le climat continuera à devenir plus "nerveux", ce qui aura des effets sur tous les secteurs de l'économie», détaille la professeure.

«Le second est l'adoption de mesures d'atténuation du changement climatique, c'est-à-dire de réduction des émissions de gaz à effet de serre», poursuit-elle, en précisant que sur ce front la Russie n’en est qu’à ses modestes débuts. S’agissant des mesures concrètes, Moscou a adopté un plan de soutien à l’énergie renouvelable, dont les objectifs ne sont pourtant pas très ambitieux, estime la spécialiste. En plus, la récente annonce de la création de 80 polygones de carbone, sites expérimentaux conçus pour calculer la capacité de l'environnement à absorber le dioxyde de carbone de l'atmosphère, atteste également de la volonté du pays d’avancer en matière de politique climatique.

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Tags:
réchauffement climatique, Arctique, Russie
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