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À deux semaines de l’élection présidentielle américaine, Donald Trump mise gros sur son bilan économique, notamment sur le commerce international, pour convaincre. Est-il aussi bon que ce qu’il prétend? Les experts apparaissent plutôt divisés. Gérard Lafay, économiste et professeur émérite à l’université Paris II livre son analyse à Sputnik.

Donald Trump le répète à l’envi: son adversaire Joe Biden ne pourrait pas défendre économiquement les États-Unis comme il le fait.

Alors que l’élection présidentielle du 3 novembre approche, quel bilan économique tirer des politiques offensives que le locataire de la Maison-Blanche a menées sur le front du commerce international?

L’économiste Gérard Lafay, docteur en sciences économiques et professeur émérite de l’université Panthéon-Assas rappelle au micro de Sputnik que «l’économie américaine se portait plutôt bien avant la pandémie avec une croissance supérieure à 2% en 2019 et un taux de chômage historiquement bas autour de 3,5 en février.»

Impossible de rendre Trump responsable du Covid-19. Mais pour le reste? Cette vaste question divise les experts. Donald Trump n’a pas réussi à combler le déficit de la balance commerciale américaine. Certes, le coronavirus est passé par là, mais c’est une pandémie qui frappe les économies du monde entier.

​En août, le déficit commercial des États-Unis a grimpé à 82,94 milliards de dollars, après une balance négative de 80,11 milliards de dollars en juillet. «La politique commerciale de Donald Trump a apporté peu d’avantages tangibles à l’économie américaine tout en sapant le système commercial multilatéral, en déstabilisant les alliances avec les partenaires commerciaux des États-Unis et en créant un climat d’incertitude inédit», résume Eswar Prasad, professeur à Cornell University, cité par l’AFP.

«Donald Trump a certes mis en place des mesures de rétorsion commerciales contre l’étranger, principalement contre la Chine, mais dans le même temps, il n’a pas réussi à faire baisser suffisamment les importations. C’est l’une des raisons de son échec», explique pour sa part Gérard Lafay.

«L’un des paris de Donald Trump était d’inciter les entreprises du pays à réinvestir sur le sol américain. Cela n’a que partiellement fonctionné», ajoute le docteur en sciences économiques.

Sur la Chine, «clairement un échec»

À partir de 2017, le Président américain a fait voter par le Congrès de nombreuses mesures d’incitation fiscale afin de faire revenir les industriels américains au pays. Dès l’année suivante, 665 milliards d’euros avaient été «rapatriés». Une somme impressionnante, qui reste pourtant une goutte d’eau par rapport aux milliers de milliards de dollars de profits stockés à l’étranger par les entreprises américaines depuis une trentaine d’années. De plus, l’efficacité d’une telle politique est difficile à mesurer à court terme.

​Les objectifs de réduction du déficit commercial des États-Unis avec la Chine n’ont pas été atteints, malgré la guerre commerciale qu’a lancée le Président américain avec l’empire du Milieu. Le 13 octobre, les douanes chinoises publiaient des chiffres qui font mal pour l’Oncle Sam: l’excédent commercial de la Chine avec les États-Unis s’est encore accru de 30,75 milliards de dollars en septembre, pour une hausse de 18,8% sur un an.

«Il s’agit clairement d’un échec pour Donald Trump. Il n’a pas réussi à rapatrier massivement les entreprises américaines présentes en Chine malgré ses multiples appels», analyse Gérard Lafay.

D’un autre côté, les importations depuis le Canada ou le Mexique se sont envolées. «Donald Trump a montré qu’il était capable de casser, mais incapable de construire», analyse pour l’AFP Sébastien Jean, directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII). «Quand on voit ce qu’il a obtenu de la Chine, on est tenté de se dire: tout ça pour ça?», ajoute-t-il.

La trêve conclue entre Pékin et Washington en janvier dernier et que la crise du coronavirus a sans doute fait durer plus longtemps que prévu, a laissé en suspend de nombreux points, notamment autour des questions de propriété intellectuelle et de transferts de technologies qu’imposent la Chine aux investisseurs qui souhaitent intégrer son marché. Le combat n’attend que de reprendre.

Donald Trump se pose souvent en protecteur de l’économie américaine face à des adversaires qui tenteraient de saper la toute-puissance américaine. D’après Gianluca Orefice, professeur à l’université Paris-Dauphine, les hausses de droits de douane qu’il a mises en place ont «protégé les producteurs américains». Revers de la médaille, elles ont «augmenté les coûts de production» au sein de l’industrie américaine, démontrant ainsi la dépendance de cette dernière vis-à-vis des fournisseurs chinois.

Les USA, «un partenaire commercial peu digne de confiance»?

En plus de ne pas avoir réussi à résorber le déficit commercial, Donald Trump a, de par son agressivité, agacé un certain nombre de ses partenaires, comme le note Eswar Prasad qui a souligné qu’à force de «déclarations erratiques» et de «décisions unilatérales», les États-Unis sont désormais «perçus comme un partenaire commercial peu digne de confiance.»

C’est notamment le cas en Europe, où les droits de douane américains imposés unilatéralement sur certaines importations, notamment suite à la guerre commerciale que se livrent Airbus et Boeing, appellent une réponse. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) vient de donner son feu vert à l’Europe pour taxer pour 4 milliards de dollars de biens d’importations américains, contre 7,5 milliards dans l’autre sens. La France y est favorable et doit en discuter prochainement avec l’Allemagne.

«Les États-Unis sont peut-être plus isolés sur la scène du commerce international, mais reste que les Européens devraient prendre également des mesures face à la Chine, car c’est avec elle qu’ils ont un déficit commercial énorme et non avec les États-Unis. Avant de se concentrer sur ces derniers, l’Europe devrait en priorité s’occuper de sa politique commerciale avec Pékin. Une politique qui est faible», souligne Gérard Lafay.

Selon Eurostat, en 2019, «la balance commerciale était positive avec les États-Unis (18% des exportations et 12% des importations de l’UE) et le Royaume-Uni (15% exportations, 10% importations), mais négative avec la Chine (9% exportations et 19% importations).»

L’élection de Joe Biden ne changerait pas grand-chose

Edward Alden, expert au Council on Foreign relations, explique à l’AFP que la politique de Donald Trump «a été très préjudiciable à l’Europe, à l’Organisation mondiale du commerce, ce qui sera difficile à réparer.»

Reste que Donald Trump a engrangé des succès pendant ses quatre ans à la présidence des États-Unis, comme la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain, avec le Canada et le Mexique (ALENA). Pascal Lamy, ex-directeur de l’OMC, reconnaît au locataire de la Maison-Blanche le mérite d’avoir «popularisé» la nécessité de réformer l’OMC dans le but de faire accepter à la Chine «un durcissement des règles». Pékin est en effet régulièrement critiqué pour ne pas jouer selon les règles en vigueur. Sébastien Jean assure quant à lui que les coups de boutoir de Donald Trump «ont modifié le rapport de forces» avec Pékin.

«Il est clair qu’il reste beaucoup à faire pour que la Chine respecte les règles et de ce point de vue, ce qu’a fait Donald Trump est positif», se félicite Gérard Lafay, auteur de «12 clés pour sortir de la crise» aux éditions L’Harmattan.

Et si Joe Biden était élu comme le prévoient les sondages? L’institut de réflexion européen Bruegel assure que cela «signerait un retour à plus de courtoisie» pour les Européens dans les négociations commerciales avec les États-Unis.

​Traduction: Le président Obama et moi avons laissé à Donald Trump une économie en plein essor– et il a provoqué une récession. Il l’a gaspillée comme tout ce dont il a hérité dans sa vie.

Edward Alden rappelle cependant que «les différences entre Trump et Biden sur le commerce sont moins importantes que sur de nombreuses autres questions.» Et cela pourrait être particulièrement le cas sur la Chine. Vicky Redwood, chercheuse à Capital Economics rappelle que la nécessité d’endiguer la puissance économique chinoise fait l’objet d’un consensus entre Démocrates et Républicains et que la politique qui en découle a commencé sous Barack Obama. D’après Vicky Redwood, «la guerre commerciale était inévitable».

«Tout d’abord prudence avec les sondages», avertit de son côté Gérard Lafay. «La victoire de Biden n’est en rien certaine. Je pense néanmoins que son élection ne changerait pas grand-chose au niveau commercial que ce soit vis-à-vis de l’Europe ou de la Chine. Je rappelle par ailleurs que le PIB chinois en parité du pouvoir d’achat a dépassé celui des États-Unis. La Chine deviendra la première puissance mondiale, les États-Unis sont en déclin», poursuit l’économiste.

«Ils sont dans l’obligation de tenter de contrecarrer la puissance économique montante de Pékin», conclut-il.
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économie, Joe Biden, Donald Trump, coronavirus SARS-CoV-2, Covid-19
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