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Un «changement de civilisation». C’est par ces mots que Patrick Buisson qualifie le basculement moral, politique et anthropologique que la France vit selon lui depuis les années 60. Relativisme moral et culturel, perte du sacré, avènement d’une société consumériste obsédée par le plaisir: l’historien n’élude aucun sujet au micro de Sputnik.

«Personne ne va mourir pour le plaisir d’aller boire une petite mousse en terrasse», ironise Patrick Buisson devant les caméras de Sputnik.

Très critique envers une civilisation occidentale qu’il juge «décadente», l’écrivain souligne «l’impasse» dans laquelle se trouve la France, un pays selon lui «privé de sacré à partager».

«Nous courons après un “pays réel” qui est réduit à sa portion congrue. L’histoire commune dont parlait Ernest Renan n’est partagée que par quelques millions de Français, au mieux. Pour le reste, il n’y a rien qui fasse société, et encore moins communauté», fustige l’historien.

Pas de doute pour l’essayiste, la France était déjà bien mal en point avant l’arrivée du virus en provenance de Wuhan. Dans son livre La Fin d’un monde (Éd. Albin Michel), Patrick Buisson relate avec minutie ce «point de bascule» historique que constitue selon lui la période 1960-1975, les «Quinze piteuses» dont la France ne se remettra jamais véritablement. Alors que Mai 68 marque la mort symbolique du patriarcat, le concile Vatican II qui se clôt en 1965 est pour lui le coup de grâce d’un «sacré massacré»: l’Église catholique cesse d’incarner cette autorité verticale tournée vers Dieu pour «se rendre au monde» et tenter d’attraper en marche un humanisme édulcoré. Dans les campagnes, la technicisation progressive de l’agriculture et les grandes manœuvres de remembrement ne constituent selon lui rien de moins qu’un «ethnocide» sans précédent.

«Tout le discours sur le progrès émancipateur a été pris de revers»

Patrick Buisson en est ainsi persuadé: la pandémie a surtout montré le vide existentiel abyssal de la civilisation occidentale. La raison? La fin des trois «grands messianismes» qui structuraient encore au siècle passé l’existence humaine: la religion catholique, l’idéal communiste du Grand soir prolétarien et le patriotisme. Avec le recul, Patrick Buisson estime ainsi que «les historiens seront frappés par le sentiment de panique qui s’est emparé de la population» avec l’arrivée du Covid.

«La modernité s’est retrouvée confrontée à un événement régressif, à un épisode quasi moyenâgeux auquel elle ne s’attendait pas. Tout le discours technoscientifique sur le progrès émancipateur a été pris de revers! On s’est retrouvés confrontés à un événement face auquel il n’y avait plus de grand pourvoyeur de sens. Nous sommes désormais dans l’empire du vide», assène l’écrivain.

La perte de la notion de sacré dans ses différentes acceptions serait ainsi à l’origine de tous nos maux, si l’on en croit notre interlocuteur. Et avec elle, la disparition du sens du sacrifice. «La société consumériste n’a jamais eu de martyr et elle n’en aura jamais», prophétise-t-il.

«La mort est le grand tabou du XXe siècle»

C’est justement notre rapport collectif à la mort qui a le plus évolué au cours des dernières décennies, veut croire Buisson. Alors que le sexe était «le grand tabou du XIXe siècle», il a été remplacé au XXe par celui de la mort, avance-t-il.

«Il n’y a plus d’eschatologie qui donne une signification à la mort: le mort n’a plus de sens si l’on ne croit plus dans l’au-delà chrétien. Étant privée de sens, on l’escamote; ce que le sociologue américain Gorer appelle la “pornographie de la mort”: c’est devenu obscène de mourir. Ce spectacle doit donc être dissimulé», argumente l’historien.

À ce titre, les mesures sanitaires liées au Covid-19 et l’impossibilité d’accompagner les mourants jusqu’à leur dernier souffle ont illustré avec une forte acuité ce que Patrick Buisson appelle rien de moins qu’une «rupture anthropologique majeure» dans l’histoire de l’humanité, dont la naissance coïncide selon lui avec la pratique de la sépulture. Autrement dit, au moment où l’homme «cesse d’être un animal et transforme un événement biologique en un événement spirituel.»

Or, «avec la pandémie, nous avons accompli la totalité du chemin inverse de la civilisation: l’accompagnement des morts, pour cause de mesure sanitaire, est réduit à sa plus simple expression. Ça les arrange bien, c’est leur programme final: faire disparaître ce qu’on n’explique pas», accuse Patrick Buisson.

Ironiquement, fait-il encore observer dans un sourire, c’est au moment où «l’homme voyait disparaître son grand projet prométhéen de contrôle sur le corps et sur la mort» que «les socialistes ont voulu porter une proposition de loi sur l’euthanasie». «Comme pour essayer de récupérer la maîtrise de la vie et de la mort au moment où elle leur échappait totalement», glisse malicieusement notre interlocuteur.

«Ce que l’on a perdu en humanité est supérieur à ce que nous avons gagné, qui n’est que de la technique.»

Bien sûr, tout le monde n’est pas obligé de partager les conclusions –les obsessions, diront les mauvaises langues– de Patrick Buisson. L’homme, trop aisément présenté comme un «réactionnaire ultra-droitier» proche des thèses de Charles Maurras, voire comme le «mauvais génie» de Nicolas Sarkozy, dont il était le proche conseiller au moment de sa présidence, se définit de son côté comme un «objecteur de modernité». «Je pense que ce que l’on a perdu en humanité est supérieur à ce que nous avons gagné, qui n’est que de l’ordre de la technique», argue-t-il.

Toutefois, dans le tableau très sombre que nous peint Patrick Buisson, une petite éclaircie pointe à l’horizon. Un motif d’espoir, voire d’espérance? Contre toute attente, la pandémie de Covid n’y est pas étrangère:

«À 20h chaque soir pendant le premier confinement, les Français ont salué les “premiers de corvée” qui tenaient le pays à bout de bras. Ce sont les valeurs du monde ancien: l’entraide, la gratuité, la solidarité, le don, bref, tout ce qui ne se marchandise pas. Autrement dit, l’antithèse absolue des valeurs des “winners” et des “gagneurs” chers à Emmanuel Macron. De ce point de vue là, la crise porte cette grande espérance d’un retour aux valeurs de la gratuité, à ce qui ne peut pas être commercialisé et qui est au fondement de ce “monde ancien”.»

«Cours, camarade, le vieux monde est devant toi!», serait-on tentés de parodier.

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pandémie, terrorisme, islam, islamisme, catholicisme, Église catholique, Vatican, Nicolas Sarkozy, Eric Zemmour, Patrick Buisson, Marine Le Pen, Covid-19, Olivier Véran, Jean Castex, Emmanuel Macron
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