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    Medvedev et l'ambassadeur de la Guinée-Bissau en Russie (2011)

    Des conseillers militaires russes bientôt en Guinée-Bissau?

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    Traduction de la presse russe (juin 2019) (26)
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    Selon le journal Vzgliad, des conseillers militaires russes vont être envoyés en Guinée-Bissau. Pourquoi ce pays a-t-il demandé de l'aide à la Russie? Quel est le rapport avec le trafic de stupéfiants en Europe? Et à quoi seront confrontés sur place les représentants du ministère russe de la Défense? Éléments de réponse.

    Les ministères de la Défense de la Russie et de la Guinée-Bissau ont signé ce mardi un accord de coopération dans le secteur de la défense, écrit le quotidien Vzgliad. Ce dernier «permettra de développer nos relations dans le domaine militaire», a noté le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou pendant un entretien avec Eduardo da Costa Sanha, son homologue de la Guinée-Bissau. Le ministre russe a noté que les relations entre la Russie et la Guinée-Bissau, «traditionnellement amicales», étaient «riches d'une longue histoire».

    Les détails de l'accord n'ont pas été révélés, et les propos de Sergueï Choïgou sont restés dans le cadre du langage diplomatique. Mais, selon les sources du journal Vzgliad, la première étape de la coopération avec ce pays d'Afrique occidentale impliquera l'envoi à Bissau de conseillers russes afin de mettre au point le processus de formation des militaires de l'armée nationale

    Le fait est que l'armée de la Guinée-Bissau est unique de par sa composition, son armement et son expérience. Difficile, en effet, de trouver un équivalent dans le monde.

    Les effectifs des forces armées de la Guinée-Bissau, en fonction de la saison, varient entre 3.500 et 6.000 hommes. Elles comptent également 2.000 gendarmes avec des armes légères. Sur le papier, l'armée se compose de cinq bataillons d'infanterie et d'un bataillon d'artillerie, d'un escadron blindé, d'une compagnie de génie et de reconnaissance.

    Oui, le pays dispose de blindés. 10 chars T-34-85 qui avaient participé à la prise de Berlin. Entre 10 et 20 de chars légers amphibies PT-76 (un matériel très utile dans la situation du pays), 16 blindés de transport de troupes BTR-40, 20 véhicules blindés chinois sans pièces, et quelques autres. Le seul engin capable de voler est un hélicoptère Mi-8 rapiécé, entretenu néanmoins par 100 militaires de l'armée de l'air de la république. 

    La situation de la flotte est comparable, avec six anciens escorteurs américains, le dragueur de mines allemand  Kondor peu opérationnel (datant du IIIe Reich) et quatre torpilleurs soviétiques du projet 206 Chtorm. Du matériel obsolète, en somme. On dit qu'une autre vedette du projet 206 se trouve dans la flotte du Cambodge, mais c'est probablement une légende.

    L'armée de la Guinée-Bissau exerce pourtant une influence décisive sur la vie de ce petit pays. Après avoir obtenu son indépendance du Portugal en 1974, les coups d’État militaires en Guinée-Bissau ont été plus fréquents que partout ailleurs en Afrique.

    Le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, éternellement au pouvoir, est proche de tous les mouvements de libération nationalistes de courant socialiste et panafricain de par ses idées et origines. Mais, à l'époque coloniale déjà, existait en Guinée une séparation nette de la population selon l'appartenance raciale et tribale. Ainsi, le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert et, dans l'ensemble, l'idée de la lutte pour l'indépendance, étaient soutenus par la tribu Balante, les ressortissants des îles du Cap-Vert et les riches métis.

    A l'heure actuelle, ce sont en grande majorité les représentants de la tribu Balante, qui représente moins de 20% de la population, qui servent dans l'armée locale. Les métis et les ressortissants du Cap-Vert ont été chassés du gouvernement et même du pays en 1980 après un nouveau coup d’État militaire sous le slogan de la libération de «l'emprise des Cap-verdiens» (ressortissants des îles du Cap-Vert regroupés au gouvernement et au parti autour du membre de leur tribu, Luis Cabral). Sachant que la tribu agressive, Peuls (Fulbe), la plus nombreuse en Afrique occidentale (jusqu'à 30% de la population de la Guinée-Bissau et même plus dans les pays voisins), soutenait initialement les Blancs, et à présent ne fait confiance à personne. Pratiquement tous les coups d’État et les guerres civiles qui ont éclaté dans le pays étaient uniquement liés aux différends raciaux et tribaux, et non à la position politique des belligérants.

    Les Guinéens «autochtones» ne supportent pas les ressortissants des îles et les métis, et en leur sein les «autochtones» se divisent en Peuls et Balantes, dont les intérêts ne se croisent pas du tout. Sachant que les Peuls sont majoritairement musulmans, contrairement aux Balantes qui se considèrent comme chrétiens, y compris le corps des officiers. Mais à l'époque de la guerre pour l'indépendance déjà, les frères Cabral éduqués à l'européenne devaient persuader leurs confrères de «ne pas écouter les sorciers» et apprendre l'art militaire chez les «camarades soviétiques». Depuis, rien n'a changé. L'appel au sorcier pour qu'il «bénisse» le soldat et son arme avant la bataille est jugé plus important que le nettoyage de l'armement, par exemple.

    On se demande comment les conseillers russes pourront y remédier après l'échec de leurs «camarades soviétiques». D'ailleurs, la Guinée-Bissau est un acteur central des légendes sur les difficultés et l'aspect humoristique de la vie des conseillers militaires et traducteurs soviétiques, bien plus que l'Angola, le Mozambique et l’Éthiopie qui ont réellement fait la guerre. Cela est dû avant tout au retard extrême de la population locale, même par rapport à l'Afrique tropicale ou du Sud.

    Mais ce n'est pas le plus difficile en Guinée-Bissau. En fin de compte, tous ces problèmes se distinguent peu des histoires similaires en Centrafrique, au Burundi, au Rwanda et au Mozambique - autre clientèle actuelle de la Russie en Afrique. A l'exception peut-être de l'Angola civilisée, où la situation est meilleure et plus claire dans ce domaine. Le problème est plus global.

    Le Cap-Vert, l’Archipel des Bijagos et la Guinée-Bissau ont une position géographique très avantageuse: il s’agit du point de l’Afrique de l’Ouest le plus proche de l’Amérique latine. Si l’on trace une ligne directe de Natal (Brésil) à Bissau via l’océan Atlantique, il s’agira de la voie la plus courte à travers les îles Vila dos Remédios. Même des navires de petite taille sont en mesure de le traverser en quelques jours. Quant aux avions, ce n’est pas du tout un problème même pour un Cessna monomoteur.

    En résultat, la Guinée-Bissau s’est transformée dès le début des années 2000 en principal point de transit de la cocaïne latino-américaine vers l’Europe. Des vedettes rapides et de petits avions empruntent sans cesse l’itinéraire Natal - Vila dos Remédios - Cap-Vert - Bijagos. L’Archipel des Bijagos ferme non seulement la voie vers la capitale, mais profite depuis des siècles d’une autonomie considérable. Il suffit de dire que le Portugal n’a officiellement mis la main sur les îles et leurs habitants - la tribu belliqueuse de Bijagos, connue pour ses capacités de navigation encore au Moyen Âge - qu’en 1936, ce qui est très récent du point de vue de l’histoire coloniale. Aujourd’hui, les Bijagos ont définitivement abandonné la pêche et recueillent dans l’océan des paquets de cocaïne jetés depuis des avions et des vedettes. Ces derniers sont ensuite empaquetés et envoyés vers l’Europe via le Sénégal et le Sahara le long de l’itinéraire du rallye Paris-Dakar.

    C'est justement pour cela que le rallye a quitté l'Afrique: les tribus armées qui gardaient la route jusqu’au Maroc et la Libye ne comprenaient pas vraiment l’apparition de voitures étrangères avec des caméras. Ensuite, la cocaïne part vers l'Europe dans l'estomac des immigrés illégaux, dont le sort préoccupe tellement la communauté européenne - et notamment la chancelière allemande Angela Merkel. Une certaine quantité est également transportée vers l’Espagne par des vedettes.

    Le chiffre d’affaire de cette entreprise est estimé à des milliards de dollars. On dit que les cartels ont acheté non seulement tous les habitants de l’Archipel des Bijagos, mais aussi le commandement de l’armée de l’air et de la marine de la Guinée-Bissau. Les États-Unis et l’Union européenne ont déjà adopté à plusieurs reprises des sanctions contre certains représentants de ce dernier, ont gelé leurs comptes, etc.  

    Suite au coup d’État militaire du printemps 2012, le Président et le Premier ministre ont été expulsés vers la Côte-d’Ivoire, mais la junte militaire menée par Mamadu Ture Kuruma n’a pas été reconnue par l’Union européenne et a fait l’objet de sanctions totales. Le général Kuruma expliquait ouvertement que les militaires avaient destitué les civils, parce que ces derniers voulaient demander à l’Angola de l’aide militaire pour «réformer» l’armée qui avait complètement cessé de suivre les ordres du pouvoir civil. En automne 2012, une nouvelle tentative de putsch a échoué. En 2014, les militaires ont capitulé et la Présidentielle a été remportée par José Mário Vaz, candidat du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert. 

    Depuis, le pays change de Premier ministre trois fois par an, sachant que chaque changement de cadres comporte le risque de provoquer des violences. Un compromis semble avoir été trouvé pour l'instant en la personne du premier ministre Aristides Gomes, à son poste depuis 18 mois - un record. Il faut le soutenir. On suppose que l'armée de la Guinée-Bissau n'est pas aussi associée au trafic de stupéfiants que l'armée de l'air et la marine et serait capable de rétablir l'ordre dans le pays en lui «donnant un coup de chiffon».

    Autrement dit, la Guinée-Bissau est l'une des régions les plus difficiles d'Afrique, où il existe toutefois une chance de civiliser quelque peu la situation. Mais il ne faut pas compter sur un succès rapide. En 500 ans, les Portugais n'ont pas réussi. C'est pourquoi, malgré une «amitié historique», personne ne se jette à l'eau.

    La mission des premiers conseillers militaires russes sera certainement d'évaluation (pour ne pas utiliser le terme de «reconnaissance»). L'ambassade de Russie à Bissau se situe en face de l'ambassade de France, et un bâtiment plus loin que l'ambassade du Portugal. Il y a une course officieuse pour savoir qui possède la plus grande piscine. Les Français sont devant pour le moment - avec deux piscines. 

    Les Guinéens ont développé une idiosyncrasie par rapport à tout ce qui touche à l'héritage portugais, Angola y compris, et c'est pourquoi ils auraient parfaitement pu signer un accord avec les Français. Notamment compte tenu de l'influence de Paris en Côte d'Ivoire, où vit une grande partie des Peuls et où sont régulièrement expulsés les Présidents et les Premiers ministres déchus de Guinée-Bissau. Mais la France semble passive dans ce pays - alors pourquoi la Russie ne prendrait-elle pas cette place vacante?

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

    Dossier:
    Traduction de la presse russe (juin 2019) (26)
    Tags:
    France, Europe, trafic de drogue, militaires, Russie, Guinée-Bissau
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