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Conséquences économiques du coronavirus (2020) (64)
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Les marchés ont vécu un mois record. Pour Josse Roussel, professeur à la Paris School of Business, l’annonce de l’arrivée d’un vaccin efficace contre le Covid couplée aux politiques des Banques centrales a rendu euphoriques les Bourses. Vont-elles encore monter? Possible pour l’expert qui note que la situation pourrait aussi se retourner.

Nous étions en février 1988. François Mitterrand dirigeait la France, les Pays-Bas s’apprêtaient à remporter l’Euro de football quelques mois plus tard et… Wall Street s’affichait sur les écrans de cinéma. Fallait-il y voir un signe? Peut-être. Car c’est à cette époque que le CAC 40 a enregistré la plus forte hausse mensuelle de son histoire en pourcentage: +24,47%. Plus de 30 ans après, l’indice parisien a battu un nouveau record. Si novembre n’a vu la Bourse parisienne progresser «que» de 20,12%, elle a signé sa meilleure performance en valeur absolue avec plus de 924 points regagnés par rapport au mois précédent.

​Comment expliquer un tel score? Pour Josse Roussel, professeur à la Paris School of Business et maître de conférences H.D.R. à l’université de Paris-8, plusieurs facteurs majeurs ont joué.

«Le premier est la proximité annoncée de la mise sur le marché de vaccins visant à lutter contre la pandémie de Covid-19. Beaucoup de communication a été faite sur le sujet et plusieurs sociétés pharmaceutiques ont publié des résultats très encourageants. Cela a donné aux marchés une perspective extrêmement positive quant à la fin de la crise économique causée par le coronavirus», explique-t-il au micro de Sputnik.

Au cours du mois de novembre, plusieurs géants de la biotechnologie tels que Pfizer, Moderna, Sanofi ou Astrazeneca ainsi que des pays comme la Russie et la Chine ont annoncé des résultats de phase 3 sur leurs vaccins contre le Covid-19. Certains assurent que l’efficacité de leur produit surpasse les 90%. C’est notamment le cas du vaccin développé par l’allemand BioNTech et l’américain Pfizer. L’Agence européenne des médicaments (EMA) a annoncé ce 1er décembre qu’elle organiserait une réunion extraordinaire le 29 décembre «au plus tard» afin de décider ou pas de sa commercialisation.

«Si les données soumises sont suffisamment solides pour valider la qualité, la sécurité et l’efficacité du vaccin, l’EMA [...] conclura son évaluation lors d’une réunion extraordinaire prévue le 29 décembre au plus tard», a expliqué le régulateur européen. Toujours ce 1er décembre, Emmanuel Macron a dit envisager une campagne de vaccination pour le grand public «entre avril et juin». Le locataire de l’Élysée souhaite «une première campagne très ciblée, avec des vaccins de première génération» pour début 2021 avant «une deuxième vague entre avril et juin, plus large et plus grand public, allant vers la vaccination du plus grand nombre».

Des marchés «dans l’anticipation»

Malgré un 30 novembre marqué par des prises de bénéfice et qui a vu l’indice parisien céder 1,42%, le CAC 40 évolue à 5.573,52 points ce 1er décembre à 14h55 UTC. Le 18 mars dernier, en plein krach boursier, la Bourse française faisait pâle figure avec ses 3.754,84 points. Belle «remontada».

Le phénomène ne s’observe d’ailleurs pas que dans la Ville Lumière. Plusieurs marchés européens ont vécu une véritable euphorie en ce mois de novembre. Francfort a pris presque 15% quand Londres a gagné plus de 12%. Les Places espagnole et italienne ont également surperformé: Madrid est en hausse de 25% et Milan de 23%. Le même type de constat peut être fait outre-Atlantique avec un Dow Jones à +11,9%. L’Asie n’est pas en reste avec un indice japonais Nikkei 225 à +15%.

​Josse Roussel explique que «les marchés sont toujours dans l’anticipation» et que ces derniers misent sur une sortie de crise assez claire à horizon de six à neuf mois. Les secteurs qui ont été particulièrement touchés cette année, comme le transport aérien, le tourisme ou le commerce de détail, vont sans doute bénéficier d’un rebond très important, d’après l’expert.

Mais ce n’est pas la seule explication, selon Josse Roussel, auteur de Misère de la finance (Éd. L’Harmattan). Il juge l’action des banques centrales primordiale:

«La deuxième raison majeure à ces performances spectaculaires est à aller chercher du côté des politiques monétaires ultra accommodantes que les banques centrales mettent en place dans les grandes zones économiques, notamment la zone euro, les États-Unis, le Japon ou le Royaume-Uni. Elles sont les alliées des marchés dans le sens où elles s’engagent à apporter les liquidités nécessaires afin de maintenir des niveaux de valorisation très élevés et assurent ne pas souhaiter relever les taux à moyen terme.»

De nombreuses banques centrales ont pratiqué des injections massives de liquidité à travers des programmes de rachats d’actifs ou des prêts. La Réserve fédérale américaine (FED) a par exemple annoncé dès le mois d’avril dernier qu’elle fournirait pour 2.300 milliards de dollars de prêts, en particulier destinés aux entreprises et collectivités locales impactées par la crise du Covid-19.

La Banque centrale européenne (BCE) a quant à elle mis en place son PEPP (Pandemic Emergency Purchase Programme) d’un montant de 1.350 milliards d’euros. Des initiatives similaires ont été prises par la Banque d’Angleterre, la Banque du Japon et d’autres banquiers centraux.

Les records sur les marchés du mois de novembre tranchent avec les sombres estimations publiées par la Commission européenne le 5 novembre dernier. Bruxelles prévoit une récession de 7,8% en zone euro pour 2020. L’Allemagne devrait enregistrer une chute du PIB de 5,6% quand la France devrait composer avec une récession de 9,4% qui pourrait être aggravée par le deuxième confinement. La situation est pire en Italie avec -9,9% attendu. La plus mauvaise performance devrait se trouver du côté espagnol avec -12,4%.

Pour Josse Roussel, «les prévisions sont faites pour être révisées». Il assure une fois encore que l’arrivée d’un vaccin efficace pourrait tout changer. Cependant, l’expert souligne le «décalage entre l’euphorie constatée sur les marchés et la réalité économique sous-jacente». D’après lui, il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau depuis le début de cette crise:

«Si vous regardez les événements depuis le mois de février, vous vous apercevrez que le très bref décrochage observé sur les marchés en mars a vite été suivi d’une reprise des Bourses, notamment américaines. Et tout cela s’est déroulé pendant la pandémie et en pleine crise avec la dégradation économique massive qui l’a accompagné.»

«Cela peut paraître absurde mais une nouvelle fois, le rôle des banques centrales est primordial. Les liquidités qu’elles injectent nourrissent les marchés. Par leur communication et leurs actions, elles ont signalé aux investisseurs que leur politique monétaire n’a plus pour but de gérer l’inflation mais bien de garantir un certain niveau de valorisation sur les places financières», ajoute-t-il.

 «Surréaction»?

Jusqu’où pourront aller les marchés? Pour cette fin d’année, les analystes de Saxo Banque restent «confiants sur la tournure des Bourses, avec une poursuite de la phase haussière en perspective». Ils sont cependant préoccupés par plusieurs événements tels qu’«un accord sur le Brexit, idéalement finalisé pour le sommet européen des 10 et 11 décembre» et «le risque de shutdown» (mise à l’arrêt du gouvernement fédéral par manque de financement de l’État) aux États-Unis autour de cette même date.

Pour Josse Roussel, l’efficacité ou non des vaccins annoncés donnera le ton. «Il faut prendre conscience d’une bonne partie du pain blanc a été mangée. Les hausses en novembre ont été considérables. Il n’est pas garanti que les mois qui viennent voient le même rythme de progression. Les marchés peuvent encore avoir de bons mois devant eux si les vaccins qu’on annonce sont réellement efficaces. Dans le cas contraire, la situation pourrait très vite se dégrader», note-t-il.

«Le phénomène de ‘surréaction’ des marchés est bien connu. Les investisseurs ont parfois tendance à s’emballer en cas de bonne nouvelle et, évidemment, l’inverse est aussi vrai», conclut l’expert.
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Conséquences économiques du coronavirus (2020) (64)

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