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Réforme de l'islam de France (7)
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Entre luttes intestines, désaccords stratégiques et accusations d’ingérence étrangère, le Conseil français du culte musulman (CFCM) traverse une forte crise. Pour Hassen Chalghoumi, imam de Drancy, il est urgent de revoir de fond en comble l’organisation du culte musulman en France.

Faut-il dissoudre les fédérations musulmanes qui ont refusé de parapher la charte des principes de l’islam de France, remise au Président de la République en janvier dernier? C’est en tout cas le vœu pieux formulé par Guillaume Peltier, vice-président du parti Les Républicains. Sur l’antenne d’Europe 1 ce 13 avril, le député du Loir-et-Cher a réclamé «l’exclusion des trois fédérations des instances représentatives de l’islam de France», ainsi que leur dissolution. «À partir du moment où une association prône l’islam politique, elle n’a plus le droit de cité dans notre pays», a-t-il argué.

Une épine dans le pied supplémentaire pour le Conseil français du culte musulman (CFCM), qui traverse une crise interne sans précédent dans son histoire. Le 17 mars dernier, pas moins de quatre fédérations ont définitivement claqué la porte du CFCM en raison de désaccords internes: la grande mosquée de Paris, le Rassemblement des musulmans de France (RMF), regroupant une partie des Marocains, l’ex-UOIF –rebaptisé Musulmans de France (proche des Frères musulmans* et de Tariq Ramadan)– et la Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles.

Discorde et scission et au sein du CFCM

Dans un communiqué commun paru le 17 mars dernier, ces quatre fédérations ont indiqué leur «retrait définitif du bureau exécutif du CFCM à compter de ce jour». Le motif officiel invoqué est un désaccord interne sur le choix d’un nouvel aumônier national musulman des prisons. Mais, c’est bel et bien le fait que trois fédérations n’aient pas paraphé la charte des principes de l’islam de France qui poserait problème aux fédérations démissionnaires.

«Il ne faut pas se voiler la face. Le CFCM, sans budget et avec une secrétaire à mi-temps, n’a toujours été qu’un espace de dialogue entre fédérations. Quant à ceux qui sont partis du bureau exécutif, un coup d’État qui ne dit pas son nom, ils l’ont fait à titre personnel, mais leur fédération demeure membre du CFCM», veut toutefois croire son président, Mohammed Moussaoui dans Le Figaro du 12 avril. Pour contrecarrer les critiques sur le manque de représentativité de son organisation, il promet ainsi «une assemblée générale extraordinaire pour préparer des structures départementales […] plus proches du terrain.»

Toujours est-il que le ministère de l’Intérieur, garant du CFCM, reconnaît aujourd’hui que le modèle est à bout de souffle. Gérald Darmanin vient d’ailleurs de convoquer des «assises territoriales» de l’islam de France afin d’établir l’inventaire des difficultés que connaît l’organisation du culte. Elles rendront leur diagnostic fin mai.

Partisan d’un «islam des Lumières» modéré, Hassen Chalghoumi, imam à Drancy, livre un regard très critique sur le CFCM. Interview.

Sputnik: Alors qu’il est très critiqué en interne, le CFCM doit-il être remplacé, selon vous?

Hassen Chalghoumi: «Absolument. Je l’avais partagé avec le Président Nicolas Sarkozy à l’époque. Ce projet est mort-né, en réalité. On n’a pas fait un islam “de” France, on a fait un islam “en” France. Les fédérations qui y sont représentées ont certes leur importance, mais leurs visions, leurs intérêts et leurs programmes respectifs n’ont rien en commun! Comment voulez-vous fédérer la grande mosquée de Paris, soutenue par l’Algérie, et le Rassemblement des musulmans de France (RMF), liée au Maroc? Tout cela est très compliqué. Mais dans le même temps, les mosquées ont besoin d’une organisation qui les aide dans leurs difficultés: le problème des permis avec les préfectures, les pèlerinages, le financement des lieux de culte, etc. Or, 80% des mosquées ne trouvent pas de solution à leurs problèmes avec le CFCM.

«L’ingérence étrangère est extrêmement puissante»

La solution, c’est de séparer la formation des imams: l’instance des imams doit être séparée de l’instance de représentation des mosquées. Il faut un cadre juridique à part entière pour l’imamat. Par ailleurs, la solution n’est pas nationale, elle est locale et régionale. Dans chaque région, les mosquées doivent pouvoir s’aider entre elles. Je le dis aux autorités, j’espère qu’une oreille attentive saura l’écouter. Mais je suis une voix parmi d’autres, je ne parle pas au nom de l’islam tout entier.»

Sputnik: Le président du CFCM, Mohammed Moussaoui, prône justement l’élection de représentants à l’échelle départementale afin que les structures élues soient «plus proches du terrain»: peut-on néanmoins se contenter d’une simple réforme du CFCM?

Hassen Chalghoumi: «Je pense que l’intention de Mohammed Moussaoui est de partir de l’échelle départementale pour ensuite aller vers le national. Je n’y crois pas du tout: on va répéter les mêmes problèmes. Il faut une totale indépendance des départements. Dans le 93, nous avons 110 mosquées: c’est le département qui en compte le plus en France. Mais les problèmes ne sont pas du tout les mêmes qu’à Marseille, par exemple. L’organisation à l’échelle nationale est quasi impossible. On a souvent été comparé avec la communauté juive, mais nous n’avons pas eu notre Napoléon pour le moment! En revanche, l’imamat peut être national: on a 1.800 imams en France, ils peuvent se réunir pour former un vrai conseil d’imams français éclairés.

Ce qui bloque aujourd’hui l’islam de France, c’est indéniablement l’islamisme, c’est-à-dire l’islam politique. Qu’ils soient pro-Erdogan, pro-Frères musulmans, pro-Qatar ou pro-Saoudiens, ils sont très puissants et mieux organisés. L’ingérence étrangère est extrêmement puissante et empêche la majorité d’avancer.»

Sputnik: Le 17 mars dernier, en raison de désaccords internes, Chems-Eddine Hafiz, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, a décidé de quitter définitivement le CFCM. En décembre dernier, il dénonçait déjà la «composante islamiste» au sein de l’instance représentative du culte musulman. Les Frères musulmans* et les salafistes sont-ils toujours représentés au sein du CFCM?

Hassen Chalghoumi: «Chems-Eddine Hafiz a tout à fait raison et je lui apporte tout mon soutien, c’est quelqu’un de très courageux. Les islamistes, tels que ceux de Milli Gorus, sont très puissants au sein du CFCM, par exemple. Le ministre de l’Intérieur a d’ailleurs eu raison d’exclure les fédérations qui n’ont pas signé la charte des principes de l’islam de France des prochaines assises territoriales de l’islam [il s’agit de la Confédération islamique Milli Gorus (CIMG), du Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF) ainsi que du mouvement Foi et Pratique, issu de la mouvance Tabligh, porteur d’un islam rigoriste de type indo-pakistanais, ndlr]. Cette charte est une avancée historique, qui va dans le bon sens. Y a-t-il un intérêt politique derrière? Cela ne me regarde pas. Tout ce qui m’intéresse, c’est ce qu’on peut en retenir de positif pour ma religion.

«Si on n’y arrive pas, on va vers la confrontation»

Le but de tout cela, ce n’est pas le CFCM: c’est l’avenir des musulmans en France. Si on règle ces problèmes en France, cela sera ensuite un exemple dans toute l’Europe. Si on n’y arrive pas, on va vers la confrontation avec les attaques contre les mosquées, le racisme, les préjugés et la montée de l’islamisme.»

Sputnik: Emmanuel Macron a-t-il eu raison d’exiger cette charte des principes de l’islam aux instances représentatives du culte musulman?

Hassen Chalghoumi: «Cela fait des années que je l’ai demandée. Je rends hommage au Président de la République d’avoir eu le courage de mettre ces organisations face à leurs responsabilités. J’espère maintenant que les fédérations qui l’ont signée l’appliqueront réellement. D’autres ont montré leur vrai visage en la refusant. J’espère que ces gens-là seront boycottés et sanctionnés. Il faut à tout prix changer cette vision dure et rigoriste de l’islam, pratiqué de manière parfois très radicale par une partie de notre jeunesse en France.»

Sputnik: Le député Les Républicains Guillaume Peltier milite pour la dissolution des organisations qui n’ont pas signé la charte des principes de l’islam. Faut-il aller jusque là, selon vous?

Hassen Chalghoumi: «Lors de l’affaire de la mosquée de Strasbourg, j’ai moi-même demandé la dissolution de Milli Gorus. Comment peut-on mettre 32 millions d’euros dans une mosquée? C’est très grave. Le gouvernement doit demander la dissolution de chaque organisation, chaque fédération ou chaque association qui a l’étiquette de l’islam politique, comme on l’a fait pour le CCIF [Collectif contre l’islamophobie en France, ndlr] ou pour BarakaCity [association islamiste fondée par Idriss Sihamedi, ndlr]. Les hommes et femmes musulmans veulent vivre en paix et non importer des conflits de l’extérieur. L’islamisme est un système de conquête téléguidé par l’étranger à des fins purement politiques.»

Sputnik: Le 17 mars dernier, quatre fédérations ont quitté définitivement la table du CFCM pour créer leur propre instance de représentation au niveau national. Quel regard portez-vous sur cette nouvelle «coordination», placée sous la responsabilité du recteur de la grande mosquée de Paris?

Hassen Chalghoumi: «Cela restera marginal. Je respecte leur engagement, même si je rappelle que l’une de ces fédérations, Musulmans de France, s’appelait autrefois l’UOIF [Union des organisations islamiques en France, ndlr] et reste proche des Frères musulmans*. Je ne pense pas que les islamistes de l’UOIF changent réellement, mais c’est leur engagement sur le terrain qui le prouvera. Je respecte énormément la grande mosquée de Paris, mais elle reste sous l’influence étrangère de l’Algérie. L’islam consulaire reste un islam politique.

«Les républicains doivent à leur tour imposer leurs règles aux musulmans!»

En tout cas, une chose est certaine: le CFCM, c’est fini. Qu’ont-ils fait contre l’islamisme et la radicalisation en dix-sept ans? 2.000 jeunes sont partis en Syrie et en Irak faire le djihad! 300 personnes ont été tuées par le terrorisme islamiste en France en quinze ans [270 personnes sont mortes dans des attentats terroristes islamistes entre 2005 et 2020, selon les décomptes officiels, ndlr]. Je n’ai jamais vu le CFCM appeler à une grande manifestation contre le terrorisme ou l’islamisme. Je n’ai jamais vu le CFCM mener de vrais travaux sur le terrain sur la radicalisation. En revanche, ils sont très forts pour faire des marches contre Charlie Hebdo, ou pour porter plainte contre des actes soi-disant “islamophobes”. Les consciences politiques et citoyennes doivent désormais se réveiller.»

Sputnik: Vous croyez encore en un «islam de France», débarrassé des influences étrangères? Ce projet est-il réalisable?

Hassen Chalghoumi: «Oui, absolument. Il y a quinze ans, quand j’évoquais cela, personne ne me croyait. Aujourd’hui, j’entends des voix d’imams, de recteurs de mosquées et de croyants me dire qu’ils se sentent Français avant tout. Mais la République française doit elle aussi se réveiller. En 1905, la République a imposé ses règles à l’Église. Napoléon a lui aussi imposé ses règles au judaïsme. Les hommes et les femmes républicains doivent à leur tour imposer leurs règles aux musulmans! Les musulmans ont toujours été habitués à avoir une autorité au-dessus d’eux. Ils vivent avec cela, qu’ils soient en France ou ailleurs. L’autorité de l’État doit stopper l’ingérence étrangère et lutter contre l’islamisme.»

*Organisation terroriste interdite en Russie

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Nicolas Sarkozy, Grande mosquée de Paris, Drancy, mosquée, terrorisme, Gérald Darmanin, Emmanuel Macron, islamophobie, islam, islamisme, Conseil français du culte musulman (CFCM)
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